« Affaire » Domingo : tentons une synthèse

Par Jean Michel Pennetier | lun 22 Août 2022 | Imprimer

Apparue dans les newsrooms comme un OVNI, l’affaire de l’École de Yoga de Buenos Aires aurait tout du feuilleton de l’été si elle n’était pas aussi glaçante. Le baryton Plácido Domingo, d’abord accusé par certains est désormais exonéré par d’autres. Forumopera tente une synthèse des différents éléments parus dans la presse.


Il y a quelques jours, nous mentionnions avec les réserves indispensables, deux articles de quotidiens argentin La Nación et uruguayen El Observador concernant le démantèlement d’un réseau a priori sectaire officiant sous le nom d’EYBA, un acronyme pour École de Yoga de Buenos-Aires. Dix-neuf membres de l’organisation sont d’ores et déjà sous les verrous, quatre sont en fuite en Argentine, et quatre autres sous mandat d’arrêt international. La police argentine reste toutefois très discrète sur ses investigations : l’EYBA existe depuis une trentaine d’années et pourrait donc disposer de soutiens puissants. Elle a également des ramifications jusqu’aux États-Unis (New York, Las Vegas, Chicago) et aurait accumulé plusieurs millions de dollars, notamment grâce aux biens dont se dépouillaient ses adeptes, une partie étant placée dans l'immobilier en Urugay. Sous couvert d’un discours promettant la fin de l’enfer de la drogue ou du SIDA, et un développement harmonieux de l’âme, l’EYBA attirait ses victimes et les réduisait à la servitude. Certaines étaient « traitées » dans des cliniques de la secte pour accélérer la levée de fonds. L’une des nombreuses activités criminelles de l’officine consistait aussi à prostituer de jeunes femmes sous emprise auprès de personnalités influentes et fortunées.

Rétropédalage 

Dans le cadre de l’enquête, des enregistrements d’écoutes téléphoniques révélaient des conversations entre des dirigeants de l’organisation et une personnalité initialement identifiée comme étant Plácido Domingo. Il n’en fallait pas davantage pour que le chanteur soit vilipendé sur les réseaux sociaux et accusé d’abuser sciemment de jeunes filles à qui on aurait lavé le cerveau. S’il ne semble plus faire de doute que la voix entendue sur les écoutes est bien celle du ténor-baryton, les suppositions sordides formulées initialement, ne sont plus aujourd’hui d’actualité. D’après le quotidien espagnol El Mundo, qui rapporte lui aussi une source anonyme proche du dossier, « C’est la voix de Plácido Domingo, oui, mais il n’y a aucun crime,  Plácido n’est accusé de rien ». 

Usual suspects

Au cœur du système, on trouve deux protagonistes : Susana Mendelievich (« Mendy » sur les écoutes, rien à voir avec le joueur de Manchester, quoique) et Juan Percowicz (84 ans). Ce dernier serait le dirigeant de la secte. Née en 1947, Mendy est quant à elle une compositrice de musique classique, dont les œuvres se retrouvent parfois aux programmes de concerts donnés au Teatro Colón. Le site argentin musicaclasica.com.ar présente ainsi la compositrice et son collègue Mariano Krawczyk (autre membre de la secte, actuellement en fuite) : « Ils se distinguent par une caractéristique très particulière : l’union de la musique et de la philosophie. La Sinfonía de Dionisias y Lobo solitario, l’opéra Cartas marcadas et le ballet Venus, el barón... y el amor (curieusement quadruplement signé de Mariano Krauz, Rubén González, Verónica Loiácono et Susana Mendelievich) ont été jugés favorablement par des figures renommées telles que Plácido Domingo et Yehudi Menuhin, et ont reçu un excellent accueil du public de par le monde » (peut-être faudrait-il investiguer ce site, finalement). Or, ce sont des « garanties » ou « recommandations » de ce type qui assurent le prestige et la notoriété de l’organisation. 

La cible Domingo ?

D’après le témoignage recueilli par El Mundo, Domingo est venu donner un récital à Buenos Aires en avril 2022. En tant que musiciens, Mendy et Krauz connaissaient Domingo, notamment au travers de l’Orchestre symphonique de Buenos Aires, et ils avaient des contacts informels avec lui. « Quand ils ont appris qu’il venait à Buenos Aires en avril, ils ont commencé à essayer d’entrer en contact avec lui, bien que pensant qu’il ne leur accorderait pas beaucoup d’attention. Un peu naïvement, il (Domingo) a accepté de les rencontrer, vraisemblablement parce qu’il avait déjà rencontré Mendy à New York, leur a offert des places et les a invités à dîner. Puis ils ont fait des arrangements dont nous savons peu de chose, nous ne savons même pas s’il s’est passé quelque chose dans cette chambre ou non (NDLR : dans la conversation, il est fait allusion à un hébergement au 4457 de l'avenida Estado de Israel dans le quartier de Villa Crespo : c'est assez repoussant) ». « Ce qui est important dans le cas de Plácido, c’est le fait qu’ils essaient de le piéger, comment ils s’y prennent pour aspirer les gens avec du pouvoir, de l’argent, des moyens (...) Dans l’une des conversations enregistrées, une autre femme dit à Mendy : “Tu ne crois pas que c’est le moment de lui parler ? De quoi allez-vous discuter ? De musique ? Pourquoi ils ne parleraient pas de coaching ?” ». Ce coaching (« coacheo ») est un « service » dispensé par la secte auprès de personnes passant des moments difficiles, ce qui est bien le cas du ténor. Mais Domingo ne se laissera pas « coacher » ni manipuler par la secte. Et le témoin de conclure : « Pour nous, Placido est une victime. Il y a trois personnes qui conspirent pour voir comment l’approcher et en tirer profit. S’ils y étaient parvenus, Plácido aurait commencé à verser tous les mois plusieurs milliers ou dizaines de milliers de dollars. Et si  Plácido vous introduit dans l’univers de la musique et parle de vous en bien, c’est tout un monde qui s’ouvre à vous ».

 

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