Cinq questions à Emma de Negri

Par Yvan Beuvard | jeu 10 Mai 2018 | Imprimer

Nella dans Gianni Schicchi prochainement à l'Opéra national de Paris, Emmanuelle de Negri fait ses débuts à Bastille avec cette prise de rôle. Au fil de ses engagements, la soprano s’est imposée comme une des chanteuses avec les quelles il faut compter, sans que sa carrière connaisse la moindre fausse note.


Que ressent-on à la perspective d’une prise de rôle à Bastille ?

Beaucoup de joie et d’excitation évidemment. Puis très vite un grand sentiment de responsabilité. Je suis ravie de rencontrer Laurent Pelly, et puis j’ai de bons copains dans l’équipe, ça aidera à gérer le stress. Avec le recul je pense que j’attendais la rencontre avec l’opéra. J’avais fait du violoncelle, beaucoup de théâtre, sans vraiment trouver ma voie. Il me manquait quelque chose qui ferait le lien. Je faisais des happenings bricolés circasso-théâtro-musicaux dans la rue. C’est là que m’a trouvée mon premier professeur, Daniel Salas. C’est lui qui m’a révélé ma voix, au conservatoire de Nîmes. Très vite il m’a dit qu’il fallait partir, monter à Paris, grandir sans limites. S’en suivirent des années passionnantes au CNSMDP, dans la classe de l’extraordinaire Gerda Hartman. J’étais boulimique de travail: cette structure a tant à offrir! J’y ai appris à travailler, j’ai pris confiance en moi et commencé à bâtir mon réseau. Après j’ai participé à des académies baroques, pour affiner, approfondir et maîtriser le style. Cette musique me fait vibrer jusqu’à la moëlle. Et il y a eu William Christie, mon Pygmalion. Je lui dois énormément et suis très heureuse de poursuivre une relation privilégiée avec lui et son ensemble. Depuis j’avance. Du reste, nous préparons actuellement l’enregistrement du 3ème volume des airs sérieux et à boire. Chaque nouveau projet est l’occasion d’apprendre et de partager. Et j’écoute mes artistes préférées...Sandrine Piau est une immense source d’inspiration à tous niveaux en plus d’être une personne absolument adorable. Patricia Petibon , Véronique Gens m’inspirent énormément. J’écoute toujours Sutherland, Freni, et puis mes collègues Sabine Devielhe et Sonya Yoncheva. J’aime la poésie et l’évidence  dans le son.

Votre répertoire est large, du baroque et Mozart à Offenbach, maintenant Puccini, sans compter les  détours...

Mozart est pour moi la source première de jubilation. Je pourrais le chanter presqu’exclusivement. C’est pour moi la musique qui répare, qui soigne et pardonne. Mais il y a Bach, qui fait vibrer mon mysticisme, Rameau le champion de la grâce et de l’harmonie et Haendel, bien sûr. J’ai envie de consacrer plus de temps à la mélodie et au lied, pour le rapport quintessentiel à la poésie et au texte. Et pour me rapprocher dans le temps aussi, Debussy, Ravel et Britten sont des compositeurs que j’affectionne profondément. Je choisis mes rôles comme tous mes collègues je crois. Je teste la tessiture, comment la voix tombe dans le rôle, je soupèse la dose de challenge, je regarde la distribution car l’équipe est très importante, particulièrement quand on est loin de chez soi. Et puis l’équipe de direction évidemment. Dans la tragédie lyrique je chante beaucoup de rôles « à mouchoirs »...les princesses victimes – j’adore ça – mais le temps aidant, je passerai sans doute aux rôles « à baguette», de magiciennes. Et dans l’opéra je suis une soprano soubrette : Susanna, Despina, Ännchen. Ce sont des rôles très moteurs de l’action, avec des possibilités de creuser des strates de profondeur passionnantes. Je rêve de chanter l’Armide de Lully, Pamina et Mélisande. J’espère que Cléopâtre viendra vite car je suis prête. Et je veux rechanter Susanna car c’est « mon » rôle. En ce moment j’espère surtout que le projet d’Italienisches Liederbuch d’Hugo Wolf que nous montons avec Marc Mauillon verra le jour.

Comment travaillez-vous ?

Ce n’est pas un scoop : il est difficile de concilier une vie de famille et une vie professionnelle. C’est autour de ma fille que se rythme ma vie. Quand elle est à l’école, j’alterne les domesticités avec les exercices physiques, je bosse sur table et j’écoute plein de versions... Je vis en province, donc j’aménage des escapades studieuses concentrées pour voir les chefs de chant, ma professeure de chant, et celle de technique Alexander dès que j’en ai l’opportunité. Quant à ma voix, j’ai la chance d’avoir une très bonne endurance. J’ai une voix « facile » comme on dit. L’écueil serait justement de faire trop confiance en la nature. Le travail reste ce qui me rassure le plus au final. C’est un équilibre délicat que d’accompagner l’évolution de la voix. Le temps et les grands bouleversements de la vie la modèlent. Notre corps est notre histoire, c’est également vrai pour la voix. La mienne évolue, s’élargit et s’ancre de plus en plus. Mais je reste prudente dans mes prises de rôle, et je fais confiance à la vie pour m’offrir les rôles qui vont me faire grandir humainement et vocalement. Je pense que le monde du lyrique a suffisamment d’oreille et d’imagination pour me donner ce que je peux défendre au mieux. En ce moment c’est le répertoire baroque et mozartien, mais Puccini ne vient pas par hasard car je suis prête à d’autres rôles, Liù, Governess...

En dehors de l’italien et du français, quelle langue a vos faveurs ? 

L’anglais. Je suis née en Grande Bretagne et mon cœur se pince dès que j’entends du Purcell ou du Britten. Il y a un côté direct et plastique que j’affectionne tout particulièrement. Et puis c’est la langue du rock, du folk. Je n’écoute pas que de la musique classique. A l'opéra, le texte est primordial. Je viens des lettres et du théâtre, et j’écris un peu de poésie à mes heures perdues, donc la question de sa mise en valeur va être essentielle. La substantifique moëlle, chaque mot est un petit bout de cosmos à explorer. Soigner une allitération, colorer le discours, se perdre dans les sens cachés est passionnant. Mes études littéraires m’ont fourni une boîte à outils analytique mais j’aime être bouleversée, renversée, transportée par le texte. J’ai malheureusement côtoyé la défaite des mots dans des moments tragiques de ma vie, où seule la musique pouvait me parler et me réconforter. Notre discipline est merveilleuse en cela, car trouver l’équilibre entre le texte et la musique est grisant. 

Qu’attendez-vous des chefs, des metteurs en scène ?

J’aime ce métier car il est infiniment riche en rencontres. On brasse des visages, des figures. On attend beaucoup des nouvelles rencontres avec les chefs d’orchestre et les metteurs en scène. J’attends les coups de foudre artistiques, mais, même quand ce n’est pas l’osmose, c’est toujours incroyablement formateur. Et quand ça l’est on peut aller plus loin dans la découverte de soi. Mon travail a été ponctué de micro-épiphanies, j’en suis très reconnaissante. Grande fan de Koltès, j’ai longtemps rêvé travailler avec Chéreau... Ça n’arrivera pas, mais j’aime ce degré d’intensité chez les metteurs en scène. Ainsi chez Barrie Kosky, avec lequel Emmanuelle Haïm poursuit l’aventure Rameau : je chanterai quatre rôles des Boréades en mars 2019 à Dijon. Quant aux chefs, je ne demande qu’à apprendre encore et encore dans l’amour de la musique et l’enthousiasme. Jusqu’ici j’ai été plutôt gâtée.

 

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