5 questions à Sophie Marin-Degor

Par Raphaëlle Duroselle | mer 07 Avril 2010 | Imprimer
Sensationnelle dans le rôle de Blanche de la Force qu’elle a presque coutume d’interpréter, Sophie Marin-Degor n’a eu aucun mal à dévoiler ses talents d’actrice et de chanteuse. Cette peur qui poursuit Blanche tout au long de ce magnifique Dialogue des Carmélites, que nous a offert l’Opéra de Tours, Sophie l’a fait sienne d’une façon remarquable. Rencontre avec l’artiste mais aussi avec la femme, douce et généreuse.
 
 
Vous chantez régulièrement le rôle de Blanche dans le Dialogue des Carmélites, qu’est ce qui vous touche dans ce rôle ?
Il s’agit d’un tout je pense. D’abord la part historique de cette œuvre. La Révolution Française est l’une des périodes les plus importantes de l’histoire de France, un sujet très sensible tout autant que celui de la deuxième guerre mondiale au 20e siècle… Le personnage de Blanche a été inventé mais le drame de ces Carmélites qui ont été guillotinées et qui ont chanté en cœur jusqu’à la mort, est très prenant, extrêmement touchant. L’opéra de Poulenc a aussi cette musique incroyable pleine de ferveur. On sent qu’il était très croyant. La musique est assez théâtrale, presque cinématographique. Blanche est un drame personnel. Sa névrose, selon moi, est avant tout liée au décès de sa mère, morte en couche. Elle porte en quelque sorte cette culpabilité. Son père lui en veut tout autant qu’il l’aime. Je pense que Blanche n’est pas rassurée par la vie. Ce personnage parle de la peur, cette peur qui tétanise. Nous avons tous ressenti cela. Mais le pire chez Blanche est qu’elle a peur de la peur. Le fait même d’exister l’effraie. Ce n’est pas évident de jouer un rôle comme celui-ci parce cela nous atteint. Il est difficile de rester en dehors de cette œuvre, un peu comme dans Pelléas et Mélisande. Ce sont des univers dans lesquels nous n’entrons pas à moitié, d’autant que sur scène, il n’y a pas beaucoup d’action. Tout se joue sur l’expression du regard. Intrinsèquement il faut être vraiment habitée. C’est une tension et une attention de chaque seconde. Les seize carmélites vivent exactement la même chose.
 
Comment se prépare-t-on à jouer un rôle comme celui-là ?
Le rôle de Blanche est assez lourd et il faut savoir s’en détacher lorsque nous ne sommes pas en répétition. En revanche dans le travail il y a toujours ce paradoxe du comédien, c’est-à-dire que je ne suis pas et que je ne me sens pas Blanche mais une part de ma personnalité lui ressemble. Ayant conscience de cela, je vais fouiller au fond de moi en amont pour lui donner corps au moment où je vais jouer le personnage. A chaque nouvelle interprétation, j’essaie d’ailleurs de découvrir d’autres aspects de Blanche que je n’avais pas explorés jusque-là. Blanche a des moments de légèreté écrit dans la pièce de Bernanos, qui n’existent pas dans l’opéra de Poulenc, il est nécessaire de les inventer pour donner relief au personnage. Il faut donc trouver un juste équilibre car elle peut très vite devenir sévère et antipathique. Blanche est dérangeante du fait de sa peur. Si j’étais à la place du public cette femme me mettrait mal à l’aise parce qu’elle me renverrait à mes propres peurs.
 
Et au niveau vocal ?
Il s’agit d’une écriture horizontale puisqu’il y a beaucoup de textes, de dialogues. Nous devons presque suivre le rythme de la parole. L’écriture a aussi un aspect très vertical particulièrement dans les tessitures avec de grands sauts. Blanche, comme les autres personnages d’ailleurs, Mère Marie, la Première Prieure, Mère Lidoine, est un rôle très compliqué à chanter parce qu’il faut un ambitus vocal assez important. J’ai pourtant l’habitude d’interpréter des personnages exigeants. La plus grande difficulté dans le Dialogue des Carmélites est d’être certain de pouvoir faire ce qui est écrit, que cela soit beau tout en ne figeant pas le jeu, en étant libre. Je pense que cet opéra a une écriture particulière et, sans faire de chauvinisme, il me semble nécessaire d’être français pour vraiment comprendre cette écriture cette façon de dire le texte tout en chantant. Cela est particulier.
 
Vous avez enregistré en septembre 2009 le Cœur du Moulin1 de Déodat de Séverac avec l’Orchestre Symphonique de Tours. L’album va bientôt sortir. Une belle aventure ?
Oui je suis ravie d’avoir participé à un nouvel enregistrement avec Stéphane Topakian, le directeur de la maison de disque Timpani. Sa spécialité est d’enregistrer des ouvrages inconnus de compositeurs souvent injustement oubliés. Avec lui j’ai d’ailleurs découvert des œuvres extraordinaires. Nous avons par exemple enregistré Polyphème de Jean Cras, une œuvre peu entendue et magnifique, presque autant qu’un Pelléas ; Sophie Arnould de Gabriel Pierné qui se passe pendant la Révolution Française. Gabriel Pierné est un compositeur connu du 19e dont on ne parle que très rarement. Concernant le Cœur du Moulin, Stéphane Topakian avait très envie de l’enregistrer. C’est une œuvre intéressante à interpréter et elle méritait sans aucun doute qu’une maison de disque s’y attarde. J’adore les enregistrements car nous cherchons à souligner les couleurs vocales plutôt que les qualités d’acteurs. Il faut faire en sorte que les gens qui écoutent, voient. Et cela me plaît beaucoup. Il faut réussir à tout faire passer par la voix. D’ailleurs, la musique française de cette époque requiert ces qualités-là des chanteurs. Si un chanteur n’a pas de couleur dans ce répertoire cela ne fonctionne pas. Une voix, aussi bien menée soit-elle, si elle n’a pas de couleur c’est-à-dire si l’interprète n’est pas capable de détimbrer, de chanter sur le souffle, de chanter pleinement, car ces musiques-là sont écrites pour des grandes voix, le public risque de s’ennuyer.
 
En quoi le Cœur du Moulin était une entreprise intéressante?
La partition est très belle et très bien écrite. On trouve de magnifiques parties orchestrales et des scènes de chœur très colorées. L’œuvre se situe à une époque charnière, fin 19e, début 20e. On entend Debussy, Fauré… On sent que Déodat de Séverac s’est nourri de son époque et de tout ce qui se faisait à Paris à cette période. Dans cette œuvre, nous entendons toutes ces influences. Avoir réalisé cela sous la baguette de Jean-Yves Ossonce fut un beau moment. Il connaît très bien les voix et il les aime. Avec lui on se sent soutenu car il existe des chefs qui ne sont pas organiques mais métronomiques et cela est parfois terrible. Jean-Yves Ossonce n’en fait pas partie.
 
Propos recueillis par Raphaëlle Duroselle
 
 
1 Lire la brève du 9 mars dernier
 

 

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