Anna Marchwińska: J’adore parler aux chanteurs... et aussi leur montrer juste en jouant la musique !

Par Brigitte Cormier | lun 04 Mai 2020 | Imprimer

Coach vocal multilingue, spécialiste de l’opéra et du lied, la pianiste et cheffe de chant polonaise Anna Marchwińska a fait ses études à l’Académie Chopin de Varsovie avant de les compléter à l’Université de Stanford, puis à la fameuse Juilliard School de New-York où elle a enseigné en tant que professeur invitée entre 1997 et 2002. Ensuite, au Teatr Wielki – Opéra national de Varsovie, elle a intégré l’équipe des chefs de chant des solistes dont elle est la directrice depuis 2010. Conjuguant le coaching et les récitals de musique de chambre, Anna Marchwińska s’est produite dans de nombreux théâtres et festivals en Europe et aux États-Unis. Elle travaille notamment avec Ewa Podleś, Małgorzata Walewska, Mariusz Kwiecień, Artur Ruciński. Depuis 2009, elle est chaque année invitée à collaborer avec le gigantesque Bregenzer Festspiele.

Comment décririez-vous votre métier ? Pourquoi l’avoir choisi ?

C'est lui qui m'a choisi... J’ai passé mon enfance et ma jeunesse entourée de chanteurs. Ma mère était soprano soliste à l’Opéra national de Varsovie et professeur de chant. Mon père était pianiste et enseignait le partenariat en musique de chambre à l’Académie Chopin. Moi, d’abord je voulais chanter mais je n’avais pas du tout de voix, j’ai donc continué à étudier le piano. Quand je suis allée la première fois en Californie, j’ai suivi à Santa Barbara une formation d’été très connue : la Music Academy of the West et j’ai choisi « Vocal piano » pour apprendre à travailler avec des chanteurs. J’ai alors compris que c’était exactement ce que je voulais faire. C’est une fonction très importante qui s’exerce à plusieurs niveaux. On fait des récitals et des concerts. À l’opéra, avant que l’orchestre arrive, on travaille musicalement et vocalement les rôles avec les chanteurs pendant au moins quatre semaines. On peut leur parler... mais aussi les aider à exprimer le sens de ce qu’ils chantent en jouant sans parler – juste en leur montrant avec la musique. Après une ou deux répétions avec le directeur musical, on participe à toutes les répétitions scéniques avant l’arrivée de l’orchestre. C’est un métier passionnant !

En cette période où tous les lieux de spectacles sont fermés, quels conseils donnez-vous aux chanteurs pour garder le moral et entretenir leur forme vocale ?

Actuellement en Pologne, comme partout, nous vivons une période très difficile. Tous les spectacles, tous les concerts étant annulés, les chanteurs ne sont pas payés ; ils ne savent pas quand ça va redémarrer. Pour la voix, c’est pareil que pour les instruments. Il faut s’entraîner, faire des exercices... Mais dans ces conditions, on a du mal à être motivé. Et pourtant je conseille de travailler, ne serait-ce qu’une demi-heure par jour, juste pour chauffer sa voix. Je suggère aussi d’utiliser ce temps disponible pour apprendre de nouveaux rôles. Mais la plupart des chanteurs habitent des appartements. Ils ont des problèmes infernaux avec leurs voisins qui appellent la police – même pour une demi-heure de chant au milieu de la journée. Pour gagner un peu d’argent, certains essayent de donner des cours en ligne. Dans ce cas aussi, on est obligé de chanter à pleine voix. Et puis, comme ils doivent faire des économies les chanteurs ne peuvent pas s’offrir des cours privés. Donc moi, je n’en propose pas.

Vous parlez de nombreuses langues : le russe, l’anglais, le français, l’allemand, l’espagnol, l’italien. Quand vous travaillez avec des chanteurs non polonais, lesquelles utilisez-vous le plus ?

Pour que ce soit facile, j’essaye de communiquer dans la langue que le chanteur ou la chanteuse parle. Après cela dépend de la langue utilisée dans l’œuvre qu’on chante. Certains ont besoin que je les aide avec la prononciation. J’ai de la chance parce que je parle toutes ces langues. À la Juilliard School de New-York, on donnait des cours très bien faits sur la prononciation des langues chantées. Le professeur était extraordinaire. En Amérique, les chanteurs savent que c’est très important d’être compris. Alors ils travaillent énormément pour corriger leur prononciation. Ils utilisent l’alphabet phonétique international qui traduit tous les sons de toutes les langues en symboles phonétiques. C’est très pratique. On peut prononcer correctement une langue qu’on ne comprend pas. Quand un chanteur ne comprend pas une langue, je lui enregistre très lentement dans le rythme de la musique les sons qu’il va devoir chanter. Je suis vraiment très heureuse quand j’ai de bons résultats. J’utilise aussi cette méthode avec les chanteurs étrangers qui doivent chanter en polonais. Avant d’interpréter Le Roi Roger de Szymanowski à Londres, le ténor albanais Saimir Pirgu est venu dix jours à Varsovie. Chaque jour, on travaillait à chanter en polonais sur la musique. Il ne connaissait pas un mot de notre langue, mais il a très bien appris ainsi. J’ai été vraiment fière de lui ! J’ai travaillé avec plusieurs grands chanteurs. Quand Renata Scotto m’a appelée en Italie pour lui donner des conseils, je n’y croyais pas... Elle était déjà âgée. Je l’ai coachée une dizaine de fois pour les cours qu’elle donnait en privé. Elle était super-sympa. Ayant chanté tous les grands rôles de soprano, elle avait des choses vraiment intéressantes à dire, des commentaires extraordinaires et aussi très concrets. Pour chanter Butterfly, elle montrait très exactement à son élève où elle devait respirer ; elle expliquait que pour être capable de donner toute l’émotion jusqu’à la fin, il faut se concentrer sur la technique, sinon on ne peut pas aller au bout de l’opéra parce qu’on a trop donné. En ce moment j’ai du temps, alors pour me distraire, je prends un cours en ligne pour apprendre l’hébreu. Pour moi, c’est assez facile (rire).

A San Francisco, vous avez partagé un appartement avec Anna Netrebko. Quel souvenir gardez-vous d’elle à l’époque ?

Oui, c’était en 1996. Nous suivions le très fameux Merola Program qui offre depuis 1957 à de jeunes artistes talentueux – chanteurs, chefs de chant et metteurs en scène – un stage de onze semaines tous frais payés en collaboration avec l’Opéra de San Francisco. Un grand concert final avec orchestre a lieu sur la scène du War Memorial Opera House. On était tous très jeunes, autour de vingt-cinq ans. Anna Netrebko n’était pas du tout connue en Amérique. Super belle, mince, un corps superbe. Quand elle a commencé à chanter, tout le monde était touché au cœur. On voyait tout de suite qu’elle deviendrait une grande star. Elle semblait très exotique. Elle était encore un peu sauvage, à peine sortie de sa Russie. Elle ne parlait aucune langue, même presque pas l’anglais. Comme je parle russe, on m’avait logée avec elle pour l’aider, pour lui traduire ce qu’on disait. Son but, c’était d’apprendre l’anglais et la prononciation de ce qu’elle chantait. C’était un programme intense, mais on s’amusait beaucoup. Il y avait trois pianistes. On travaillait tous ensemble. On faisait des spectacles, des concerts, des master-class publiques. Beaucoup de chanteurs connus ont suivi ce programme.

Parlez-nous un peu de votre longue pratique avec Ewa Podleś. L’avez-vous apprivoisée ?

Évidemment, c’est très excitant de travailler avec elle parce que c’est une grande artiste. J’ai préparé et joué pour elle plusieurs récitals en Pologne et aussi beaucoup de concerts mémorables dans des salles prestigieuses en Europe et en Amérique du Nord. C’est une force la nature. Une voix unique. Elle chante comme elle le sent et on apprend beaucoup. C’est parfois un peu difficile de se trouver sur scène avec une personnalité aussi forte. Je pense, enfin j’espère, que ça n’a pas mal marché... Quand nous répétons, nous sommes juste deux artistes qui font de la musique ensemble. On oublie la grande diva.

Avec quel metteur en scène avez-vous aimé le plus travailler ?

Certainement David Pountney avec qui j’ai travaillé au Festival de Bregenz en Autriche. Il y a douze ans que j’y collabore. Le lieu est magique. C’est une énorme machine. Il y a 7000 spectateurs chaque soir. La qualité du son est fantastique, d’une qualité incroyable. L’orchestre joue dans la salle. Les chanteurs entendent la musique à travers des haut-parleurs installés sur la scène. On espère encore que cet événement extraordinaire aura lieu cet été. C’est très dur pour moi d’imaginer qu’il soit supprimé.

Avez-vous peur de l’avenir ?

Je ne sais pas si le mot peur est le bon. Évidemment, je suis soucieuse au sujet de l’économie mondiale. Sans argent, c’est l’art, c’est la culture qu’on supprime en premier. Ça va sans doute être très dur. Ce qui m’angoisse le plus, c’est qu’on  s’éloigne les uns des autres. Dans le monde de la musique et de l’opéra, les gens sont très proches. Quand on répète, on est presque comme une famille. Maintenant, avec cet isolement qui est bien pour l’épidémie, c’est mauvais pour les relations humaines.

Interview réalisé par Facetime le 13 avril 2020

 

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