5 questions à Manfred Honeck

Par Christophe Rizoud | dim 22 Juillet 2007 | Imprimer
 
Vous avez été altiste au plus haut niveau avant de devenir chef d’orchestre. Pourquoi avoir ainsi donné un autre sens à votre carrière ?
Quand j’ai commencé à étudier la musique, je n’avais aucune idée des débouchés possibles. Alors que j’étais encore enfant, j’ai assisté à Vienne au Concert du Nouvel An. Comme ma petite taille m’empêchait de voir la scène, un homme m’a gentiment fait passer au premier rang. J’ai ainsi pris contact de plein fouet avec l’orchestre et découvert en même temps le travail du chef ; une petite voix a alors dit en moi : « voilà ce que je veux faire ». J’ai poursuivi ensuite mes études d’altiste ; je ne savais pas si la direction d’orchestre me conviendrait ; il ne suffit pas de connaître la théorie puis battre la mesure avec la main droite et agiter la main gauche. Aurai-je la musicalité, l’intégrité, l’autorité, la spiritualité qui sont également nécessaires ? Une fois mon diplôme d’altiste en poche, j’ai passé une audition au Philharmonique de Vienne et j’ai été reçu. Je suis resté ainsi 8 ans dans l’orchestre au contact des plus grands chefs, Claudio Abbado bien sur et aussi Carlos Kleiber qui reste à ce jour pour moi un modèle d’intelligence et d’humanité. J’ai dans le même temps acquis une expérience artistique unique en dirigeant l’Orchestre des Jeunes de Vienne. En 1991, Alexander Pereira a été nommé intendant de l’Opéra de Zurich et m’a proposé de le suivre en tant que directeur musical. Je me suis dit : « Si tu ne le fais pas maintenant, tu ne le feras jamais » et j’ai accepté.
Vous avez été aussi directeur musical du Norvegian National Opera d’Oslo et vous allez devenir, à compter de la saison prochaine, celui du Staatsoper de Stuttgart. Dans le même temps cependant, vous prenez la direction du Pittsburg Symphony Orchestra. Quelle place occupe véritablement l’opéra dans votre carrière ?
Une place très importante. Durant les huit années que j’ai passées dans les rangs du Philharmonique de Vienne, j’ai joué beaucoup d’opéras. Puis il y a eu ce que j’appelle mes années d’apprentissage, à Zurich évidemment mais aussi à Oslo, Berlin et ailleurs, où j’ai approfondi ma connaissance du répertoire lyrique. Toutes ces expériences, je veux maintenant les mettre au profit du Staatsoper de Stuttgart ; je veux poursuivre le travail commencé à Zurich ; je veux mettre en place ma propre vision de l’opéra. Je veux choisir les personnes qui travailleront avec moi : les chanteurs mais aussi les metteurs en scène.
Justement, comment concevez-vous le travail du chef d’orchestre par rapport à celui du metteur en scène ?
Leur travail est évidemment complémentaire. A Stuttgart, je souhaite que nous travaillions en binôme ; je ne veux plus avoir à diriger des productions dans lesquelles je n’ai pas mon mot à dire. La mise en scène ne doit pas exister indépendamment de la musique, elle ne doit surtout pas la trahir. Mais la réciproque est vraie ; la mise en scène, par ses choix, doit pouvoir infléchir la direction musicale. C’est pour cela qu’il faut qu’un véritable dialogue existe entre le chef d’orchestre et le metteur en scène, un dialogue fait d’échanges, de discussions, de combats dans l’intérêt de l’œuvre et du public. Ce discours ne sous-tend pas une position réactionnaire. Au contraire, je suis même partisan d’un certain progressisme. J’aimerais par exemple travailler avec Calixto Bieito. Un théâtre lyrique présente chaque soir ou presque les mêmes opéras. Si nous ne renouvelons pas notre approche, nous perdrons notre public sans pour autant le renouveler. Le seul écueil à éviter est de concevoir des productions trop abstraites ou trop compliquées que les spectateurs ne peuvent pas comprendre.
Quel répertoire comptez-vous privilégier ?
Je ne veux pas me mettre de barrières. Tout m’est possible sauf le répertoire baroque pour lequel il existe des chefs et des ensembles plus spécialisés que moi. Je m’en remettrai donc à eux. Le Staatsoper de Stuttgart est riche d’une tradition germanique : que je poursuivrai : Wagner, Strauss et bien sur Mozart avec Les Noces de Figaro, Idomeneo, Cosi fan tutte... Qu’on le veuille ou non, Mozart est substantiel, d’une manière générale mais encore plus à travers ses opéras. Je veux aussi présenter des œuvres peu connues en Allemagne, des opéras du 20e siècle comme Dialogues des Carmélites qui est l’un de mes préférés. En ce qui concerne les créations, j’aurai besoin de plus de temps ; il n’y aura rien avant les trois prochaines années à venir.
Avez-vous un rêve et si oui lequel ?
Si vous vous attendez à ce que je vous réponde « monter une nouvelle Tétralogie » par exemple, vous allez être déçu ; je n’ai pas ce genre de désir. Non, mon rêve serait plutôt de surprendre le public, lui donner de nouvelles émotions en lui faisant découvrir des œuvres qu’il ne connaît pas. Je parlais de Dialogues des carmélites, il s’agit d’un opéra peu populaire en Allemagne, voilà un bon exemple. En fait, j’aimerais produire un effet similaire à celui provoqué par la redécouverte de Die Vögel, l’opéra de Walter Braunfels, en 2004 à Genève. La qualité fait aussi partie de mes vœux les plus chers : quelle que soit l’œuvre, la réaliser avec un maximum de qualité. Je veux démontrer que l’opéra fait partie intégrante de notre culture aujourd’hui et demain ; il ne faut pas le ranger dans un musée.
 
Propos recueillis et traduits par Christophe Rizoud
© Toshiyuki Urano

 

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