Anne Sinclair : « J’aimerais autant que ma vie ne soit pas un opéra ! »

Par Christophe Rizoud | lun 07 Décembre 2015 | Imprimer

Le regard bleu, la parole précipitée de ceux dont l'esprit va vite, Anne Sinclair est à la ville comme à l'écran : naturelle, directe, spontanée, souriante... Après avoir animé plusieurs émissions d'information, dont pendant treize ans le célèbre magazine politique 7 sur 7 sur TF1, la journaliste revient à la télévision dans un programme où on ne l'attendait pas forcément : Fauteuils d'orchestre, un talk-show autour de l'opéra à travers la personnalité de Ruggero Raimondi, diffusé le vendredi 11 décembre, à 20h55 sur France 3 (plus d'informations).  


On découvre avec Fauteuils d’orchestre, sans doute parce qu’on était mal renseigné, que vous aimez l’opéra…

J’aime l’opéra depuis que je suis enfant. J’ai vu Faust, je devais avoir 8 ou 9 ans, à Garnier, et c’est le premier opéra que j’ai vu. J’ai toujours beaucoup aimé la musique classique. J’ai été amené par mon père au concert et ma grand-mère, du côté maternel, adorait l’opéra, chantait elle-même. Dans sa jeunesse, on interprétait les opéras étrangers en français. J’ai entendu Tannhäuser en français, ce qui ne s’est ensuite jamais reproduit. Je connais La Bohème en français. Et quand j’écoute l’enregistrement de l’opéra en italien, l’air de Musette me revient en français (elle chantonne : « D’un pas léger, je m’en vais… »).

Et malgré une carrière trépidante, l’opéra a continué de vous accompagner ?

L’opéra est toujours resté mon jardin secret. Quand France 3 et Morgane Production sont arrivés en me disant « on a un projet », j’ai d’abord répondu que je ne voulais plus faire de la télé. Ils ont insisté « Regardez quand même, ce sera une émission, il y aura tout l’Orchestre de Paris, il y aura Ruggero Raimondi… ». Là ils ont touché un point sensible. C’est ça qui m’a plu : faire quelque chose que je n’avais jamais fait. Que l’on me propose vraiment quelque chose qui m’amuse.

Comment vivez-vous aujourd’hui votre amour pour l’opéra ?

Je n’y vais pas assez, alors que Bastille n’est pas loin. Je n’ai même pas vu Moïse et Aaron. En ce moment se joue L’elisir d’amore, il parait que c’est magnifique. Quand je suis à Milan, je vais à La Scala. Quand je suis à New York, je vais au Metropolitan. Je vais au Festival d’Aix. J’ai des enregistrements, beaucoup… J’ai tout Callas, tout Pavarotti, tout Jonas Kaufmann. Son dernier album sur Puccini est une merveille. Ruggero Raimondi, je l’ai découvert comme la plupart des gens, avec le film de Losey (ndlr : Don Giovanni). Je ne le connaissais pas avant. J’ai dû voir le film ensuite sept ou huit fois. J’ai applaudi Raimondi sur scène plusieurs fois, notamment à Paris, un Scarpia magnifique il y a quelques années... Je l’avais entendu dans Don Carlo et c’est moi qui lui ai demandé de chanter pour l’émission cet air de Philippe II parce que je trouve qu’il l’interprète magnifiquement. Il ne l’avait pas chanté depuis quinze ans et – c’est gentil de sa part – il a accepté. C’est un cadeau finalement que m’ont fait France 3 et Morgane Production, ils sont venus me chercher pour faire une chose à laquelle je n’avais jamais pensé. Diffuser une émission sur la musique classique en prime time. Chapeau ! C’est vraiment bien de la part de France 3.

Cette première émission aura-t-elle une suite ?

Je pense que Fauteuils d’orchestre est une belle émission de service public et que France 3 la poursuivra, avec ou sans moi. Je ne sais pas si je recommencerai, on verra. L’idée est de ne pas se limiter à l’opéra mais de parler de musique classique au sens large, avec des personnalités emblématiques dont on peut revisiter la carrière et la vie avec un certain nombre d’extraits de chefs d’œuvre. D'ailleurs, bien qu’axée autour de Ruggero Raimondi, cette première émission comprend un concerto de Beethoven, une transcription faite par Paganini sur la prière de Moïse (ndlr : extrait de Mosé in Egitto de Rossini) qu’Edgar Moreau qui est un fantastique violoncelliste de 21 ans joue sur une seule corde – c’est formidable.

Comment transmettre cet amour de l’opéra aux plus jeunes générations ?

Il y avait durant l’émission ces jeunes chanteuses que j’aime beaucoup : Julie Fuchs que je connaissais ; Patrizia Ciofi, qui est une merveille ; et Albane Carrère dont j’ai fait la connaissance. Je leur demandais « Justement, vous, vous êtes jeunes. Votre génération aime-t-elle l’opéra ? ». Elles m’ont répondu « Mais oui, bien sûr, etc. ». C’est la question qui se pose. Dans la génération de mes enfants qui ont 30 ans, ce n’est pas très fréquent ; je n’en connais pas beaucoup. Déjà, quand moi, j’étais jeune, peu de mes camarades appréciaient l’art lyrique. Ils se moquaient toujours de moi : « Oh, toi, toi, l’opéra, t’aimes ça, etc. ! » Ca ne m’empêchait pas d’aimer Johnny ! Que l’amour de l’opéra ne soit pas très répandu, je vous l’accorde. Aujourd’hui il y a une tentative d’une chaîne de télévision d’essayer d’amener un public qui n’est pas forcément familier à ce genre de musique. C’est ça qui m’a séduite. Quand il y a un média qui fait en sorte de faire chanter à une heure de grande écoute la Romance à l’étoile de Tannhaüser mais aussi La Habanera, je trouve que c’est bien.

Mise à part la télévision à heure de grande écoute, pensez-vous qu’il y ait d’autres moyens de rendre l’opéra plus populaire ?

Je n’y ai pas pensé.

Vos enfants aiment l’opéra ?

L’ainé, je l’ai emmené plusieurs fois. Je l’avais attiré avec Les Contes d’Hoffmann, Je l’ai emmené voir La Flûte, je crois. Je ne sais plus… Je l’ai emmené deux trois fois. Il aime bien. Sans passion. Il dit aussi qu’il aime bien parce qu’il sait que j’aime bien. Non, ce n’est pas leur univers. Cela ne se transmet pas toujours de mère à enfant.

Parfois, l’intérêt vient plus tard. C’est une petite graine que l’on sème…

Oui et puis j’ai une de mes belles-filles qui, elle, va très facilement à l’opéra. Elle habitait New York, elle faisait ses études. Elle allait au Met. Aujourd’hui, elle va à Bastille aussi. Il y en a ! Il y en a !

Le Met et Bastille, ce sont deux façons différentes d’envisager l’opéra, traditionnelle d’un côté, plus moderne de l’autre. Quelle approche préférez-vous ?

Les deux. J’ai vu au Met une Aida formidable et très traditionnelle mais du coup avec tous les chars que Radamès rapporte de la guerre, avec des prisonniers par-dessus. Là pour le coup, c’est du grand spectacle, C’est Ben-Hur, c’est Charlton Heston, ça, c’est le Met ! J’ai vu d’ailleurs il y a un an des Noces qui étaient très réussies et très fines. J’ai vu à Paris Don Giovanni mis en scène par Michael Haneke qui en a fait hurler beaucoup. Moi, j’ai trouvé ça formidable. Je ne suis pas une fana des transpositions archi-modernistes mais quand ça tombe bien, c’est bien. Et a priori, Don Giovanni dans les tours de La Défense avec Zerline en technicienne de surface, je n’étais pas convaincue et bien, ça passe très bien. Il n’y a que l’arrivée du Commandeur, qui de toutes façons est toujours ridicule. Là, il arrive en chaise roulante… Bon, ce n’était pas terrible. Puis il fallait trouver comment meurt Don Juan. Il se jette par les tours de La Défense. J’ai trouvé que ça marchait très bien. J’ai vu une Bohème qui était aussi en costumes 1930 ou 1940, assez réussie. Ce n’est pas toujours le cas.

Que faut-il alors pour que le spectacle soit réussi ?

C’est justement une discussion que j’ai avec Ruggero Raimondi durant l'émission. Lui et son ami, Stefano Mazzonis, qui est directeur de l’Opéra de Liège, ne sont pas fanas des mises en scène moderne car ils disent « Pour nous, l’opéra, c’est le conte, c’est le rêve ». Mais il y en a qui passent la rampe. Je pense que c’est au coup par coup. Talent, pas talent. J’avais vu un Tristan à Bayreuth qui était extraordinaire, qui était mis en scène par Heiner Müller, très graphique, comme des tableaux de de Staël, rien qu’en lumières… C’était féerique. Moi, je juge au coup par coup. Ca me parle ou ça ne me parle pas. Vous savez, c’est comme les œuvres d’art. Vous pouvez aimer des Fragonard et puis vous pouvez aimer des Lichtenstein ou des Warhol. Cela dépend…

Hier l’opéra s’inspirait de la mythologie ou de la littérature ; aujourd’hui, il puise ses sujets dans l’actualité : Nixon in China, Anna Nicole... Est-ce que votre vie pourrait faire l’objet d’un opéra ?

Oh, je ne crois pas du tout. Je suis beaucoup trop banale. Puis, l’opéra, à part quelques œuvres comiques de Rossini ou d’autres, est généralement tragique. J’aimerais autant que ma vie ne soit pas un opéra !

L’opéra a-t-il encore sa place dans le monde d’aujourd’hui ?

Pour moi oui. C’est comme l’art d’une manière générale, on pourrait dire aussi : « Est-ce que la peinture a sa place ? Est-ce que l’architecture a sa place ? ». L’opéra fait partie des domaines de l’art auquel je suis particulièrement sensible. Pour moi, la musique, c’est de l’émotion, c’est très sensuel et, dans un monde tel que le nôtre, l’opéra est une évasion nécessaire.

Si vous étiez une héroïne d’opéra, quelle serait-elle ?

C’est Catherine Clément, une philosophe qui adore l’opéra qui avait publié un livre où elle disait que, finalement, seules deux héroïnes s’en tirent : Tosca et Carmen. Alors, elles meurent toutes les deux mais au moins elles sont maîtresses de leur vie, elles ne sont pas que des pauvres victimes. Carmen, elle meurt mais elle a choisi de mourir donc elle meurt la fleur à la main. Et Tosca, elle tue Scarpia. Alors après, elle est abusée. D’accord, on s’est fichu d’elle et elle perd. Ce ne sont pas forcément des gagnantes parce qu’à l’opéra, les héros gagnent rarement. Mais au moins, elles se battent. Parce que c’est vrai que les femmes à l’opéra geignent beaucoup…

… dans un certain répertoire. Si vous prenez Rosine du Barbier de Séville. En voilà une qui mène un peu tout le monde par le bout du nez.

Effectivement mais quand elle devient la Comtesse, elle le mène moins. Ou alors Mozart était plus mysogine que Rossini… Mais dans le répertoire romantique, ce que Catherine Clément appelle « la défaite des femmes » est un peu systématique.

Alors entre Carmen et Tosca, laquelle choisissez-vous ?

Ah, ça se discute… Ca se discute… Comme je n’ai pas des envies de meurtre, j’aimerais mieux Carmen !

Propos recueillis le lundi 23 novembre 2015

 

 

 

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