5 questions à Bernard Stirn

Par Jean-Philippe Thiellay | ven 19 Octobre 2007 | Imprimer
Agé de 55 ans, Bernard STIRN est président de la section du contentieux du Conseil d’Etat depuis 2006. Professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et à l’ENA, les nombreux ouvrages de ce très grand pédagogue ont éclairé des générations d’étudiants en droit. Après avoir présidé la Caisse de retraites de l’opéra de Paris pendant 5 ans, il préside le Conseil d’administration de l’Opéra national de Paris depuis 2001. Il a accepté de répondre aux « Cinq questions… » de Forum Opéra. 
Quel est le rôle exact du président de l’opéra de Paris, notamment par rapport au directeur, plus connu du public ?
Les rôles sont très clairement répartis par le décret de 1994 qui fixe le statut de l’opéra. Le directeur a le pouvoir exécutif et c’est à lui que reviennent les attributions d’ordre administratif, de direction de la maison, et aussi d’ordre artistique, pour la programmation par exemple. C’est une très bonne chose que le directeur soit compétent sur ces deux plans et les exemples sont nombreux dans l’histoire de l’opéra comme dans d’autres maisons, de dysfonctionnements générés par une séparation de ces missions.
Quant au président du conseil d’administration, il a pour première attribution de présider cette instance de décision, restreinte et donc efficace (le CA comprend 11 membres), de veiller à l’application de ses délibérations, sachant que le conseil dispose de larges attributions, notamment en matière budgétaire. C’est aussi le CA qui approuve la programmation proposée par le directeur qui joue, bien entendu, le rôle essentiel. Le conseil se réunit quatre fois par ans et dans l’intervalle se réunit sous ma présidence un comité financier qui suit de très près l’évolution des comptes de l’opéra.
Plus largement, le président appuie le directeur et l’équipe de direction dans la préparation des grandes décisions qu’appelle la vie d’une maison d’opéra et tout ceci suppose des contacts constants. Le président dialogue avec ce que l’on appelle les « tutelles », les ministères de la culture et du budget notamment, mais aussi les cabinets du Premier ministre et du Président de la République et entretient des relations très régulières, au nom de l’Opéra de Paris avec les mécènes (et notamment l’AROP), et tous les partenaires de l’opéra, en France ou à l’étranger. 
Comment va l’opéra de Paris ?
L’opéra de Paris se porte très bien ! La fréquentation et la satisfaction du public, deux critères très importants, sont particulièrement satisfaisantes puisque la saison 2006-2007 a été marquée par un taux de remplissage de 99% pour le ballet, de 96,5% pour l’opéra et par un niveau de recettes jamais atteint. Chaque année, on bat des records ! La montée en puissance du mécénat doit aussi être soulignée puisque, avec 6 millions d’euros, le mécénat a plus que doublé au cours des cinq dernières années.
Mais cela ne suffirait pas s’il n’y avait une programmation marquée par la diversité et la créativité. Pour l’opéra, des œuvres importantes sont entrées au répertoire et certaines y sont enfin revenues. Côté danse, tous les plus grands chorégraphes travaillent avec le ballet de l’opéra de Paris.
Je voudrais dire que cette remarquable santé de l’opéra de Paris est le résultat de l’action des deux très grands directeurs qui se sont succédé depuis 1994, Hugues Gall jusqu’en 2004 et Gérard Mortier depuis. Avec des personnalités différentes, ils ont tous les deux fait preuve de qualités artistiques et managériales tout à fait exceptionnelles. Nicolas Joël, avec son expérience à la tête de l’opéra de Toulouse, s’inscrit parfaitement dans cette lignée. 
L’actualité de l’opéra est marquée par la première grève de la saison, le 18 octobre, en réaction aux projets du gouvernement en matière de régimes spéciaux de retraites. Comment voyez vous l’avenir du régime spécial de l’opéra ?
C’est un dossier très sensible et l’opéra de Paris est très attaché à son régime de retraites, que je connais bien puisque j’ai présidé la caisse de retraites de l’opéra de 1996 à 2001. Cet attachement vient de loin puisque c’est, après le régime des invalides de la marine, le deuxième plus ancien régime de retraites de France, créé par Louis XIV, et c’est le premier à avoir servi des pensions de retraites à des femmes, à savoir les chanteuses et les danseuses !
Le gouvernement a donné un cadrage général, qui devra guider la réforme des régimes spéciaux et l’opéra s’adaptera. Mais l’opéra n’a pas attendu pour commencer à y réfléchir puisque des discussions ont commencé, il y a deux ans, et se poursuivent en ce moment de manière très approfondie.
Il est très important de comprendre que certaines spécificités du régime de retraites de l’opéra s’expliquent par des considérations artistiques et il faudra évidemment les prendre en compte pour maintenir le très haut niveau qui est celui de l’opéra aujourd’hui. Les danseurs, pour ne prendre que cet exemple, ne peuvent pas danser au-delà d’un certain âge, pour des raisons évidentes. Et il en va de même des chœurs et des musiciens de l’orchestre. Les particularités des très nombreux autres métiers qui contribuent à la préparation d’un spectacle d’opéra devront aussi être prises en compte, en fonction de leur pénibilité. C’est pour ces raisons, par-delà l’attachement historique que j’ai mentionné, que le président du conseil d’administration de l’opéra de Paris souligne auprès du gouvernement cette exigence de qualité qui doit être maintenue.
Comment se prépare l’arrivée du futur directeur, Nicolas Joël ?
Nous sommes en ce moment dans la période transitoire de trois ans prévue par le statut. Nicolas Joël a été nommé directeur délégué et il prépare les premières saisons de son mandat, parallèlement à son activité à Toulouse. Ce système est très bon car il correspond aux modes de fonctionnement du monde de l’opéra, où les saisons se préparent longtemps à l’avance. Il fait d’ailleurs des émules : Gérard Mortier, pleinement à son poste de directeur à Paris jusqu’en 2009, prépare lui aussi le futur, au New-York City Opera.
Dans la même logique, la nomination de Philippe Jordan au poste de directeur musical a été annoncée et je m’en réjouis beaucoup. Il a déjà dirigé à plusieurs reprises à l’opéra et il y est très apprécié. Vous voyez que le futur de l’Opéra national de Paris se prépare dans les meilleures conditions.
Président depuis 2001, quels sont les spectacles qui vous ont marqué au cours des dernières saisons ?
C’est une question très difficile ! Parmi les nouveaux spectacles, je citerais le Don Juan mis en scène par Michael Hanecke, qui lui a donné une intensité particulière en le transposant dans le monde d’aujourd’hui, et le Tristan und Isolde mis en scène par Peter Sellars, avec l’utilisation de la vidéo de Bill Viola. J’ai aussi été heureux de découvrir certains opéras de retour au répertoire comme La Juive ou Louise, ou de retrouver certaines reprises, comme Capriccio, conçu par Robert Carsen pour l’opéra Garnier, qui est le dernier spectacle de « l’ère Gall ».
Côté ballet, l’opéra a donné les grands titres du répertoire et beaucoup de créations, notamment de certains anciens danseurs de l’opéra, ce qui donne une marque de continuité formidable. Je pense en particulier à Hurlevent de Kader Belarbi ou à Caligula de Nicolas Le Riche.
J’ai beaucoup aimé certains spectacles plus difficiles à classer comme Le temps des Gitans mis en scène par Emir Kusturica, très original, et qui a rencontré un succès magnifique puisqu’il était donné à guichet fermé tous les soirs, avec un public enthousiaste.
Enfin, le Roméo et Juliette, qui se termine en ce moment, a permis de mobiliser toutes les forces de l’opéra : le public peut applaudir le corps de ballet, qui est tout simplement le meilleur du monde, sur une chorégraphie de Sasha Waltz, mais aussi les forces musicales exceptionnelles de l’opéra, l’orchestre, les chœurs et quelques solistes. Pour le président du Conseil d’administration, c’est particulièrement agréable de voir un tel spectacle qui marque l’unité de la grande maison qu’est l’opéra de Paris.
 
Propos recueillis par Jean-Philippe Thiellay

 

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