Adèle Charvet ou le chant intime

Par Charles Sigel | mar 19 Mai 2020 | Imprimer

Un soir d’octobre dernier, elle se trouvait à l’Auditorium de Radio-France pour entendre le Messie de Haendel, dirigé par son ami Valentin Tournet à la tête de sa Chapelle Harmonique. A l’entracte, elle apprit d’un régisseur qu’on avait un gros problème : le contre-ténor David DQ Lee n’avait plus de voix… Sans réfléchir davantage, et avec une belle inconscience, elle accepta de reprendre sa partie au pied levé, alors qu’elle ne connaissait pas la partition et, dit-elle, ne l’avait « pas dans l’oreille ». On prolongea la pause de quelques poignées de minutes, le temps qu’elle lise cette partition, et on la vit entrer sur scène en jean et tee-shirt, et ce fut évidemment à la fin un joli succès personnel.

Cette prouesse ébaubit les réseaux sociaux, et répandit largement un nom déjà bien connu du petit milieu des lyricophiles, celui d’une jeune mezzo, qui dévorait les planches avec sa haute silhouette conquérante, sa chevelure royale et son sourire ravageur (et sa voix d’une maturité étonnante). Son essor semblait irrésistible, elle avait le petit quelque chose qu’on a ou qu’on n’a pas. Le printemps 2020 et le covid-19 lui ont imposé un arrêt imprévu. Comme on va le voir, elle s’en accommode avec bonne humeur.


J’ai passé mon confinement dans un endroit charmant à Versailles, franchement je ne suis pas à plaindre. Curieusement, cette période m’a fait réaliser que j’avais grand besoin d’un arrêt, les deux premières semaines ont été douces et agréables, mais il est vrai qu’ensuite j’ai commencé à tourner comme un ours en cage, en piaffant de remonter sur scène devant le public. Je suis dans la même situation que les autres chanteurs lyriques : c’est assez catastrophique, j’ai vingt-huit concerts qui ont sauté, jusqu’au mois d’août. Il reste encore quelques points d’interrogation, mais ça finira sûrement par des annulations. Je devais avoir une fin de saison assez remplie, et du coup, je n’ai absolument rien, c’est un peu dur ! En mars-avril, j’aurais eu deux mois de récitals et de concerts, le week-end de Pâques à Deauville, le festival de La Brèche à Aix-les-Bains où je devais donner le programme de mon album Long Time Ago, je devais faire une 2e de Mahler en Arménie, et à partir de mai, je devais tenir un petit rôle, la Comtesse de Ceprano, dans Rigoletto à l’Opéra Bastille, et puis il y avait les festivals d’été…

C’est assez cruel, parce que ça tombe à un moment où votre carrière s’envole comme jamais, où elle prenait un essor magnifique, notamment au cours de l’année 2019-2020.

Oui, ç’avait été une année décisive, disons, mais je ne suis pas trop inquiète, parce que nous avons, surtout nous les chanteurs d’opéra, une vue sur notre calendrier un an ou deux à l’avance. Heureusement, je suis très chanceuse, j’ai une saison quasi pleine l’année prochaine. Du coup j’ai une frustration, qui est de ne pas monter sur scène en ce moment, mais je ne me dis pas (enfin j’espère, je croise les doigts) que ça va avoir une influence sur une courbe plutôt ascendante ces derniers temps ! J’ai de très belles prises de rôles l’année prochaine.

Par exemple ?

J’espère… j’espère que rien ne va sauter, parce que les plus pessimistes (ou les plus optimistes peut-être) parlent d’une reprise seulement en janvier… Il y aura d’abord Mercedes dans Carmen à l’Opéra de Paris, un rôle que j’ai déjà chanté à Covent Garden dans la mise en scène de Barrie Kosky, où je passais autant de temps à danser qu’à chanter, j’avais l’impression que j’étais plus au music-hall qu’à l’opéra, et puis je dois faire Mélisande à l’Opéra de Rouen, Sélysette d’Ariane et Barbe-Bleue à l’Opéra de Lyon, mis en scène par Alex Ollé de La Fura dels Baus, et puis, pour continuer cette année uniquement française, Carmen, cette fois-ci le rôle-titre à l’Opéra de Bordeaux, et enfin Siebel dans Faust à l’Opéra de Québec 

Un programme formidable… Toutes ces prises de rôles… Mélisande, c’est un rêve !

Ah mais c’est le rêve de ma vie ! Justement, je profite de mon confinement pour plonger dans la partition.

Vous travaillez comment ? Avec un pianiste, ou en vous accompagnant au piano ?

Non, toute seule. Je suis dans un endroit sans piano, donc c’est un peu rude, mais je me débrouille, j’ai un peu l’habitude… Je travaille énormément à la table, en fait, parce qu’une partition comme celle-là, ça ne sert à rien de l’ouvrir et de la chanter, il faut tellement baliser, avoir des points de repère, voir les changements de métrique, parce que l’orchestre n’aide pas forcément… L’orchestration debussyste, il n’y a rien au monde de plus beau, mais on ne peut pas s’appuyer dessus, je travaille le texte, j’essaye de l’apprendre par cœur et je me régale !

C’est un peu haut, pour vous, comme tessiture, non ?

Non, finalement. Mélisande, c’est une sorte de voix hybride, un peu entre deux, on peut dire que c’est une espèce de soprano 2, elle ne monte pas au-dessus du la bémol (ou peut-être du la), c’est tout-à-fait dans ma tessiture, c’est tellement du parlé-chanté… Et ça n’est pas forcément assis dans une plate-forme haute de ma voix, parfois c’est un peu dans le passage, mais en fait ça monte et ça descend et c’est extrêmement confortable. Moi, mon répertoire, c’est un répertoire de mezzo léger, plutôt agile et plutôt aigu, donc je m’y retrouve tout à fait dans cette partition.

Mais tout de même, je me rappelle vous avoir entendue dans les deux mélodies avec alto de Brahms, qui descendent assez bas… ?

Ça doit descendre jusqu’au do grave, ce n’est pas très en bas, c’est juste que c’est une tessiture assez ramassée dans le grave, c’est une partition pour alto… Moi, je les chante parce que j’aime les chanter et que j’aime le lied par-dessus tout, mais pour le coup, c’est un peu grave pour moi (rires). Mon répertoire opératique, c’est vraiment le répertoire de mezzo légère, Rosine du Barbier, Cenerentola, chez Mozart Chérubin ou Dorabella, les rôles de page dans l’opéra français… Je viens de chanter Stefano de Romeo et Juliette à Bordeaux, Siebel de Faust… Pour revenir à Mélisande, il n’y a pas de difficulté technique, la difficulté est surtout dans le texte et ce qu’on veut y faire passer.

Vous disiez très justement parlé-chanté…

Et j’ai tellement chanté Debussy en récital de mélodies, que je n’ai pas l’impression de sortir de ma zone de confort. En revanche, Carmen, c’est beaucoup plus un défi pour moi.

Comment ça ? Le rôle n’a pas la réputation d’être très difficile vocalement ?

Mon enjeu, c’est d’avoir un médium-grave assez solide pour faire passer un texte clair, ne pas me faire manger par l’orchestre, mais finalement c’est plus bas que ce que j’ai l’habitude de chanter au théâtre. Cela dit, j’y vais en confiance, d’abord parce que c’est Marc Minkowski qui dirigera, et puis c’est à Bordeaux, qui est une maison où je suis bien, on m’y fait confiance et inversement, on m’y offre l’opportunité de tester quelque chose de nouveau, dans une salle que je connais bien, qui est à l’échelle de ma voix. J’aurai vingt-huit ans, je serai une très jeune Carmen, et je dois faire mes preuves.

Vous évoquiez cette Mercedes de Covent Garden où vous dansiez autant que vous chantiez. Carmen, ce sera la même chose, il faut le bouger, ce rôle.

Oui, il faut le bouger, et c’est ça qui me passionne. Ce qui me fait peur et ce qui m’excite en même temps, c’est qu’il ne faut pas tomber dans les clichés. J’ai vraiment grandi avec le Carmen de Rosi avec Julia Migenes-Johnson, c’est une vidéocassette que j’ai dû voir cinq cents fois… Je penserai à Teresa Berganza aussi, qui est vraiment un modèle pour moi. Il y a des rôles comme ça, qu’il est difficile de s’approprier vraiment, donc j’ai hâte de m’y atteler ! 

C’est aussi à Bordeaux que vous avez chanté Rosine l’année dernière ?

Oui, c’était un moment fou pour moi, parce que c’était mon premier premier-rôle. Et c’était aussi mon premier rôle de Rossini, qui est sur le papier mon répertoire, mais qui n’est pas forcément mon répertoire de cœur, puisque je viens vraiment du lied et du récital de mélodies. Donc le bel canto rossinien, c’était assez nouveau. J’ai mis beaucoup de temps à trouver quelque chose à dire dans cette musique, et à me demander ce que je pouvais bien lui apporter, à me dire que ce n’était vraiment pas pour moi… Et finalement c’était complètement pour moi et j’ai eu un plaisir fou à le faire, parce que tout de même dans Rossini, une fois les acrobaties vocales faites, il y a un vrai plaisir de théâtre, d’humour, de drôlerie, de retournement de situations, et j’ai adoré vivre ça, notamment dans cette maison, cet opéra de Bordeaux, qui, comme d’autres maisons, Lyon par exemple, fait une grande confiance aux jeunes chanteurs français…

Il faut dire aussi qu’il y a en ce moment une génération de jeunes chanteurs français, et de musiciens en général, extraordinaire…

Je suis d’accord ! Je suis tellement stimulée par mes collègues, j’ai l’impression qu’on a tous une façon de voir le métier avec plus de simplicité, de naturel, il y a de l’enthousiasme, de la gaieté aussi ! Mais peut-être que je suis un peu candide (rire), en tout cas c’est comme ça que je le vis !

D’où la frustration en ce moment…

Je me rappelle qu’enfant je chantais parce que ça me mettait dans un état de plénitude, d’épanouissement physique total, et puis, il y a eu un tournant où je me suis rendu compte que ça faisait plaisir aux autres. Je chantais juste, plutôt bien je crois, et puis j’avais le sens du spectacle. D’où la frustration en ce moment comme vous dites. J’aime travailler avec un pianiste, avec des musiciens, mais ce que j’aime par-dessus tout, c’est l’aboutissement d’un travail et c’est de pouvoir donner ce travail aux autres. C’est sans doute pour ça que j’adore le format du récital, son intimité… Cueillir le public, leur dire des choses… D’ailleurs un chanteur qui n’est pas généreux, c’est terrible, ça se sent tout de suite, je ne peux pas imaginer le chant sans cette envie de tout donner… Mais c’est circulaire : au concert on reçoit énormément d’amour du public. Quand tout va bien, la soufflerie, la voix, la posture, quand on trouve ce qu’on recherche tout le temps, c’est à dire l’alignement parfait, c’est un plaisir total, y compris physique. Malheureusement, il y a toujours un petit quelque chose qui ne va pas ! Mais rien que la recherche de cet idéal vaut le coup ! Je suis toujours incapable de me juger à chaud après un concert. On est dans l’exaltation, bonne ou mauvaise. La seule chose dont je suis sûre, c’est de donner le maximum de ce que je peux donner à chaque fois, compte tenu de mon état physique ou mental du moment. C’est seulement si je ne donne pas le maximum qu’alors je m’en veux !

Cette intimité du récital, on en a un exemple avec votre premier CD sous-titré Long Time Ago : plutôt qu’un disque « carte de visite », vous avez choisi l’originalité avec un programme de mélodies américaines ou anglaises du vingtième siècle.

Alors que j’étais encore étudiante, j’ai commencé en ne donnant que des récitals. Avec mon partenaire pianiste, Florian Caroubi, on s’est découvert une passion pour le travail à deux sur la musique et sur la poésie. Et je suis devenue complètement accro à cette intimité. D’ailleurs mes premières productions d’opéra, ce fut assez rude parce que je ne retrouvais pas l’abandon que j’aimais tant en récital. Donc je ne pensais pas que ça m’aurait ressemblé de faire un disque-florilège d’airs de mezzo. D’autre part, Alpha Classics me laissait une liberté totale et j’ai rencontré au CNSM Suzanne Manoff, qui joue beaucoup avec Véronique Gens, Patricia Petibon ou Sandrine Piau, et qui est une partenaire pianiste merveilleuse, vraiment rare. Elle est américaine, et comme j’ai passé les cinq premières années de ma vie à New York, et que l’anglais est en somme mon autre langue maternelle, que toute petite j’ai chanté en anglais, et que l’anglais a influencé ma sensibilité et mon rapport au spectacle et tout ça…. eh bien tout naturellement on s’est mises à brasser une quantité énorme de partitions. 

Tout cela est très méconnu en France…

Il y a en France un dédain pour la musique américaine, qui serait un peu trop simple, pas assez complexe (rire), alors que Barber, par exemple, c’est vraiment un compositeur immense… Et puis Copland bien sûr. Après quoi, on a élargi à la musique anglaise, avec du Quilter, du Britten, du Finzi. Le choix d’un tel programme a étonné beaucoup de gens, mais pour moi, c’était tout à fait dans l’ordre des choses, en cohérence avec ma sensibilité et mon parcours musical. J’avais le sentiment d’être moi-même en découvrant, déchiffrant, travaillant ces mélodies. Il y en a de très drôles, qui sont un peu comme des songs de revue, je pense à Johnny de Britten, ou Amor de William Bolcom, mais la plupart sont très introverties, très mélancoliques, comme The Desire for Hermitage, de Barber, que j’aime beaucoup. Ce sont des musiques qui résonnent en moi. Je les ai découvertes et pourtant j’avais l’impression de les connaitre depuis toujours, comme si je les avais entendues dans le ventre de ma mère. Finalement, ce n’est pas une carte de visite, mais c’est une manière d’auto-portrait, oui…

 

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