Chanteurs lyriques français, oui mais à quel prix ?

Par Christophe Rizoud | lun 07 Août 2017 | Imprimer

L’affaire Sacha Hatala à Beaune le mois dernier a relancé la discussion sur le cachet et au-delà sur le statut des chanteurs lyriques en France. L’affaire ne date pas d’hier : 5 juillet 2012, une soixantaine d'artistes lyriques français échangent sur leur métier et décident de chercher des solutions aux problèmes qui se posent dans le domaine lyrique. Le « collectif du 5 juillet » est né.

Cinq années et une analyse statistique plus tard, la situation n’a guère évolué : baisse de 28% des offres de rôle proposés par les opéras de France entre 2009 et 2013 ; moins d’un tiers des artistes lyriques résidant fiscalement en France engagés au moins une fois au cours de ces quatre mêmes saisons ; problème de la réciprocité (il existerait chez nos partenaires européens des pratiques d’embauche tacites qui réduiraient les possibilités de travail à l’étranger pour les artistes résidant fiscalement en France) ; « dumping social » (le recours à des artistes lyriques résidant fiscalement hors de France est meilleur marché) ; soupçons de clientélisme entre certaines agences internationales et certaines maisons d’opéra ; etc. Un rapport, rendu public en avril 2015, est salué pour sa qualité et sa justesse (sic). Cela nous fait une belle jambe, a-t-on envie d’écrire trivialement, lorsque l’on constate que depuis sa publication, le paysage demeure sinistré.

Il n’y a pas si longtemps pourtant – trente ans environ – le chanteur était roi. Puis vint le règne du chef d’orchestre vite supplanté par le metteur en scène. Phénomène de l’évolution de la représentation d’opéra, condamné par les uns, jugé salutaire par les autres car considéré comme seul moyen de dépoussiérer un genre en passe de muséification… Il ne s’agit pas de rouvrir le débat, juste de poser les faits.

Disparition des troupes qui favorisait une progression stratégique dans la carrière ; baisse des subventions étatiques et donc limitation de l’offre ; subventions dirigées vers les grandes structures au détriment de petites troupes génératrices de projets d’excellence ; multiplication des plans de formation ; amélioration pourtant très nette de l’enseignement : il y a aujourd’hui en France beaucoup de chanteurs qui chantent très bien. Tel est le constat fait par Sophie Hervé, elle-même chanteuse, professeur de chant, metteur en scène et prochainement auteure d’un livre intitulé La voix(e) du périnée, un roman pédagogique et autobiographique qui a pour sous-titre « la voix lyrique professionnelle : un corps-accord avec soi dans un foudroyant appel de l’autre ».

Pour cette artiste de 58 ans, en dehors des « bankable », l’âge est un critère. Priorité est souvent donnée par les metteurs en scène aux jeunes chanteurs, généralement dotés d’un physique mieux en adéquation avec leurs rôles et compte tenu de leur relative inexpérience moins chers à engager. Au fil de la discussion avec Sophie Hervé, surgissent d’ailleurs de nombreuses autres questions, elles-aussi au cœur du débat lyrique aujourd’hui, même si périphériques au sujet qui nous intéresse, tels l’importance de l’apparence ; l’avantage de disposer de caractéristiques physiologiques particulières selon les ouvrages abordés – la stature en étant une ; le rôle de la critique souvent focalisée sur les mêmes noms ; la différence de perception des voix selon la dimension de la salle et de la place occupée ; l’importance des seconds rôles ; la position clé du chœur devenu par la force des choses l’âme du théâtre…

Bref, il y a de plus en plus de chanteurs, de mieux en mieux formés, mais très isolés. « Ni vampire, ni proxénète », l’agent n’est pas forcément le remède à cette solitude. Pire, selon Sophie Hervé : « la meilleure façon de tuer un chanteur, c’est de le faire entrer dans une grande agence où son nom sera noyé au milieu d’une centaine d’autres ! Mieux ne pas avoir d’agent que d’en avoir un inefficace ». Se pose en France également le problème de la langue. Pas de contact avec l’étranger si l’on ne parle pas anglais, ce qui – on le sait – n’est pas notre point fort. Le directeur de théâtre, chef d’orchestre ou metteur en scène dans une grande agence, privilégiera les artistes de son écurie. Cet univers est impitoyable.

Faut-il alors espérer des jours meilleurs qui ne semblent pas près d’advenir ? Faut-il qu’un ministre ait le courage de prendre à bras le corps le sujet des injustices engendrées par le système de l’intermittence ? En attendant, mieux vaut renoncer à faire fortune si l’on est chanteur lyrique en France. Quelques exemples de rémunérations présentées ci-dessous en apportent la preuve. Pour interpréter la partie de soprano dans le Requiem de Verdi à Paris, Sophie Hervé a reçu un cachet de 250€. Comme elle s’étonnait avec ses camarades de la minceur du traitement compte tenu de la difficulté de la partition, il leur a été répondu « Si vous n’êtes pas contents, on appelle des chanteurs russes ». Sympathique façon de considérer le chanteur immigré… Plus surprenant encore les 80 euros que l’on a osé proposer à Jean Louis Serre, il y a quelques années pour un Requiem de Mozart, un 31 décembre à Paris. Cachet que le baryton a bien sûr refusé … « C’est vrai que tout va vers la baisse mais tout de même … » s’attriste-t-il aujourd'hui, « on ne discute pas les contrats, on a peur d’être blacklisté, peur de ne plus être appelé ; les jeunes chanteurs se gardent bien de s’exprimer sur le sujet, les moins jeunes lâchent l’affaire. De toutes les façons on a peu de recours lorsque le téléphone cesse de sonner… »

Les chiffres concernant les rémunérations sont redoutablement difficiles à obtenir, ils varient selon les lieux, l'âge, la notoriété de l’artiste, l’habileté de l’agent, les choix financiers des employeurs, le nombre de concerts ou représentations engagées, le nombre de rôles proposés sur une même saison dans un même théâtre ou en coproduction. Un même chanteur peut être rémunéré pour un même rôle du simple au double voire au triple d’un théâtre à un autre.

Les tarifs annoncés sont nets parfois bruts. Sans agent, on nage dans l'incertitude car les contrats n’arrivent pas souvent à l’avance, le chanteur a tendance à ne pas s’en préoccuper. Pourvu qu’il soit apprécié et qu’il chante de belles choses dans un bon environnement artistique, il fait confiance ! Parfois à tort.

Sans parler de la course aux auditions indispensables pour décrocher un contrat mais qui représentent un budget conséquent que le chanteur, quel que soit son âge n’a pas toujours les moyens d’assumer.

A défaut, voici quelques chiffres « à la louche » de ce que l’on peut espérer en tant que soliste  aujourd'hui. En dessous de ce seuil,  on peut considérer que l’artiste est sous-payé :

  • Dans l’oratorio, sans agent : 300 à 800€,  de Bach à Verdi…
  • Un récital chant piano ou un programme en musique de chambre : 400 à 1000€, plus bien sûr si le duo ou le groupe est très médiatisé.
  • Pour un même rôle premier plan d’un théâtre à un autre et selon le nombre de représentation et la notoriété de l’artiste : 2000 à 5000€ par représentation (voire plus pour les très grandes maisons). Au-dessus le chanteur doit être de très haut niveau ou de provenance étrangère. Heureusement il y a des « top fee » qui se mettent en place en France comme déjà au États Unis : en gros on ne dépasse plus une certaine somme même dans les grandes maisons.
  • Rôles secondaires : selon la réputation et la force de vente de l’agent : 1000 à 2500€ par représentation. Voire plus si l’artiste est très connu.
  • Petits rôles maison opéra : 800 à 1500€ plus frais (au-dessus de 1500€, le chanteur assume ses frais de nourriture et de logement)
  • Feux : petits rôles solistes confiés à des artistes du chœur : 80 à 300€
  • Très grandes scènes et festivals : entre 1500 et 10 000€, voire bien plus.
  • Festivals taille moyenne : 700 à 2500€
  • Petits festivals : 500 à 1500€
  • Nouveaux festivals : bénévoles à « selon les moyens »
  • Artistes des chœurs mensualisés : 1300 à 2000€ dans un petit théâtre province ; 1800 à 2500€ dans un théâtre national,  2500 à 3500€ en  fin d’échelon (Radio France), au-delà pour les Chœurs de l’Opéra national de Paris

Toutes ces informations ne circulent que de bouche à oreille car dans le monde lyrique on ne dit pas ce que l’on gagne et encore moins ce que l’on perd !

Leçon d’humilité. Tout comme un journaliste aujourd’hui s’il veut écrire doit souvent accepter de travailler bénévolement,… – les collaborateurs de forumopera.com en sont la preuve – un chanteur s’il veut chanter ne doit pas forcément courir le cachet. « On ne doit pas se dire qu’on va devenir richissime », explique Sophie Hervé, « un chanteur doit surtout chanter pour exister, ne serait-ce que pour rester dans l’énergie de son métier de soliste. Ce n’est pas en répétant à son domicile qu’on se réalise mais sur scène, au contact des planches, des artistes, des musiciens et du public ». Humilité donc mais aussi lucidité, lâcher-prise et abnégation. « Il faut s’enlever l’idée de faire une carrière. La carrière, elle vient, si on a bien travaillé, si on a de la chance… Le métier de chanteur, c’est d’abord de chanter ». Quel qu’en soit le prix ? La réponse aujourd’hui est oui.

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