Cinq questions à Roberto Scandiuzzi

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 03 Octobre 2013 | Imprimer
La basse italienne Roberto Scandiuzzi, qui répète actuellement le rôle du grand prêtre Ramfis dans la nouvelle production d’Aïda à l’Opéra Bastille, a accepté de se prêter d’une manière très libre et sympathique au jeu de nos cinq questions.
 
 
La déontologie professionnelle vous interdit de parler avant la première représentation de la nouvelle production d’Aïda de l’Opéra de Paris. Mais comment abordez-vous le rôle de Ramfis ?
Ramfis est un rôle que j’ai beaucoup chanté, notamment à Vérone, à Macerata, au Licéo, au Met… C’est une espèce de Deus ex machina : dès la première scène, il dit clairement que c’est lui qui décide de tout, et que c’est le pouvoir religieux qui commande. C’est en cela que le rôle est intéressant. C’est un rôle qui concentre tout l’anti-cléricalisme de Verdi ; je l’avais déjà parfaitement compris lorsque je l’ai chanté pour la première fois, aussi bien du point de vue de son contenu psychologique que du point de vue vocal. De ce fait, quelle que soit la mise en scène, la conception du personnage reste sensiblement la même.
La part du théâtre, dans l’opéra, est fondamentale. Quelle a été votre formation scénique ?
J’ai eu la chance de commencer très tôt à chanter sur scène, avec des metteurs en scène extraordinaires venus du théâtre et du cinéma, comme Gianfranco De Bosio, Mauro Bolognini, Beppe De Tomasi ou Virginio Puecher : c’était la meilleure école, car il savaient exactement ce qu’ils voulaient et savaient l’obtenir. Le rôle du metteur en scène est important, et pour mieux accepter ce qu’il veut, il faut toujours être prêt à renouveler ses propres idées d’interprète, pour pouvoir appliquer les siennes. Mais si l’on fait uniquement ce qu’il vous demande de faire, ça ne marche pas, il faut y adjoindre sa propre personnalité et projeter vers le spectateur ces deux éléments mêlés. Or ce qui commence à manquer le plus aujourd’hui dans la génération montante des chanteurs, ce sont des interprètes qui aient une véritable personnalité, car ils sont de plus en plus tous formatés à l’identique.
Quelles sont vos références chez les chanteurs des générations précédentes ?
Ezio Pinza et plus encore Cesare Siepi, insurpassable dans le phrasé et l’accentuation. Sa couleur vocale et son goût musical sont également des modèles. Et puis j’ai chanté très jeune avec les plus grands, qui ont eu à cœur de m’aider, tout particulièrement Shirley Verrett et Renato Bruson, mais aussi Alfredo Kraus, Piero Capuccilli, Luciano Pavarotti et Plácido Domingo. Quand on est confronté à de tels talents, on est obligé de donner vraiment le meilleur de soi-même, le mieux de ce que l’on peut faire. Je dois beaucoup également à mon professeur de chant, Anna Maria Bicciato, qui m’a obligé très vite à être autonome, à voler sur scène de mes propres ailes, en me mettant en condition de tenir moi-même les rênes de mes rôles.
Vous avez un répertoire très important, et tous les rôles que vous interprétez doivent vous apporter de grandes satisfactions. Mais quels sont ceux qui vous sont plus particulièrement chers ?
J’aime beaucoup bien sûr les rôles verdiens, notamment Philippe II que je viens de chanter à Toulouse, mais j’ai un intérêt tout particulier pour Dossifey (La Khovantchina) et Padre Guardiano (La Force du Destin), et bien sûr pour le rôle de Don Giovanni. Mais Padre Guardiano tient une place à part : c’est un rôle qui concentre tout le génie intellectuel et musical de Verdi. Ramfis est présent pendant tout l’opéra Aïda, mais à la fin il laisse un souvenir évanescent. En revanche, Padre Guardiano n’a que deux longues interventions, mais elles sont inoubliables.
Vous donnez périodiquement des cours à l’Université de Madrid. En dehors de la nécessaire transmission du savoir que vous avez accumulé en plus de 30 ans de carrière, que vous apporte ce travail ?
Il s’agit d’un travail essentiellement mental et relationnel plus que d’un passage d’informations, encore qu’il faille le faire dans le domaine de la technique. Par exemple, le legato, qui est la base même du beau chant italien, est en train de se perdre, notamment hors d’Italie. Le style, également, laisse de plus en plus à désirer. Il y a des élèves qui arrivent avec plein de défauts par rapport à ce qui se fait aujourd’hui : ils écoutent trop de disques anciens. Et il y en a d’autres qui arrivent sans aucune notion du chant et de la mélodie, mais qui connaissent bien le monde musical actuel. Entre ces deux extrêmes, il faut les recentrer dans l’art lyrique actuel, mais aussi leur apprendre à écouter et à s’écouter, à comprendre leur instrument vocal, et pas seulement à imiter les autres. Et c’est là la beauté essentielle de ce travail qui m’enthousiasme. Mais en même temps que de transmettre ce qu’il y a de plus positif dans l’école de chant italienne, cela m’oblige à travailler pour moi, à mettre à jour mon identité vocale, à réfléchir sur moi-même, sur la manière dont je me sers de mon propre instrument vocal et sur l’évolution que je souhaite essayer de lui donner.
Deux règles : être toujours prêt à évoluer à l’intérieur d’un répertoire précis adapté à ses moyens, et ne pas vouloir tout chanter ni tout faire.
 
Propos recueillis par Jean-Marcel Humbert
Paris, le 27 septembre 2013
 
 
 
 

 

 

 
 
 
 
 
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