Bernardo Bertolucci est un opéra

Par Christophe Rizoud | jeu 29 Novembre 2018 | Imprimer

Alors que le cinéaste italien Bernardo Bertolucci nous a quittés ce lundi 26 novembre Edouard Brane, directeur artistique de Deutsche Grammophon / Decca Records France chez Universal Music et cinéphile averti, explique le lien puissant qui unissait le réalisateur italien à l’opéra.


Qui était Bernardo Bertolucci ?

Bertolucci, c’est l’Italie incarnée. Il y a eu Visconti, Pasolini, Fellini, Antonioni, Comencini et beaucoup d’autres. De tous ces cinéastes, c’est lui qui a le mieux réussi à peindre la province italienne avec la complicité de son chef opérateur Vittorio Storaro. La vie de Bernardo Bertolucci est un opéra. Fils d’intellectuel bourgeois reniant ses origines jusqu’à devenir communiste… Son œuvre se parcourt comme une psychanalyse à livre ouvert, sans aucun tabou, ni honte, ni regret. Nul autre que lui aurait pu concevoir un film comme Novecento.

Pourquoi ?

Novecento confronte deux individus issus de milieu différents L’un, Robert de Niro, est fils de propriétaire ; l’autre, Gérard Depardieu est fils de paysan. Bertolucci s’y dédouble, dévoilant ainsi ses deux personnalités pour finalement glorifier le prolétariat. Comme dans le Guépard de Visconti, il retrace l’histoire de l’Italie et évoque la fin d’une époque. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le film commence le jour de la mort de Giuseppe Verdi. Même la bande-originale d’Ennio Morricone a des élans lyriques où la voix du peuple rejoint les chœurs patriotiques de Nabucco. Le générique par exemple fait découvrir en un lent travelling le tableau Il quarto stato – le quart-état, à savoir le prolétariat – du peintre Giuseppe Pellizza da Volpedo avec son personnage central qui ressemble à s’y méprendre à Verdi. Idem avec « Padre e Figlia », un des tubes de la bande originale » qui ressemble à s’y méprendre à certains passages de La traviata ou Rigoletto. Bernardo Bertolucci a connu la gloire et la déchéance, physiquement et moralement. Il est devenu ce père bancal, brisé, bossu trainant avec lui la malédiction du Dernier tango à Paris jusqu’à ses derniers jours. C’est cette même figure du père qu’il a essayé de tuer dans chacun de ses films, de l’inceste jusqu’au conformisme le plus sauvage.

Pourquoi Verdi est-il si présent dans ses films ?

Verdi, c’est la voix de l’Italie. S’il est le compositeur fétiche des Italiens, alors Bertolucci devrait être son double au cinéma. Après tout, les deux artistes sont nés dans la même région de Parme. Son âme, son identité, sa fierté, sa nationalité. Il faut comparer Prima della rivoluzione – un des premiers films de Bertolucci – et La Stratégie de l’Araignée pour comprendre son importance. Les deux films se terminent à l’opéra dans des séquences au montage très « Cut », Nouvelle Vague oblige.

Montage « Cut » ?

Plusieurs faux raccords entre les plans et un montage sonore sans véritable cohérence et particulièrement hachuré. Dans Prima, le personnage principal n’est autre que Bertolucci lui-même incarné par l’acteur Francesco Barilli. Angoissé, énervé, tourmenté il est tout au long du film tiraillé entre sa vie de bourgeois et son désir de rejoindre le parti communiste. Il ne trouve refuge que dans les bras de sa propre tante – l’inceste déjà, 15 ans avant La Luna – pour finalement choisir une fille de bonne famille. C’est à l’opéra qu’il prendra sa décision finale lors d’une représentation de Macbeth en ouverture de la nouvelle saison du Teatro Regio di Parma. Macbeth, ou le conflit permanent avec soi-même, autre thème cher à Bertolucci que l’on retrouvera dans Partner, adaptation soixante-huitarde du Double de Dostoïevski. Dans le trop méconnu La Stratégie de l’Araignée, un homme revient dans sa ville natale de Sabbioneta près de Mantoue pour enquêter sur la mort de son père disparu dans d’étranges circonstances en plein fascisme. C’est cette fois-ci dans l’opéra de cette petite ville qu’il apprendra les vraies raisons de la mort de son père, sur fond d’une vraie/fausse représentation de Rigoletto, tandis que les habitants de la ville fredonnent à longueur de journée des airs d’opéras de Verdi. Il faut replonger dans les livrets du compositeur italien pour comprendre la filiation avec le cinéaste et leur obsession commune d’histoires de familles sordides entre vengeance (Il Trovatore), trahison (Macbeth) ou encore abandon (I due foscari). 

Peut-on considérer l’opéra comme un leitmotiv bertoluccien ?

Si le cinéma de Bertolucci fait autant penser à l’opéra, c’est qu’il en est imprégné jusqu’à la moelle. Sans parler de la bande son, il y a quelque chose de grandiloquent chez lui qui évoque tour à tour la fin d’une époque (Novecento), des illusions perdus (Beautée volée), une adolescence sacrifiée (Les Innocents, Moi et toi) ou encore des décors, des lumières et des drames lyriques (Le Conformiste, La Luna, Un thé au Sahara). On compare souvent la musique de Verdi à des scénarios tant le suspens se fait entendre à chaque mesure. Chez Bertolucci, ce sont ses travellings permanents, ses cadrages net et précis, ses lumières franches et naturelles qui sont autant d’échos au genre lyrique. Le cinéma de Bertolucci n’est que mélodrame avec le plus souvent un personnage principal en plein éveil sexuel, tiraillé entre ses devoirs naturels et ses désirs personnels, qui devra in fine sombrer dans la déchéance, la folie ou encore le meurtre. Sans parler des désirs enfouis au plus profond de son inconscient, entre inceste, ménage à trois et homosexualité refoulée. Autant de scénarios qui font écho aux livrets d’opéra, de Monteverdi (Le retour d’Ulysse dans sa patrie vs La Stratégie de l’Araignée) à Puccini (La Bohème vs Les Innocents) en passant naturellement par Verdi. Peut-être est-ce là tout le mystère de Bertolucci. A la différence de Visconti, il n’a jamais mis en scène d’opéra...

Comment l’expliquez-vous ?

Peut-être trouvait-il le genre trop bourgeois, à l’encontre de ses idéaux, lui qui finalement repoussa le système pour finalement l’épouser à sa manière. Bertolucci n’a fait que régler des comptes avec son père à travers ses films. Le père est le mal incarné, celui par qui le scandale arrive. Il représente tout ce que Bertolucci exècre : la bourgeoisie provinciale. Il y a une rébellion profonde chez lui que l’on retrouve chez chaque grand réalisateur italien, jusqu’à aujourd’hui Marco Bellocchio, autre grand passionné d’opéra qui a même réalisé une adaptation de Rigoletto à Mantoue avec Vittorio Grigolo et Placido Domingo en 2010. Pasolini, Visconti… tous se disaient communistes ; tous avaient un train de vie confortable et embourgeoisé. Il est finalement impossible de véritablement renier ses origines et sa famille, autre thème cher à l’opéra…

Ne faut-il finalement pas être amateur d’opéra pour pouvoir comprendre les films de Bertolucci ?

Par certains aspects, le cinéma de Bertolucci pourrait préparer les jeunes spectateurs à l’opéra. On ressort de ses films abasourdis, sonnés, envahis par l’émotion et par tant de grandeur, de folie et d’excellence. Voilà peut-être pourquoi le cinéma de Bertolucci est si lyrique. Après Le Dernier Tango à Paris, immense succès en salle malgré la polémique, Bertolucci a bénéficié de 9 millions de dollars pour tourner Novecento. Il a ensuite réalisé La Luna, Le Dernier Empereur, Un thé au Sahara et Little Buddha, certainement ses films les plus ambitieux, les plus couteux et finalement, les plus lyriques. C’est pourtant ses œuvres intimistes qui demeure les plus touchantes, jusqu’à son dernier film Moi et toi, encore et toujours une histoire d’inceste entre un jeune garçon et sa demi-sœur enfermés dans une cave sous fond de David Bowie et de Muse Un opéra rock à lui tout seul.

 

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