Applaudir ou non, telle est la question

Par Christophe Rizoud | lun 05 Novembre 2018 | Imprimer

Mardi 23 octobre, des applaudissements entre chaque mouvement d’une symphonie à la Philharmonie de Paris suscitaient de la part de Vincent Guillemin, critique musical présent dans la salle, un tweet indigné en forme de rappel à l’ordre. Il n’en fallait pas plus pour remettre sur le tapis la polémique du savoir-applaudir au concert où à l’opéra. Rencontre avec celui par qui le scandale est arrivé.


Mardi 23 octobre, un de vos tweets a déclenché une polémique inattendue sur les réseaux sociaux...

Après une Symphonie n°6 de Tchaïkovski dirigée par Andris Poga à la Philharmonie de Paris, j’ai écrit un premier tweet pour donner mon avis sur l’interprétation, en précisant que « les applaudissements après chaque mouvement cassent tout », puis un second, pour interpeller la Philharmonie sur le sujet et leur demander si une annonce n’était pas possible pour prévenir le public de n’applaudir qu’à la fin des symphonies. La réponse lapidaire de la Philharmonie – un simple « Non » – a dû amuser et faire monter les likes et les retweets, jusqu’à ce que le sujet devienne si visible qu’il fut repris dès le lendemain dans un article sur 20Minutes.fr, suivi du Point, pour arriver à une citation sur BFM le vendredi matin et un article dans Libération la semaine suivante.

Pour quelle raison avez-vous interpellé la Philharmonie?

La raison principale, dont personne n’a parlé dans cette polémique, la seule valable à mes yeux et décrite dans mon compte-rendu de ce concert, est la concentration, avant tout des artistes, et dans une moindre mesure de l’auditoire. Très rapidement, le sujet est devenu une querelle d’anciens contre modernes, avec en schématisant les vieux grincheux passionnés d’un côté, et les bienveillants novices de l’autre. Un excellent article de Monsieur Riesel me semble décrire ce que je pense sur le besoin, non seulement d’ouvrir la musique classique à un large public, ce qui est une évidence, mais aussi d’accompagner ce travail d’une démarche pédagogique.

Ne pas applaudir entre les mouvements d’une pièce orchestrale : la règle paraît simple. Et à l’opéra ? 

Le surlendemain du tweet polémique, j’étais à L’Elisir d’amore à Bastille et j’ai applaudi les airs parce que là, la partition est faite pour. Même si aucune règle n’est évidemment définitive, il est évident que dans l’opéra à numéros, comme dans certains concertos, le morceau a été écrit pour être applaudi, voire bissé. A l’inverse, on se rappelle comment Jonas Kaufmann à Garnier il y a une dizaine d’années, avait rappelé au public via une annonce « que les applaudissements après chaque lied d’un cycle déconcentraient l’artiste ». Dans ce cas, bien sûr, il est hors-sujet d'applaudir car cela est problématique pour le chanteur lui-même. Aucune règle n’est exclusive, mais il y a pour moi une notion importante de respect, de l’œuvre tout d’abord, puis de l’artiste et du public, afin d’optimiser la pratique de l’écoute musicale.

Cette colère vis-à-vis des applaudissements n’aide-t-elle pas à véhiculer l’image rigide et élitiste de la musique classique ?

Deux exemples pour répondre : Florence Foresti a annoncé que les téléphones portables seraient interdits dans son prochain spectacle, tant ils sont gênants. Je crois que je n’ai pas besoin de rappeler qu’il s’agit d’une artiste populaire. Il ne saurait être question ici d’élitisme. Les salles de concert précisent que les téléphones doivent être coupés, mais à part le Met et quelques salles allemandes, où l’on vient vous voir dès que la lumière de votre mobile s’allume, les autres ne font rien. Pourquoi ?
Le second exemple est inverse et concerne une autre de mes passions : le football. A force d’avoir augmenté le prix des places, les stades anglais réputés pour leur incroyable ambiance se sont mis à écarter les passionnés au profit de touristes, souvent asiatiques, capables de mettre £100 pour une place plutôt que £20. Maintenant, certains stades reviennent en arrière, car à trop avoir recherché l’élitisme et relégué les passionnés chez eux ou dans les bars pour soutenir leurs équipes, la foi des sportifs se détériore, et l’ambiance de certains stades se dégrade sensiblement.
Si l’on revient à la musique, depuis un peu plus d’une décennie, certaines salles comme La Scala n’ont plus d’âme, parce qu’on y a cherché un nouveau public de personnes capables de payer 300€ une place, mais qui après deux levers de rideaux aux saluts se lèvent et s’en vont rapidement récupérer leurs voitures ou courir au restaurant. Les passionnés, systématiquement relégués aux étages, restent parfois près de quinze minutes à applaudir, alors que le parterre est quasi vide. On peut se demander si l’on ne retrouve pas le même problème aujourd’hui à l’Opéra de Paris. Le prix des places fait fuir les amateurs d’opéras. La juste mesure est difficile à trouver entre ces salles mornes et l’ambiance condamnée par Berlioz il y a près de deux cent ans, lorsqu’il se plaignait de l’impossibilité d’avoir pu entendre à Milan la moindre note de L’Elisir, sans parler du Met, où le public applaudit l’arrivée des stars sur le plateau alors que l’orchestre joue ou que d’autres chantent. Le problème – inverse – de la Philharmonie converge donc pour moi vers le sujet déjà évoqué de l’accompagnement pédagogique de tous les publics.

Que faire alors pour ne pas décourager le profane sans pénaliser l’initié ? 

Une chose est sûre. Dans un cas comme dans l’autre – sélection ou ouverture à un public plus large –, on aboutit au même résultat. Dire aux gens de ne pas applaudir après chaque mouvement d’une symphonie, comme l’a d’ailleurs fait une jeune femme au parterre à la fin de la Pathétique alors que la salle commençait à se vider, ne fera à mon avis jamais fuir le nouveau public.

 

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