Agnès Jaoui : « Je ne vais pas à l’opéra pour fermer les yeux »

Par Laurent Bury | lun 01 Juillet 2019 | Imprimer

Après avoir fait appel des personnalités comme Patrick Poivre d’Arvor ou Julie Depardieu lors des éditions précédentes, c’est cette année Agnès Jaoui qu’Opéra en Plein Air a invitée à mettre en scène Tosca dans différents sites historiques français.


Cette Tosca est-elle votre première mise en scène d’opéra ?

Tout à fait. Par le passé, j’ai reçu différentes propositions émanant de directeurs de théâtre, mais j’ai toujours décliné. Je savais que je le ferais un jour je ne me sentais pas encore prête. Je ne me sentais pas prête à ne faire que m’occuper des autres, à ne plus être sur scène : jusque-là, quand je n’étais « que » metteuse en scène ou réalisatrice sans être en même temps actrice – ce qui ne m’est pas arrivé si souvent que ça –, j’éprouvais comme un sentiment de frustration. Pour cette mise en scène d’opéra, je savais évidemment que je n’allais pas chanter le rôle de Tosca, et j’ai senti que le moment était venu. Il y a des choses qui prennent du temps pour mûrir…

Le titre retenu a-t-il influé sur votre décision ?

En fait, dans ces propositions antérieures dont je viens de parler, on m’avait laissé le choix de l’œuvre à mettre en scène, et c’est une des raisons pour lesquelles aucun projet n’avait pu aboutir : j’éliminais les titres un par un sans jamais trouver le bon, celui que j’avais vraiment envie de monter. En revanche, lorsqu’on m’a « imposé » Tosca, sans me demander quel opéra je voulais mettre en scène, cela s’est avéré plutôt libérateur. Je n’avais plus qu’une question à me poser : Que vais-je faire de Tosca ? Tout à coup, le problème était devenu beaucoup plus simple.  

Malgré les conditions particulières d’Opéra en Plein Air, loin du confort des théâtres modernes ?

Je pense qu’en réalité, ces conditions « particulières » me soumettaient aussi à une pression beaucoup moins grande que si j’avais été invitée à monter un spectacle dans un des temples de l’opéra, dans un contexte qui aurait forcément généré des attentes plus grandes.

Vous vous adressez aussi à un public beaucoup plus large.

Absolument, même si j’y rencontre aussi beaucoup de mélomanes avertis. Je suis en train de découvrir à quel point le monde de l’opéra est un tout petit milieu. Opéra en Plein Air a l’ambition d’ouvrir  l’art lyrique à un public plus large, et cela me convenait très bien également.

Avez-vous pensé le spectacle en fonction de ce « grand public » ?

Je ne sais pas, j’aurais peut-être fait exactement la même mise en scène n’importe où ailleurs. Enfin, il y a malgré tout des contraintes très spécifiques, liées au plateau : il n’y a pas de fosse, donc l’orchestre est placé au milieu du décor. J’ai aussi tenu compte du fait que le spectacle allait être donné devant des châteaux, j’ai pensé à la couleur de la pierre… Mais c’est de ces contraintes que naît la créativité, j’en suis intimement persuadée. Donc je n’aurais pas fait le même spectacle à Aix-en-Provence, où je vais bientôt aller voir la mise en scène de Christophe Honoré, mais cela aurait sans doute été dommage. Il y a peut-être des puristes qui méprisent Opéra en Plein Air, parce qu’il y a un côté moins « bon goût déposé », mais cela m’a donné une grande liberté, dont je suis ravie. Comme le spectacle allait notamment être donné dans des lieux à la jauge très importante, j’ai pensé à utiliser des écrans. Alors que jusque-là, j’avais tendance à me méfier de l’usage de la vidéo sur une scène de théâtre, je me suis dit : c’est peut-être le moment de le tenter. Bien entendu, je ne m’en suis pas servi comme de ces écrans géants où l’on retransmettait par exemple les concerts de Johnny Hallyday pour que davantage de gens puissent y assister, mais la vidéo m’a donné des idées, elle a stimulé mon imagination. Mon souci était de rendre l’intrigue compréhensible pour des gens qui ne la connaissaient pas forcément, y compris s’ils n’avaient envie d’avoir constamment les yeux sur les surtitres. Un opéra n’est pas un blockbuster américain, il y a des moments où l’on peut s’ennuyer, des redites, et je voulais que les sens soient portés ailleurs, vers la rêverie…

La nature du cadre vous a-t-elle obligée à traiter le livret avec plus de respect, en vous interdisant une transposition vers une autre époque ?

Probablement. Une modernisation pourrait peut-être fonctionner devant un château, mais je n’en ai pas ressenti l’envie, et cela ne m’est pas venu de cette façon. Je me suis posé la question, cela dit, mais de façon générale j’avoue je ne suis pas très folle des transpositions. Parfois, cela marche extrêmement bien, ça ouvre des perspectives, ça rend tel ou tel aspect de l’intrigue plus aisément accessible, mais souvent je trouve cela anecdotique. D’un autre côté, nous avons choisi de ne pas nous en tenir à l’année 1800 stricto sensu : avec le concepteur des costumes, Pierre-Jean Laroque nous avons plutôt cherché dans les données historiques une certaine inspiration. Il est absurde d’imaginer qu’à une époque donnée, tout le monde s’habillait exactement de la même façon ; quand vous sortez dans la rue, vous voyez bien que les gens ne portent pas les mêmes vêtements, et ce n’était pas plus vrai il y a deux siècles. A l’époque, il y avait les monarchistes qui restaient attachés à des signes de l’Ancien Régime comme la perruque, contre les « modernes », dont les opinions se traduisaient par un style vestimentaire tout autre, et c’est plutôt là-dessus que j’ai eu envie de travailler. Il ne s’agit pas d’une reconstitution historique, mas plutôt d’une libre interprétation.

Qu’avez-vous ressenti en dirigeant pour la première fois des chanteurs ?

Cela m’a semblé extrêmement amusant. Je savais que le travail serait différent de celui qu’on peut accomplir avec des acteurs, mais c’était encore bien plus différent que je ne l’aurais cru. Enfin, nous avons fini par trouver un langage commun. Au début des répétitions, la plupart avaient tendance à tout chanter face au public, ce qui était d’autant moins nécessaire qu’ils allaient être relayés par des micros. Je leur ai demandé des choses très simples, comme de regarder la personne à laquelle ils étaient censés s’adresser, Mais après, ils ne regardaient plus que leur interlocuteur, donc j’ai dû leur rappeler qu’ils avaient aussi le droit d’avoir parfois les yeux ailleurs. Je leur ai dit d’oublier de se planter à l’avant-scène, la main sur le cœur : cette posture peut parfois être intéressante, mais sûrement pas de manière systématique ! Certains chanteurs avaient aussi un rapport au sol assez étrange, ils se mettaient sur les demi-pointes… Au départ, j’étais assez abasourdie, mais une fois qu’ils ont compris ce que je souhaitais, ils sont vraiment entrés dans le jeu. Les vidéos ont également aidé : j’ai filmé les chanteurs dans des jardins, dans des studios, et je leur ai dit : Ecoutez, vous êtes en gros plan, inutile d’exagérer l’expression. Cela dit, c’est une chose qu’il faut parfois rappeler même à un acteur. Je les ai aussi persuader de ne pas s’abandonner aux clichés, le méchant, la diva… Ils devaient partir de leurs sentiments, se rappeler que Tosca est une jeune femme (je suppose, du moins, car on ne s’est pas quelle âge elle a) et Cavaradossi un jeune homme, ce sont des gens normaux !

Et avec le chef ?

Là aussi, nous avons réussi à parfaitement collaborer, car nous étions assez d’accord, la plupart du temps. Quand je demandais à tel personnage d’interpréter telle émotion extrême, le chef allait dans mon sens en montrant au chanteur que c’était exactement ce que la partition exigeait aussi. Il justifiait sur le plan musical ce qui me semblait nécessaire sur le plan théâtral, et je n’avais plus rien à rajouter !

Votre expérience de chanteuse vous a-t-elle aidée ?

Avant les répétitions, je pensais que j’allais me mettre à chanter tout Tosca, mais je n’ai pas émis un son, car cela m’inhibe totalement d’être face à de vrais chanteurs ! Enfin, certainement, il vaut toujours mieux connaître les choses de l’intérieur. Je savais ainsi de quoi je devais tenir compte, et ce que je pouvais me permettre de demander aux chanteurs, qui auraient besoin de regarder le chef à certains moments. Je sais comment fonctionne un chanteur. Et il y avait beaucoup de moments du spectacle où je voulais que le corps des artistes soit visiblement en relation avec la musique. C’est amusant, un jour le scénographe m’a dit : Attention, dans tel passage les chanteurs marchent en rythme avec la musique, ça ne va pas. Je lui ai répondu que moi, au contraire, j’adorais ça ! J’aurais même voulu pouvoir chorégraphier davantage certains moments, surtout pour le chœur, dont le traitement n’est jamais pas facile. J’avoue que j’aime voir toutes les têtes se tourner ensemble, par exemple.

Si vous avez été satisfaite de cette première expérience, peut-on penser qu’il y en aura d’autres ?

Hier encore, je me disais justement que j’aimerais bien monter La Traviata, encore un opéra très peu mis en scène (rires) ! J’ai l’impression que maintenant, je saurais mieux me débrouiller avec les chœurs, que  je trouve souvent problématiques à l’opéra. Mais je continuerai à préférer qu’on me propose un titre plutôt que de me laisser le choix. D’ailleurs, une deuxième mise en scène lyrique est déjà prévue pour dans deux ans.

Avez-vous le droit de nous en révéler davantage ?

Nous serons aux antipodes de Tosca, car il s’agira d’une création contemporaine, une partition du compositeur Fernando Fiszbein sur un livret que j’ai moi-même adapté d’après un livre de Leonardo Padura, L’Homme qui aimait les chiens. Ce roman raconte l’exil de Trotsky, et le parcours de son assassin, Ramon Mercader, que l’on suit depuis son enfance ; il y a aussi un troisième fil narratif, autour d’un écrivain cubain, mais que nous n’avons pas conservé pour l’opéra. La création aura lieu au Centre national de la musique, après quoi le spectacle partira en tournée. Cette « suite » était déjà prévue avant qu’on me propose Tosca, ce que j’ai aussi accepté afin de ne pas arriver totalement vierge, pour avoir monté au moins un classique avant d’aborder une création lyrique.

Quand vous allez à l’opéra, êtes-vous aussi sensible à la musique qu’au théâtre ?

J’apprécie les eux ensemble, je pense. Je préfère évidemment qu’il y ait une mise en scène qui me saisisse, mais j’aime aussi que l’orchestre et les chanteurs soient excellents ! En tout cas, je ne ferme pas les yeux quand je vais à l’opéra, et quand la mise en scène me transporte, je suis encore plus heureuse. Je garde ainsi un souvenir inoubliable de Madame Butterfly dans la production de Bob Wilson, par laquelle j’ai été complètement prise et qui m’a mis les larmes aux yeux.

Quels artistes appréciez-vous en particulier ?

Des mezzos comme Marilyn Horne, Kathleen Ferrier ou Sara Mingardo, des sopranos comme Schwarzkopf ou Barbara Bonney…

Et chez les hommes ?

La douceur de la voix de ténor de Fritz Wunderlich, ou la timbre de baryton de Dietrich Fischer-Dieskau dans le répertoire de lieder me touchent terriblement.

Comment avez-vous découvert l’opéra ?

Grâce à mon père, qui écoutait beaucoup de musique et entre autres de l’opéra. Quand j’étais enfant, l’art lyrique m’était donc déjà familier. Un jour où Je faisais « Aaaah » par-dessus un air interprété par Maria Callas, quelqu’un a dit elle : Mais elle a de la voix, cette petite !

Vous avez très tôt pris des cours de chant ?

Dès que cela a été possible, en même temps que les cours de théâtre. A un moment, je n’ai plus fait que du chant, car j’en avais assez du théâtre, où les filles étaient jugées sur leur physique alors que je ne correspondais pas aux critères de minceur en vigueur. Assez vite je me suis rendu compte que le chant m’inspirait les mêmes doutes, que j’y avais la même estime de moi un peu défaillante que pour le théâtre ou le cinéma. Et puis Patrice Chéreau a ouvert son école, j’y suis entrée, et c’est là que j’ai rencontré une professeur qui a beaucoup compté pour moi, Bernadette Val.

Même si le genre est un peu en perte de vitesse, envisageriez-vous de filmer un opéra, en tant que réalisatrice ?

Cette première expérience de mise en scène lyrique m’en a donné envie, oui. L’opéra réunit le conte de fée, le film d’aventures – il y a un ou deux moments où j’ai eu cette impression en dirigeant Tosca... Quand j’écris c’est plutôt très réaliste, donc cela m’a galvanisé de me plonger dans un univers tout autre.

Pensez-vous que l’opéra soit une forme d’art vers qui pourrait attirer davantage de gens ?

J’en suis absolument persuadée. L’opéra dans les cinémas, c’est très bien, mais rien ne vaut l’expérience physique d’aller voir un spectacle « en vrai ». Les diffusions en direct dans les salles de cinéma sont sans commune mesure avec l’émotion que l’on ressent lorsqu’on entend une voix sortant d’un corps humain. Je me rappelle mes premiers pas au Conservatoire du 7e arrondissement, lorsque j’ai vu une Japonaise en jean, au corps pas très gracieux, mais qui émettait des sons invraisemblables. Je n’en revenais pas : Un être humain a donc cela en lui ? Je pense que l’on devrait emmener le public scolaire assister à des répétitions, à des cours de chant, à tout ce qui est moins formel et qui m’a émue moi-même. On pourrait faire chanter des extraits d’opéra aux enfants, des chœurs… Il y a mille actions possibles, et je suis sûr que c’est une musique qui peut être populaire. Que des gens pensent que ce plaisir là leur est interdit, ça me révolte, plein de choses à faire pour que ce ne soit pas réservé à une élite !

 

Propos recueillis le 24 juin 2019

 

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