Angela Denoke : « J’ai besoin de tout mon corps pour chanter Salomé »

Par Laurent Bury | lun 12 Septembre 2011 | Imprimer
Quelques jours avant la première représentation de Salomé qui marque l’ouverture de la saison 2011-2012 à l’Opéra de Paris, Angela Denoke nous a reçu, entre deux vocalises, dans une des salles de travail de l’Opéra-Bastille, pour nous en dévoiler un peu plus sur ce spectacle et sur ses projets à venir. 
 
Angela Denoke, c’est un plaisir de vous revoir à Paris, cela prouve que votre présence n’est pas exclusivement liée à celle de Gérard Mortier !
Non, mais je dois vous avouer que je n’ai pour le moment rien d’autre de prévu à l’Opéra de Paris dans un avenir proche. Cela dit, ma première apparition ici est bien antérieure au mandat de Gérard Mortier. En 1999, j’ai chanté deux représentations de Wozzeck, où je remplaçais au pied levé Katarina Dalayman qui avait des problèmes de santé. Quant à cette Salomé, je m’attendais à ce que ce soit la production de Lev Dodin, mais j’ai ensuite appris qu’on allait reprendre la version plus ancienne. C’est une mise en scène très traditionnelle, mais André Engel a deux idées directrices que je trouve intéressantes : Salomé est une vierge, une enfant, et la scène finale est une véritable scène d’amour, alors que selon moi, il peut aussi s’agir d’un affrontement supplémentaire avec Jokanaan. C’est la cinquième production de Salomé que je chante, je porte une longue perruque rousse qui me donne l’allure d’une star du cinéma muet, et j’espère que le décor sera bien épousseté d’ici la première, car pendant les répétitions, je l’ai trouvé très sec, je passais mon temps à boire de l’eau !
Vous avez à votre répertoire plusieurs rôles straussiens, envisagez-vous d’en ajouter d’autres encore ?
Je chante Salomé, la Maréchale, Arabella. J’ai chanté la Comtesse de Capriccio, rôle que j’ai adoré, mais cet opéra n’est pas très souvent monté, et quand il l’est, on propose la Comtesse à Renée Fleming ! [rires]. Et c’est normal, elle le chante tellement bien ! J’aimerais beaucoup, dans quelques années, être la Teinturière dans La Femme sans ombre, mais je ne peux pas savoir comment ma voix va évoluer. Quant à Salomé, c’est un personnage que je ne peux pas interpréter en même temps que n’importe quel autre. Je viens de faire L’Affaire Makropoulos à Salzbourg, que je vais bientôt reprendre à Florence, et j’avais chanté Salomé à Baden-Baden en juin ; les deux rôles sont compatibles vocalement. A l’inverse, je ne pourrais pas être Kundry et Salomé en parallèle.
Fidelio est l’opéra le plus « ancien » que vous chantiez, votre seule incursion hors de la période fin XIXe – début XXe siècle. Prévoyez-vous d’explorer d’autres domaines musicaux ?
J’ai chanté Mozart en début de carrière, mais le Comtesse des Noces de Figaro est un rôle dont j’ai décidé un jour qu’il ne me convenait plus. Leonore est un rôle auquel je me suis essayée à plusieurs reprises, je l’ai même enregistré, mais je ne trouve pas qu’il ne m’aille très bien. Le rôle est merveilleux à chanter, mais c’est un archétype, je n’y trouve pas la liberté de créer un personnage. Dans le répertoire italien, il y a un ou deux rôles qui me tenteraient, mais à vrai dire, j’adore les rôles que j’interprète à présent, ils me permettent d’être actrice, de composer un personnage. En fait, j’aime les rôles où il n’y a pas d’airs, où l’héroïne n’arrête pas tout à coup d’agir pour interpréter un grand morceau détaché du reste de la partition ! Quant à la création contemporaine, cela demande beaucoup de temps, or mon agenda est rempli.
Si vous n’aimez pas les opéras où il y a des airs, cela veut dire que vous ne pouvez ni donner ni enregistrer de récitals d’airs d’opéra ?
Au concert, c’est possible, on donne parfois des extraits, comme la scène finale de Salomé. Autrefois, je n’aimais pas trop les versions de concert : bien sûr, on peut se concentrer davantage sur la musique, mais j’avais l’impression de donner trop de ma personne, alors qu’en scène, il y a une distance plus nette entre celle que je suis et le personnage que j’interprète. Mais en avril dernier, j’ai participé à un Parsifal en concert au Théâtre des Champs-Elysées [NDLR : cf. le compte-rendu de Christophe Rizoud], et j’ai adoré cette expérience, que je me sens prête à renouveler. De manière générale, je préfère la musique enregistrée en live plutôt qu’en studio. Toutes les intégrales d’opéra que j’ai enregistrées sont des live, car ce que j’apprécie à la scène, c’est la prise de risques.
Pouvez-vous lever le voile sur les différents projets qui vous attendent dans les prochains mois, sur vos enregistrements à venir ?
Deux spectacles ont été filmés : L’Affaire Makropoulos, dans la mise en scène de Christoph Marthaler, à Salzbourg, et Salomé, la production de Nikolaus Lehnhoff à Baden-Baden, dans un décor de béton en ruines… De manière générale, je pense que d’ici environ cinq ans, je devrai changer de répertoire, abandonner les rôles trop « jeunes » pour moi. Par exemple, dans Janáček, après avoir été Jenufa, j’adorerais chanter Kostelnička, car je pense que c’est un personnage qui n’est pas nécessairement très âgé, elle doit même être encore assez jeune, on le voit dans la relation qu’elle a avec Števa, et c’est un rôle tellement exigeant vocalement qu’il vaut mieux ne pas attendre d’être en fin de carrière pour l’interpréter ! En tout cas, pour le moment, je me concentre sur Salomé, et j’ai besoin de toute mon énergie pour ce rôle si je veux lui apporter toute la force nécessaire. J’ai besoin de tout mon corps pour chanter Salomé, je veux être en pleine forme, alors je croise les doigts !
 
Propos recueillis et traduits par Laurent Bury, 5 septembre 2011
 

 

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