Brigitte Fassbaender : « Nous brûlions pour le chant »

Par Sylvain Fort | lun 28 Avril 2014 | Imprimer
La Kammersängerin Fassbaender nous a accordé un entretien à Vienne dans les salles de répétition du Volksoper, à deux pas de la maison natale de Schubert dont ce jour-là on fêtait l’anniversaire. Occasion pour nous non de passer en revue une carrière brillante et connue qui se prolonge aujourd’hui par une intense activité (mise en scène, masterclasses, direction de festival), mais de recueillir la vision d’une artiste qui aura connu un âge d’or et, par son père, Willi Domgraf-Fassbaender, aura touché de près à un univers musical désormais aboli. Ne nous laissons pas, passants béats, dissuader par une déploration temporis acti que nos modernes oreilles n’aiment guère à entendre et soyons attentifs à ce qui nous est dit là, car peu d’artistes aujourd’hui parlent plus que Brigitte Fassbaender en toute connaissance de cause. 
 
Ce que j’ai appris
Pendant ces décennies de carrière, j’ai appris une chose : que tout ce que mon père m’avait dit et enseigné était vrai. Jamais je n’ai cessé d’éprouver physiquement la vérité de son enseignement technique mais aussi de la morale artistique qu’il m’a transmise. Nous sommes des artisans. Le talent, le don, viennent après la structure fondamentale que nous devons acquérir. Ce n’est pas le don qui nous permet de survivre : c’est cette structure. C’est aussi cela qui nous permet de reconnaître nos limites, qui ne sont pas musicales d’abord, mais physiques. Et c’est sur cette base que nous travaillons à les dépasser. La constitution de l’instrument est première. Comme collègue, professeur, conseillère, c’est ce que je n’ai jamais cessé de dire autour de moi. Après cette construction viennent la résistance nerveuse et la chance. Et ensuite seulement le charisme, la personnalité et la qualité du timbre.
Une génération miraculeuse ?
Nous n’étions ni plus doués ni plus intelligents que les chanteurs d’aujourd’hui. Mais je passe beaucoup de temps avec de jeunes chanteurs et il leur manque trop souvent ce que nous avions : la flamme. Nous brûlions pour le chant. C’était notre passion, elle nous dévorait. C’était tout pour nous. Nous allions au bout, jusqu’à épuisement. L’énergie est à l’origine de tout. Sans énergie, on ne produit pas de son. Cette énergie, nous l’avions. Nous travaillions tout le temps. Nous connaissions nos partitions par cœur. Et pourtant, nous voyagions et la concurrence était rude. Je suis toujours désolée quand je vois les jeunes chanteurs consulter leur portable pendant les répétitions ou jouer sur internet en attendant leur tour. Des tempéraments d’exception se détachent, bien entendu. Mais je redoute pour cette jeune génération une certaine mollesse, une économie, une baisse de tension et de concentration.
Transmettre
Ce que je tente de transmettre, ce n’est pas seulement une technique. C’est cette flamme. Je cherche à allumer quelque chose, à aviver une flamme. A augmenter le degré d’intensité, et peut-être de nécessité. Dans notre malheur, notre génération n’a pas eu ce problème. Lorsque nous sommes arrivés à l’âge de raison, nous n’avons trouvé que des ruines. Plus rien n’existait. Il fallait reconstruire ou périr. Nous avons reconstruit, et nous l’avons fait avec une ardeur extrême. Notre désir de culture était insatiable. Le premier concert de la Philharmonie de Berlin dans une ville rasée par les bombes et les combats a été un moment d’enthousiasme retrouvé. Cette soif n’a jamais été étanchée. Notre logique n’était pas consumériste : nous voulions savoir, nous voulions ressentir, sortir de la nuit. Les jeunes gens allaient au théâtre pour cela. Les théâtres étaient conscients de leur mission, qui était d’instruire les jeunes. Ni le voyeurisme ni le consumérisme n’étaient de mise. Tout ce que nous voulions savoir, apprendre, découvrir demandait un travail intense, car nous n’avions rien sous la main. Il faut absolument que cette flamme-là se propage, sans quoi c’est toute une tradition qui va se perdre.
Le public
J’ai connu une bourgeoisie éclairée. C’était mon public, notre public. Quelque chose a changé dans la population. L’anonymat, la solitude, l’isolement dans les grandes villes est une réalité terrifiante. L’enfermement sur soi aussi. Avec cela, ce qui change, ce sont les aspirations des gens. Tout est fait pour leur faire croire que leurs besoins sont d’abord matériels. L’abondance, la prolifération de ce qu’ils peuvent acquérir est là pour y répondre. L’art ne participe pas de cette logique. Il est le contraire. Il demande un éveil, une sensibilité, et le goût d’une solitude profonde, mais humaine, bien différente de cet isolement aride qu’on vit aujourd’hui. Il est bien évident que l’attirance pour l’argent, le prestige, a toujours existé. Avoir une belle voiture et une belle maison n’est pas un désir qui date d’aujourd’hui. Ce qui a changé dans le public, c’est la façon d’appréhender la musique. C’est ce qui explique la disparition des liederabend : percevoir la musique, la poésie, le jeu entre les deux, relève d’un processus très subtil, d’un dialogue intime qu’on est prêt à laisser pénétrer en soi – ce n’est pas bien spectaculaire, cela requiert autre chose. Il faut croire que cela n’intéresse plus beaucoup.
Mes compositeurs
J’ai tout chanté, mais j’ai toujours eu des priorités. Cesser de chanter Wolf et Schubert a été pour moi un adieu très difficile. Un deuil. J’ai peut-être mis une quinzaine d’années à faire ce deuil.
Quitter Mozart fut une autre épreuve, parce que Mozart n’est pas seulement un compositeur de génie : il est celui qui vous fait toucher du doigt le sommet de l’humanité et des facultés humaines. Lorsqu’on pénètre dans son atelier, comme je l’ai fait comme chanteuse puis lors de mises en scène, on se rend compte qu’il est une pierre de touche absolue, mais on ne sait pas pourquoi. Rien n’est explicable. Il est par excellence le compositeur qui expose le chanteur, à lui-même et au public. Tout doit être pur. On ne peut rien cacher. Les interprétations baroques offrent des sonorités très intéressantes et sans doute une authenticité plus grande, même si tout cela est encore discuté. J’écoute cela avec grande attention. Mais l’enjeu reste plus profond, chez Mozart : il est dans ce surgissement pur, qui est venu d’on ne sait où et on ne sait comment.
Et puis, il y a eu Strauss. De lui je m’occupe encore activement avec le festival Richard Strauss et notre projet de réaliser un enregistrement de tous ses lieder avec divers chanteurs et pianistes (NDLR : plus d'informations), dans les tonalités originales – qui souvent sont pour ténor.
L’Art
J’ai choisi le chant parce que c’est là que résidait mon don le plus évident. J’ai commencé très jeune, en cachette de mes parents, et notamment de mon père. Puis il m’a entendue et il m’a transmis son savoir. Mais finalement je ne fais pas de différence profonde entre la musique, la peinture – que je pratique – et la littérature – que je pratique aussi. Lorsque je lis assidûment Hölderlin, je suis chez moi. En tout art, il faut être chez soi. L’Art est un tout.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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