Bejun Mehta, une histoire dont on pourrait écrire un opéra

Par Edouard Brane | jeu 18 Novembre 2010 | Imprimer
 
Il est le nouveau contre-ténor à la mode et René Jacobs ne jure plus que par lui. Pourtant, l’ancien petit enfant soprano a longtemps attendu avant de trouver sa vocation. Tour à tour baryton, violoncelliste et producteur de disque, ce n’est qu’à l’âge de 30 ans que Bejun Mehta a découvert véritablement sa voix. Un don inouï que l’on retrouve dans son premier album solo Ombra Cara consacré à des airs composés par Haendel et enregistré avec son maître René Jacobs pour Harmonia Mundi. Rencontre avec un artiste qui s’est longtemps cherché avant de connaître une véritable consécration.
  
 
 
C’est votre première collaboration avec Harmonia Mundi.  Racontez-nous…
J’ai rencontré René Jacobs en 2008 à l’époque de Belshazzar de Haendel que nous avions présenté à Berlin, puis à Aix en Provence. J’ai immédiatement trouvé en lui cette âme sœur liée à notre passion commune pour la musique. Nous avons pris une bière dans une Biergarten dans le quartier de Postdam à Berlin où nous avons parlé des heures et des heures de mon parcours, de ma voix, de son travail et de notre future collaboration. C’est donc à travers lui que j’ai été amené à travailler avec Harmonia Mundi. Nous nous sommes tout de suite rendu compte de notre complémentarité. Tout est allé très vite. Quand vous enregistrez un disque, vous choisissez généralement trois ou quatre opéras afin de ne pas trop vous répéter et de créer un programme aussi large que possible. Nous sommes donc avant tout partis de ce que j’avais déjà pu travailler auparavant et qui me correspondait le plus. Haendel s’est imposé immédiatement ; d’autant que le public apprécie d’entendre ces airs chantés par un contre-ténor.
Comment travaille René Jacobs ?
René est clairement lui-même. Ce qui veut dire qu’il ne change jamais de caractère, que vous répétiez lors d’une représentation d’opéra ou lors d’un enregistrement comme celui-ci. Il y a vous, lui et l’orchestre. C’est avant tout un travail d’équipe et nous étions particulièrement concentrés sur ce point. Je suis profondément satisfait du résultat.
Votre disque est dédié à la mémoire de Bernard Coutaz, fondateur d’Harmonia Mundi.
En effet. Bernard Coutaz est décédé au début de l’enregistrement ; Il me semble qu’il s’agit du premier disque publié depuis sa mort. Cela avait donc clairement un sens. Nous ne nous connaissions pas beaucoup mais nous entendions parfaitement. Je suis extrêmement reconnaissant à René de m’avoir permis de rentrer dans la famille d’Harmonia Mundi, famille à laquelle il appartient depuis plus de 30 ans. Mon arrivée permet ainsi d’ouvrir un nouveau chapitre et d’aller encore plus de l’avant.
Pourquoi avoir choisi comme titre Ombra Cara(Chère Ombre) ?
Le titre fait référence à l’air« Ombra cara di mia sposa » de l’opéra Radamisto  Le héros croit à ce moment que son épouse vient de mourir. Cet air est un mélange profond de chagrin mais aussi un appel à venger la mort de l’être aimé. Il est surprenant, à cette époque, de retrouver ces deux sentiments dans un même air. Haendel les a pourtant regroupés. C’est une des raisons pour lesquelles nous avons choisi ce titre. Les deux mots « Chère » et « Ombre » vont de paire. Il suffit de les entendre ou de les voir écrits côte à côte pour que la magie opère : « Ombra cara »… Haendel en parlait comme l’un des plus beaux airs qu’il ait écrit.
Avez-vous aussi souhaité rendre hommage au castrat Senesino ?
Il y a en effet beaucoup d’airs sur ce disque qui ont été écrits pour Senesino mais il ne s’agit pas là d’une intention particulière. Je voulais avant tout de composer un programme qui musicalement avait du sens et qui puisse procurer dans son entière écoute un sentiment de voyage agréable, parsemé de plaines et de montagnes. Il s’agissait aussi de retranscrire le talent de Haendel pour mélanger des idées et des émotions variées : pouvoir, agilité, rapidité, joie, malheur, tristesse. Il y même un duo à la fin du disque. L’idée était donc davantage de peindre un portrait du compositeur tout en représentant mon travail.
Violoncelliste, baryton, producteur de disque. Vous avez tout essayé avant de trouver votre voix un beau matin. Le premier air du disque, tiré de l’opéra Amadigi di Gaula, s’intitule « Sento la Gioia » (« Je ressens de la joie »). Une relation de cause à effet ?
(Rires). C’est amusant. Il s’agit de l’air que je préfère dans ce programme. Grandiose ! Je me souviens parfaitement du jour où j’ai découvert ma voix de contre-ténor. Ce fut un soulagement inouï à cette époque et une nouvelle période qui s’ouvrait. Surtout pour quelqu’un qui était déjà un soprano réputé dès son enfance. Vous avez donc tout à fait raison en faisant ce rapprochement. Je cherchais alors à être le plus honnête possible avec moi-même. De manière générale, il me semble que nous chantons car nous ressentons une joie profonde… ou une immense tristesse. Je trouve qu’il est pour ma part plus difficile de chanter un air mélancolique qu’un air joyeux, même sur scène.
Vous sentiez-vous frustré auparavant ?
J’étais surtout frustré d’être baryton car je n’arrivais pas à être performant. Etre si proche de la musique et pourtant ne rien pouvoir en faire. C’est là le plus difficile…. La découverte de ma voix fut donc une liberté totale ! Mais cela aurait pu être autre chose.
C’est une période que vous avez mise derrière vous ?
J’essaye… Mais il s’est passé 6 mois entre le jour où j’ai arrêté de chanter en tant que baryton et la découverte de ma voix de contre-ténor.
De même, on trouve ce vers dans le dernier air de votre album, tiré de l’opéra Sosarme : « C’est par les portes de la souffrance que les âmes accèdent à la joie ».
Dans ce contexte, je devrais être mort ! (Rires) Pour être honnête, ce duo est l’un des morceaux de musique préféré de René Jacobs. Ce fut son idée d’inviter Rosemary Joshua. Il ne s’agissait au début que d’un album solo. Je n’avais donc aucunement pensé à faire un duo. Puis j’ai pensé aux instruments obbligato. René m’a alors dit : « si tu accordes autant d’importance à ces instruments solo pourquoi ne pas considérer une soprano comme en faisant partie ? ». C’est là que j’ai compris où il voulait en venir. J’ai immédiatement accepté. Non seulement il avait raison mais il ne pouvait pas mieux choisir que cette partition. « Per le porte del tormento » est en effet un des tous premiers duos que j’ai chanté au début de ma carrière à l’opéra de New York en 1998 ! La boucle se bouclait : que demander de mieux !
Vous gardez un bon souvenir de cette première performance sur scène ?
Je me souviens de toutes mes performances ! Si vous faites référence au jeu d’acteur, je n’ai jamais pris de cours de théâtre. Je me sens vraiment à l’aise sur scène. Tout simplement. C’est vraiment naturel. Je ne pense pas tant que cela au jeu scénique. Je privilégie naturellement le travail que je dois accomplir sur ma voix.
Comment se passe votre collaboration avec des metteurs en scène comme Gunter Kramer ou Claus Guth ?
Ils travaillent tous différemment. La production d’un opéra est à chaque fois un processus différent. Certains metteurs en scène vous demandent d’imposer quelque chose de nouveau et cela va de paire avec votre propre désir. Mais la différence entre les uns et les autres est immense. Certains savent précisément ce que vous devez faire à tel moment ou à telle note, ne serait-ce que pour attraper une tasse ou tourner la tête. D’autres vous donnent des indications plus larges, vous demandant davantage d’exprimer un sentiment bien particulier. Puis nous en discutons après et trouvons un compromis. Deux approches radicalement différentes.
Vous avez travaillé avec plusieurs chefs d’orchestre français comme Marc Minkowski et Jean-Christophe Spinosi.
J’ai eu la chance de travailler avec de grands chefs d’orchestre. Vous réalisez au final que chacun d’entre eux sans exception apporte quelque chose d’unique… De tous les chefs d’orchestre avec qui j’ai pu travailler, chacun d’entre eux a réussi à apporter sa propre touche. C’est incroyable.
les contre-ténors semblent prendre une place de plus en plus d’importance sur la scène musicale mondiale.
Le rôle des contre-ténors a beaucoup évolué depuis les trente dernières années. Il est bien plus apprécié aujourd’hui que par le passé. Dans le monde de l’opéra, il n’est pas étonnant de voir un contre-ténor jouer dans une mise en scène d’opéra. La prochaine étape se déroulera dans les salles de concert. C’est surprenant mais l’audience n’est pas la même. Je pensais pourtant le contraire. Je me suis trompé.
Vous vous produisez souvent en concert ?
J’en fais un certain nombre, c’est vrai. J’espère aussi en faire à l’occasion de mon prochain disque qui rassemblera des airs anglais du XIXe siècle et XXe siècle.
Vous aimez particulièrement les compositeurs contemporains comme George Benjamin.
George Benjamin, dit Le grand (Rires) ! En effet, j’adore ça. Benjamin est d’ailleurs en train d’écrire un opéra spécialement conçu pour ma voix. Je n’ai cependant absolument aucun droit de vous en dire plus à ce sujet. Tout ce que je peux vous dire c’est qu’il s’agira d’un opéra composé par George Benjamin dont le livret sera signé par Martin Crimp et que la mise en scène sera confiée à Luc Bondy. Rien que cela. Comment rêver mieux !
Vous sentez-vous plus à l’aise dans la musique baroque ou contemporaine ?
Ce n’est pas une question de préférence mais une question de balance. Il faut savoir mixer les deux. Personne ne devrait se cantonner à une seule activité ou un seul genre. La musique contemporaine s’est imposée par elle-même. Elle est venue vers moi et je l’ai acceptée.
On peut voir ce mélange de modernité et de classicisme sur les photos de votre nouvel album.
C’est exactement ce que j’ai souhaité exprimer. Le cœur de mon interprétation est la musique baroque. Il s’agit de mon répertoire, représenté ici par cet habit du XVIIIe siècle. Le jean que je porte fait davantage référence à la modernité de mon interprétation vocale et de ma technique. On peut aussi renvoyer cette idée à la façon dont René Jacobs travaille. Sa méthode permet à la voix d’être particulièrement flexible et de chanter dans toutes les gammes. Etant lui-même contre-ténor, il juge parfaitement l’évolution de cette voix et comprend sa modernité. Il a beaucoup participé à cette technique que l’on qualifie de bel canto. Cela s’applique généralement pour tout type de voix mais pas forcément pour celle de contre-ténor. Or René Jacobs y est arrivé.
Dans un article du New York Time, le journaliste Charles McGrath écrit de vous : « Son histoire fait partie de celle dont vous pourriez écrire un opéra » (4 mars 2001).
C’est vrai quelque part… Il s’agit de l’histoire d’un enfant qui fut très doué  mais qui ne s’en est pas bien rendu compte. Puis, la puberté vous enlève votre voix de soprano et soudainement vous vous retrouvez sans moyen d’expression particulier. C’est là que vous découvrez l’importance qu’elle représentait. Vous avez 15 ans et vous êtes déjà en pleine crise. Puis les années passent et vous cherchez désespérément ce qui pourrait venir après. Il y a des moments de ma vie où j’étais complètement perdu, sans argent, sans projets. Et pourtant, il y a forcément des moments où vous devez retrouver confiance en vous-même et continuer votre chemin sans savoir où aller. Dans mon cas, j’ai réussi à trouver la sortie. Si je ne l’avais pas trouvée, Dieu sait ce que je serai devenu. En tout cas, nous ne serions pas assis en train de discuter. En ce qui concerne la phrase de Charles McGrath, je suis d’accord avec lui : la solitude, le doute, la persévérance, trouver son chemin sont autant de thèmes que l’on retrouve dans les opéras.
Vous avez aussi un temps joué du violoncelle. Continuez-vous ?
Pas vraiment. Il est là, j’en joue de temps en temps mais je suis sur la route toute l’année. Je n’ai pas vraiment le temps.
Que faites-vous quand vous ne chantez pas ? Quelle autre musique écoutez-vous ?
Pour être tout à fait honnête, je n’écoute pas autant de musique que cela. J’en écoute toute la journée dans ma tête en répétant continuellement .J’aime donc le calme. Même quand je prends un taxi, il y a toujours la radio en bruit de fond. Sois je demande à l’éteindre, soit je suis tellement fatigué que j’en fais abstraction. En arrivant à Roissy, il y avait ce rap que l’on entendait en fond qui était insupportable. Je déteste le rap par exemple mais j’adore le jazz et les voix qui l’accompagne comme celle de Billie Holiday ou Sarah Vaughan.
Vous courez sans arrêt le monde. Où vivez-vous exactement ?
Je ne vis nulle part (Rires). En vérité, j’ai un pied à terre à Berlin ainsi qu’à New York. Mais je suis sur la route continuellement. A tel point que je ne sais plus ce qu’être à la maison représente réellement. Bouger sans arrêt est extrêmement fatiguant. Il n’y a pas de stratégie à avoir pour cela, vous voyagez tout simplement. J’ai la chance de croire en mon travail ce qui me permet de combler les questions qui se posent par rapport à ma vie personnelle. Je ne souhaite pas me plaindre mais ce n’est pas facile tous les jours. La passion me guide.
Quels sont vos prochains projets ?
Je vais interpréter en janvier le rôle d’Emone dans Antigona de Tommaso Traetta à l’opéra de Berlin sous la direction de René Jacobs. Il y aura aussi le rôle de Bertarido dans Rodelinda de Haendel en mars 2011 sous la direction de Nikolaus Harnoncourt. Sans compter le nombre de concerts prévus.
Et Paris ?
J’adorerais revenir en France ! Mais je trouve que Paris ne propose pas autant de concerts qu’ailleurs. Il y a en beaucoup moins qu’avant. J’avais pour habitude de venir chanter deux fois à Paris chaque année. Ma carrière européenne a d’ailleurs commencé ici et c’est dans cette ville que je me produisais le plus. Puis, la ville lumière a été remplacée par Berlin, Vienne, Londres et l’Espagne. Mais comme pour tout, ça va, ça vient. Je suis donc sûr de revenir à Paris !
Vers quelle musique souhaitez-vous évoluer ?
J’ai encore le temps. Je ne sais pas bien. C’est une bonne question mais mon cerveau n’y pense pas vraiment. Cela viendra naturellement. Peut-être éventuellement Rossini mais je me verrais bien interpréter Bach, à condition que cela soit organique. Une chose est sûre, je ne suis pas pressé et j’ai encore du temps devant moi. Du moins je l’espère !
Propos recueillis par Edouard Brane à Paris le 17 septembre 2010
 

 

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