Claus Guth : « le public peut venir voir Bérénice détendu »

Par Violette Viannay | jeu 20 Septembre 2018 | Imprimer

Claus Guth fait sa rentrée à l’Opéra national de Paris le 26 septembre avec la création internationale de Bérénice, un ouvrage de Michael Jarrell d'après Racine. Le metteur en scène allemand, connu notamment pour avoir mis en scène Rigoletto, Jephta et une Bohème interstellaire dans cette même maison, se veut rassurant : son héroïne cette fois ne sera pas envoyée dans l'espace. 


Comment avez-vous abordé cette Bérenice

Lorsque Stéphane Lissner m’a proposé de travailler avec Michael Jarrell, j’ai dit « Oui ! ». J’ai longtemps participé à la création de pièces contemporaines, surtout durant les cinq premières années de ma carrière. C’est une très grande chance d’inventer un nouveau chemin, une nouvelle idée, pour ces acteurs et ces chanteurs, et cela constitue un réel challenge.

Connaissiez-vous Michel Jarrell auparavant ?

Je connaissais seulement sa musique. Nous avons beaucoup été en contact, avant même qu’il entreprenne sa composition.

D’une certaine façon, vous avez donc un peu contribué à sa création ?

Oui ! Au début, j’étais un peu sceptique et je me posais beaucoup de questions. Je lui disais « Tu es sûr de vouloir faire Bérénice ? C’est une histoire avec peu d’action, où les personnages ne font que parler et il ne se passe rien dans l’absolu ; es-tu sûr que cela conviendra à un opéra ? Es-tu certain de vouloir travailler sur le texte original ? ». Nous avons vraiment travaillé dans un cadre de collaboration, il répondait de manière certaine à toutes mes interrogations et un peu plus tard, j’ai finalement compris sa vision et ce qu’il souhaitait faire de cette œuvre. 

Les Bérénice de Racine, Corneille ont-elles constitué une source d’inspiration pour votre travail ?

Oui, mais j’ai aussi trouvé beaucoup d’inspiration dans le travail de Klaus Michael Grüber qui a produit Bérénice à la Comédie-Française, en 1984. Bien sûr, je me suis penché sur le texte de Racine. Et finalement, j’ai remarqué que ce qui était intéressant dans cette pièce, c’est sa modernité, notamment à travers le regard posé sur les âmes de ces personnages. Ce regard décrit une génération perdue qui, malgré les rencontres, se retrouve bloquée et subit un destin sans issue. C’est ce chemin minimaliste qui est intéressant. Quand Racine a écrit cette œuvre il a choisi de se différencier de Corneille qui avait probablement souhaité réaliser une Bérénice plus populaire. Racine, lui, a fait une Bérénice beaucoup plus précise, avec un langage très limité se rapprochant du minimalisme moderne. Certains des sentiments, et également des éléments de langages utilisés, ne sont pas désuets.

Les questions telles que « jusqu’où puis-je aller dans mes décisions, ou dans ma vie privée ? », parce que la vie, en tant qu’empereur n’est pas totalement privée, « que puis-je faire sans pour autant prendre le risque que mes actions, dans la vie privée, déclenchent des émeutes dans la rue ? Que reste-t-il à faire ? » correspondent au réel conflit de Titus. Bérénice a été sa maitresse pendant plusieurs années. Après la mort de son père, il est devenu l’empereur. Mais il était impossible, du moins à Rome et à cette époque, d’épouser une femme juive et qui plus est, reine d’un autre pays. Il avait le choix entre la renvoyer, et par conséquent, se faire apprécier du peuple, où aller contre l’opinion générale et être le premier à mener un combat avec le Sénat et le peuple. Donc finalement, quand on analyse la pièce avec précision, on constate qu’il y a des matériaux qui ne sont pas si anciens, et dans lesquels, aujourd’hui encore, nous pouvons retrouver des problématiques communes.

Tout le monde peut donc se retrouver dans cette Bérénice ?

J’ai vraiment essayé de faire une Bérénice contemporaine, et non historique, donc oui, on peut se retrouver dans cette femme et notamment sur ces questions qui se rattachent aux origines sociales, religieuses, ethniques, etc.  Mais ce qui est intéressant, ce sont les multiples personnalités de Titus et l’évolution de sa personne. Dans une première partie de sa vie, il figure comme un guerrier fou, cruel, impulsif qui détruit littéralement le temple de Jérusalem et qui rase Israël. Une fois que Bérénice a rejoint Titus à Rome, elle ne peut plus rentrer chez elle puisqu’il ne lui reste plus de pays ni famille. Dans une deuxième partie, Titus qui a chassé Bérénice, se retrouve brisé et accepte son destin. C’est le Titus de La Clemenza di Tito de Mozart. D’ailleurs, dans la mise en scène que j’avais faite de cet opéra au festival de Glyndebourne, Bérénice était interprétée par une femme de couleur dont je montrais l’expulsion de Rome.

Cette création contemporaine est-elle compliquée pour le public ?

C’est peut-être un peu plus facile pour les Français car l’histoire est connue. Ce n’est pas Molière, mais normalement, quand nous parlons de Bérénice, cela évoque quelque chose. L’histoire n’est pas très compliquée en soi à comprendre. Par ailleurs, Barbara Hannigan, Bo Skovhus, Ivan Ludlow mènent le jeu et ce sont vraiment des « acteurs ». Il ne s’agit pas ici uniquement de chanteurs d’opéra, mais de véritables acteurs de cinéma. Pour eux, c’est un travail très compliqué, très concentré sur les mots. Les mots sont extrêmement importants, et apprendre la musique de cet ouvrage a été un cauchemar. L’apprentissage a été très intense et après trois heures de répétitions, tous étaient épuisés…


Barbara Hannigan (Bérénice), Claus Guth, Rina Schenfeld (Phénice) © E. Bauer / Opéra national de Paris

La pièce n’est pas longue mais elle constitue, en ce sens, un voyage très intense. Personne en soi ne s’ennuiera parce il y a plusieurs atmosphères, on a créé plusieurs microcosmes au sein d’un même univers, tels que l’utilisation de la vidéo, des enregistrements de voix diffusés à l’extérieur du palais, etc. Je pense que cela sera un voyage intense pour le public.

Qu’est-ce que vous aimeriez dire au public qui viendra au Palais Garnier découvrir Bérénice ?   

Mon rôle dans la mise en œuvre de cette pièce était différent de celui que j’ai pu avoir dans Rigoletto, La Bohème, etc. Pour cette dernière, je souhaitais rompre les clichés et les préjugés déjà établis sur l’œuvre et finalement le spectateur devait ouvrir ses yeux complètement pour apprécier la pièce dans son intégralité. Dans le cas de Bérénice, mon rôle a été différent dans le sens où c’est une création, et c’est un peu comme si j’avais un rôle de sage-femme ou de maïeuticien. Je pense vraiment que le public peut venir voir Bérénice détendu, en se rappelant que ce ne sera pas difficile mais simplement intense. Vraiment, il est inutile de préparer sa venue à Garnier. Il faut venir, ouvrir les oreilles et regarder !

Avez-vous apprécié cette expérience ?

Oui, absolument ! L’équipe a vraiment été comme une famille. Michael Jarrell a été présent à toutes les répétitions et on a beaucoup échangé avec Philipp Jordan, Barbara Hannigan, etc. Finalement, nous avons créé ensemble quelque chose qui n’existait pas auparavant et c’est ça qui est enrichissant.

Vous avez surtout réalisé des mises en scène d’opéra, vous avez aussi touché à l’oratorio notamment avec Jephta. Et le théâtre ? 

J’ai mis en scène du théâtre mais il y a très longtemps. Aujourd’hui j’aimerais, en effet, pouvoir mettre en scène du théâtre, mais il y a surtout un problème pratique. D’un point de vue de planning, une saison de théâtre se décide de façon beaucoup plus courte à l’échelle du temps. Mes contrats pour l’Opéra vont, quant à eux, jusqu’en 2023, et c’est notamment la planification des chanteurs qui demande cette projection dans le temps. Cela étant, j’adore la musique, l’opéra, le théâtre musical et pour moi, c’est véritablement un art complexe : un langage pour l’esprit, une musique pour l’estomac, et des images pour les yeux. Et justement, j’aime devoir créer des images à partir d’un langage musical, ce qui n’est pas le cas au théâtre. 

Propos traduits de l'anglais

 

 

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