C O N C E R T S 
 
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PARIS
(Palais Garnier)

(Photo : Eric Mahoudeau)
IDOMENEO
Wolfgang Amadeus MOZART

Opera seria in tre atti,
sur un livret de Giambattista Varesco,
d'après Idoménée d'Antoine Danchet.
 

Direction musicale et mise en scène : Ivan FISCHER 
Décors et costumes : Jean-Marc STEHLÉ 
Lumières : Yves BERNARD 
Chorégraphie : Yvette BOZSIK 
Collaboration à la mise en scène : Christian RÄTH 

Idomeneo : Marius BRENCIU 
Idamante : Susan GRAHAM 
Ilia : Mary MILLS 
Elettra : Christine GOERKE 
Arbace : Michael MYERS 
Gran Sacerdote : Donald LITAKER 
La Voce : Alexander VINOGRADOV 
Due Cretesi : Valérie Condolucci, Svetlana Lifar 
Due Troiani : Jean-Luc Maurette, Richard Rittelmann

Orchestre et choeurs de l'Opéra National de Paris
(préparation : Iannis Pouspourikas, direction : Jean Laforge) 

Paris, Palais Garnier, les 8*, 11, 14, 17, 20, 23, 26, 29 avril et 2 mai 2002. 



Le naufrage d'Idoménée aura eu lieu

Dans l'entretien qu'il m'accordait dans un studio de répétition de l'Opéra Bastille voici deux semaines, Ivan Fischer déclarait, alors que je lui demandais comment était venu ce projet de mettre en scène lui-même Idomeneo, que c'était "quelque chose qu'[il] devait faire, comme si c'était la seule façon dont [il] pouvait en donner une bonne interprétation" (sic). Évidemment, tout dépend de ce que l'on appelle une bonne interprétation
Évidemment. 

On peut, bien sûr, considérer qu'une bonne interprétation, c'est de bien mettre en images ce qu'a écrit le librettiste en respectant scrupuleusement les didascalies, en essayant de refaire les décors et costumes de la création, en s'appliquant minutieusement à interpréter, au pied de la lettre, la pièce. 
On peut également penser qu'une bonne interprétation, cela serait de s'interroger sur le sens de la pièce, sur son impact premier, mais aussi sur l'impact qu'elle peut encore avoir sur le public actuel, des résonances qu'elle provoque chez nous, et de chercher le moyen le plus direct de la faire parler à notre sensibilité. 

Apparemment, ce n'est pas le point de vue d'Ivan Fischer. Et à la sortie de ce nouvel Idoménée, roi de Crétinie - euh, pardon, je veux dire, Idoménée, roi de Crète -, on se demande ce qu'il peut bien appeler une bonne interprétation. Car force est de constater que le spectacle vu ce soir, atterrant de bout en bout, ne correspond ni à l'une ni à l'autre des définitions proposées ci-dessus de la locution une bonne interprétation. 
 

Ce que l'on a vu ce soir, je ne sais même pas s'il serait décent de le décrire : soit cela va vous dégoûter à vie d'Idomeneo, soit cela va vous faire mourir de rire. 
Le rideau s'ouvre sur un décor de carton-pâte effrayant de laideur (une grotte aménagée dans une paroi rocheuse qui abrite un palais troglodytique, avec un filet à prisonnier façon cage de foot vue de derrière), dans lequel la pauvre Ilia, fagotée comme jamais une princesse troyenne ne se le serait permis de peur de se faire rosser par les dieux, tente vaguement de chanter son Padre, germani, addio en se demandant quand est-ce déjà qu'elle a le droit de lâcher les mailles du filet (elle se trouve devant la cage de foot, elle n'est pas enfermée dedans) et de bouger un petit peu. Le plus formidable, ce n'est point tant la gestuelle éprouvée que le remarquable procédé quasi-cinématographique qui nous permet de parfaitement suivre ce que raconte la demoiselle, dont chaque évocation d'un personnage déclenche une apparition - en gros, comprenez que quand elle parle d'Idamante, celui-ci apparaît (de profil s'il vous plaît) à la terrasse juste au-dessus de sa tête, bien éclairé par une poursuite blanche, et pareil pour Elettra la minute d'après. Tout cela est parfaitement indigeste et fleure bon l'opéra d'arrière-arrière-grand-papa. Mais ce n'est que le commencement ! Le reste de la soirée voit défiler, dans le désordre, costumes kitsch et décors toc (le meilleur c'est tout de même quand les deux se mélangent avec l'apparition d'Elettra dans une robe bariolée sur fond de vrais-faux tapis persans : attention aux yeux !), effets d'un autre âge (le bateau branlant censé faire comprendre que la tempête n'est pas loin au II fait plutôt craindre que les régisseurs de scène n'aient oublié de fixer une partie du décor) et figuration d'un mauvais goût redoutable (mais qu'est-ce que ce Cupidon peinturluré d'or et un petit Mozart gigoteur viennent faire dans les réjouissances finales ?!), ballets d'un ridicule achevé et bestiaire marin (un dauphin, un hippocampe et un poisson globe débiles, flanqués d'un abat-jour défraîchi censé être... une méduse) d'une laideur éprouvante, scénographie à la mets-toi-au-milieu-et-braille (le sommet est atteint incontestablement dans Fuor del Mar) et gestuelle éprouvée (je vous recommande à ce propos le premier air d'Idamante), le tout dans des éclairages d'une laideur et d'un prosaïsme que le remarquable travail d'un Kalman, par exemple, nous avait appris à oublier (un chanteur, une poursuite, e basta). 
À lire les propos de Fischer tant dans Forum Opéra que dans le programme de l'ONP, on se dit pourtant qu'il était parti plein de bonnes intentions... Seulement, voilà, une mise en scène d'opéra, cela ne se fait pas avec des intentions. Cela se fait avec une vision, des idées, des convictions. Avec, aussi - et même surtout - un certain don pour la direction d'acteurs. Voire même, dans certains cas, avec du génie. Ici, la seule vision de Fischer, apparemment, se borne à des figurines de plâtre se faisant face et chantant les bras en croix. Alors, la direction d'acteurs, vous pensez ! 

Ce naufrage scénique pourrait peut-être encore passer (très difficilement, certes) si seulement la réalisation musicale était de qualité. 
Et c'est bien là que le bât blesse : hors de mer - comme dirait Idoménée - , point de répit. Car Ivan Fischer, non seulement fait n'importe quoi sur scène, mais, en plus, étend également ce n'importe quoi à la fosse. Soyons clairs et directs : dès l'ouverture, exsangue et é-nervée (au sens étymologique du terme: privée de nerf), cet Idomeneo sent le réchauffé. Tempi mal agencés, transitions inorganiques, et surtout, fadeur uniforme. Où sont donc passés le souffle épique, la respiration théâtrale ? Où sont le drame, la tension, la fureur d'Idomeneo ? Où sont l'angoisse d'Ilia, le désespoir et la révolte d'Idoménée, la hargne dévastatrice d'Elettra, et surtout la douce sollicitude, les transports, l'éperdition et la tendresse sans cesse repoussée d'Idamante ? Pas dans la baguette de Fischer, en tout cas. Bien au contraire, même - l'orchestre, sous sa houlette, joue tout droit (et mal équilibré... ah, que ces trompettes sont irritantes à venir sans cesse percer le tissu orchestral de la sinfonia de leurs ponctuations harmoniques dominante-tonique !), sans que l'on perçoive une quelconque empathie du chef avec les solistes vocaux. Et l'on remarque, dès le premier tutti, des décalages indignes d'un chef du niveau de Fischer... à croire que, perdu entre scène et fosse, obnubilé par son caprice à vouloir jouer les metteurs en scène (ce qu'il n'est pas, et ne sera sans doute jamais), le chef en a bâclé son travail avec l'orchestre (ainsi que celui sur les récitatifs, rarement impeccables du point de vue de l'intonation). 

Alors, que reste-t'il à sauver ? Bien peu de choses, hélas. Et certainement pas Marius Brenciu, naufragé vocal d'un Fuor del Mar hors de portée technique ; le pauvre ténor roumain, d'un naturel scénique visiblement déjà empoté et guère aidé par l'absence de direction d'acteurs, tente tant bien que mal d'au moins soigner le chant... Peine perdue, tant ses moyens sont éloignés des qualités requises par le rôle-titre. Au final : un Idoménée inexistant, désincarné, et surtout complètement désimpliqué - tout ce que l'on voit, c'est une espèce de vieux singe (les maquilleurs et perruquiers ont visiblement bien noté qu'Idoménée est selon Homère "le plus laid des rois grecs") planté à un mètre du bord de scène et fixant les écrans de contrôle. 
Mary Mills ne convainc guère plus : Ilia insignifiante et inexpressive, pas à un seul instant elle ne parvient à provoquer l'empathie, et ce n'est certainement pas son Padre, germani, addio laborieusement imprécis d'intonation qui va toucher l'auditeur, en dépit de moyens impressionnants et de réels efforts de nuances (certes, c'est une bien jolie idée de chanter "E un Greco adorerò ?" pianissimo, encore faut-il pouvoir le chanter juste). 

En Christine Goerke, en revanche, Elettra touche une bonne pioche. Certes, le timbre n'est pas exempt de duretés dans l'aigu, et l'intonation, là aussi, pose parfois quelques problèmes, notamment dans les récitatifs (comme à tout le reste de la distribution, Graham y compris). Mais quel tempérament ! N'étaient des gadgets scéniques (un manteau lumineux - dont elle semblait avoir encore quelques difficultés à maîtriser le déclencheur à la première - , des éclairs - mal synchronisés -, et surtout des ombres chinoises qui ont plus fait rire que trembler le public dans D'Oreste, d'Aiace !) venus parasiter la concentration, ses airs auraient été franchement saisissants, notamment un D'Oreste, d'Aiace qui démarre très bien (avec Elettra seule en scène au milieu d'un plateau totalement noir, après deux heures et demie de kitscheries non-stop ça fait du bien) et où elle parvient, enfin, à insuffler un semblant de théâtre et de drame à ce spectacle noyé sous des tonnes de clichés poussiéreux. Et on la plaint d'avoir à chanter cet air de suicide sous l'hospice de furies (???) ondulant en ombres chinoises d'un ridicule achevé. (Et j'aimerais bien, par ailleurs, que l'on m'explique pourquoi diable Electre, une princesse grecque, de sang royal, exilée, porte la même armure et le même ravissant casque ailé - hojotoho! - que les gardes crétois?) 

Mais ce qui rend le naufrage de cet Idomeneo plus amer encore, c'est la présence de Susan Graham en Idamante (que diable vient-elle faire dans cette galère ?). 
Car Susan Graham est, bel et bien, cet Idamante rêvé que l'on avait espéré dès l'annonce de sa distribution dans ce rôle. Voix de velours, visage d'ange et silhouette de prince (et quel prince !), la belle Texane n'en finit pas d'émouvoir dans ce rôle qui semble taillé sur mesure pour son tempérament scénique, pour ce timbre aussi, ce timbre crémeux et chaleureux, aux couleurs de miel, superbement homogène sur (presque) toute l'étendue d'une tessiture de mezzo un brin sopranisant. Le disque (son récent récital mozartien, Il Tenero Momento, chez Erato) nous le laissait deviner dans un Non ho colpa touchant et inspiré - la scène nous le dévoile, juvénile, fringant, frémissant, bouleversant de simplicité et de désarroi : cet Idamante, c'est le prince moderne et vertueux, qui veut s'illustrer en faisant "le bonheur des vaincus", c'est l'amant déboussolé, épris d'une captive qui ne cesse de protester de l'impossibilité morale de leur amour. Mais c'est aussi ce fils blessé, qui voit, incrédule, son père le repousser sans explication, ce père qu'il attendait depuis dix ans. Chacune de ses interventions, tout entière à la musique, si belle, si émotionnelle, de Mozart, nous apporte enfin tout ce dont cet Idomeneo est si cruellement privé - l'émotion, la sensibilité, le théâtre aussi, et la finesse. La finesse d'une incarnation criante de vérité et de justesse d'un adolescent perdu dans l'incompréhension de ce qui se passe autour de lui, désespéré, aussi, de se voir interdire la moindre manifestation d'amour, que cela soit envers sa bien-aimée ou envers son père. Parvenant à aller au-delà d'une direction musicale morne et surtout d'une gestuelle poussiéreuse ("Non ho colpa, e mi condamni, Idolo mio [on tend les mains vers Ilia], perché d'adoro [mains sur le coeur]... Colpa è vostra, o Dei tiranni [on agite le poing vers le plafond] e di pena afflitto io moro [à nouveau les mains sur le coeur], io moro, d'un error, che mio non è" [là, on se prend carrément la tête entre les mains]), Susan Graham déploie, comme à son habitude, des trésors d'imagination et de sensibilité, modulant sa voix en une multitude d'inflexions et de nuances (ah, ce piano si doux et soyeux sous "e non chiedo altra mercè", ou encore cet autre piano, dans Il padre adorato ritrovo sous un "e lo perdo" plus déstabilisé que nature) pour traduire les mille et une émotions - et les mille et une angoisses-  qui étreignent Idamante, mais surtout pour, enfin, laisser se frayer un chemin à ce qui caractérise tant cet opéra : la tendresse. Cette tendresse qui pas à un seul instant n'affleure dans la direction de Fischer. Cette tendresse qui émane constamment de la mezzo, dans les moindres de ses gestes, de ses attitudes, que l'on peut lire dans ses yeux et entendre de ses lèvres, et qui vient récompenser le courageux mélomane, enfin soulagé de pouvoir fermer les yeux et oublier tout le kitsch d'une soirée pour se délecter d'une voix et d'une incarnation magistrales. 

Reste à savoir si cette récompense suffira à effacer le calvaire d'un naufrage par ailleurs total ; c'est une question qui, certes, dépend de chacun. Pour ma part, je me contenterai de citer Idamante : "Ne' tuoi lumi il leggo, è vero - ma me'l dica il labbro almeno, e non chiedo altra mercè"... 
 
 
 

Mathilde Bouhon
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