Agustarello Affre (1858-1931), le Tamagno français

Par Laurent Bury | jeu 07 Janvier 2016 | Imprimer

Auguste (dit Agustarello, ou Gustarello) Affre est né à Saint-Chinian, petite commune du Languedoc, le 23 octobre 1858, ce qui fait de lui le plus ancien des artistes évoqués dans notre « Encyclopédie subjective des ténors » : en effet, sa naissance survient trente ans exactement avant celle de César Vezzani, et près de quarante ans avant celle de Georges Thill, à titre de comparaison. Ce sont les Américains qui lui donnèrent le surnom de « Tamagno français », en référence à son contemporain Francesco Tamagno (1850-1905), créateur d’Otello.

D’abord menuisier pour gagner sa vie, Affre étudie au conservatoire, de Toulouse d’abord, de 1885 à 1887, puis  de Paris, où il remporte deux premiers prix en 1889. Suivent bientôt un premier engagement à l’Opéra, et ses débuts, le 22 janvier 1890, dans Lucie de Lammermoor aux côtés d’une jeune soprano qui chante également pour la première fois à Paris, une certaine Nellie Melba. En 1891, il participe à la création d’une œuvre de Massenet, Le Mage, où il tient le petit rôle du prisonnier touranien (il devait par la suite enregistrer le grand air du rôle-titre, « Ah, parais ». Moins médiatique que la plupart de ses contemporains – son physique massif et ses dons d’acteurs limités semblent l’avoir maintenu au second plan –, Affre fut rarement sollicité à l’Opéra de Paris pour les créations, événements prestigieux que se disputaient les artistes les plus en vue.

Agustarello défend donc avant tout ce qu’on pourrait appeler le « fond de répertoire », autrement dit les œuvres des compositeurs français (ou étrangers ayant écrit pour Paris) dont la position est confirmée de longue date, où il alterne curieusement les rôles les plus légers et les plus lourds : La Favorite, Léopold dans La Juive, Les Huguenots, Roméo et Juliette, Laërte dans Hamlet ; de Saint-Saëns, il chante le rôle-titre d’Ascanio et Don Gomez dans Henry VIII. Son répertoire inclut aussi quelques titres étrangers, avec là encore un éclectisme étonnant, puisqu’il chante la même année le duc de Rigoletto et le rôle-titre de Lohengrin.

De 1893 à 1895, il quitte Paris pour le Grand Théâtre de Lyon, où il chante aussi bien les classiques que des nouveautés comme Paillasse ou L’Attaque du moulin, d’Alfred Bruneau.

Retour à Paris en 1895, où il restera jusqu’en 1908. Son répertoire s’enrichit de nouveaux rôles lourds (Radamès, Samson, Vasco de Gama). En 1901, il reprend le rôle d’Hercule dans Astarté de Xavier Leroux, rôle créé peu auparavant par Alvarez, puis en 1908, Nour-Eddin dans Thamara de Bourgault-Ducoudray (1892). La souplesse de sa voix et son aisance dans l’aigu lui vaudront d’interpréter une musique plus ancienne que la majorité des œuvres données au Palais Garnier : il chante ainsi Belmonte pour la première représentation de L’Enlèvement au sérail à Garnier en 1903, puis Renaud dans l’Armide de Gluck en 1905, l’année même où il aborde le Sigurd de Reyer !

Le 11 mai 1906, il est l’un des fondateurs de l’Association phonique des grands artistes, qui réunit des vedettes de café-concert (Mayol, Dranem) et des chanteurs d’opéra (Noté, Gresse, et bientôt Muratore et Melchissédec). « La société a pour objet la mise en rapport et l'exploitation de l'enregistrement phonique des sons émis par les artistes adhérents à l'Association », autrement dit, le but est de permettre aux artistes de toucher directement les bénéfices réalisés par la vente des disques ; Jusque-là, en effet, les chanteurs ayant participé à un enregistrement ne touchaient rien en plus de leur cachet initial. Entre 1906 et 1912, date à laquelle elle est mise en liquidation judiciaire, l’APGA enregistra un millier de disques ; dès 1910, il fut mis un terme à la clause d’exclusivité initialement imposée aux artistes, qui purent également enregistrer pour Pathé.

Après avoir été Nour-Eddin dans la Thamara de Louis Bourgault-Ducoudray en 1907, il quitte l’Opéra de Paris. Il devient alors l’un des artistes préférés du public au Théâtre de la Gaîté-Lyrique. En 1909, il y est Don Carlos dans Hernani de Henri Hirchmann (1872-1961), compositeur auquel on doit La Petite Bohème (1905) et La Danseuse de Tanagra (1911). Là encore, il ne s’agit pas d’une création mondiale, puisque cet opéra a connu sa première l’année précédente, au Théâtre royal de Liège.

Dans la deuxième décennie du XXe siècle, la carrière d’Affre s’internationalise. Après avoir chanté Faust et Samson à Londres en 1909, il se produit à San Francisco en 1911, à la Nouvelle-Orléans en 1912, à La Havane en 1913… Cette même année 1913, il est nommé directeur du French Theatre de la Nouvelle-Orléans, récemment racheté par un donateur anonyme et offert à l’université de Tulane. Affre n’occupera ce poste que deux ans (et le bâtiment disparaîtra dans l’incendie du quartier français en décembre 1919). Pendant la Première Guerre mondiale, Affre chante pour les soldats, n’hésitant pas à se rendre dans les zones de combat.

Fidèle à sa région natale, Affre avait acheté un vaste vignoble près de Narbonne. Il meurt le 27 décembre 1931 dans sa villa de Cagnes-sur-Mer, mais est enterré au Père Lachaise.

Le label Malibran a entrepris de publier le legs discographique d'Agustarello Affre. Un premier volume est paru au printemps 2015. Outre les nombreux airs séparés, Affre enregistra de larges extraits de Faust, mais il fut aussi – un peu tard, hélas – le protagoniste de quelques-unes des premières intégrales de l'histoire du disque : Carmen en 1911 avec Marguerité Mérentié, Aline Vallandri et Henri Albers (25 disques Pathé) et Roméo et Juliette en 1912 avec Yvonne Gall, Marcel Journet et Henri Albers (27 disques). Le Volume 1 de Malibran inclut principalement des airs d'opéra français enregistrés pour Pathé, à l'exception de huit plages consacrées l'une à Wagner (récit du Graal de Lohengrin ) et les autres à Verdi (« Comme la plume au vent » de Rigoletto, deux extraits du Trouvère, deux duos d'Aïda et deux versions de « Céleste Aïda », dont l'une avec fin additionnelle : le ténor y répète les derniers mots, « digne des dieux » sur les dernières notes de l'orchestre, « dans le grave pour terminer l'air doucement, selon la recommandation orale de Verdi transmise particulièrement par Toscanini »).

 

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