Danielle de Niese : « Je n'ai vraiment rien de Cléopatre ! »

Par Laurent Bury | lun 04 Juillet 2011 | Imprimer
A peine trentenaire, Danielle de Niese a déjà une belle carrière internationale derrière elle. Paris a pu l’applaudir en 2003 dans une des reprises des Indes Galantes à Garnier et en 2007 dans Ariodante au Théâtre des Champs-Elysées. C’est à Glyndebourne qu’elle a connu ses plus grands succès, en 2008 dans L’Incoronazione di Poppea et surtout en 2005 dans un mémorable Giulio Cesare dirigé par William Christie.
 
Pour une bonne partie des lyricomanes, vous êtes Cléopâtre. Vous reconnaissez-vous dans ce personnage ?
Avant même d’être créé, le spectacle de Glyndebourne était déjà un classique, et on croit souvent qu’il avait été conçu autour de ma personnalité. Mais pas du tout ! En réalité, je devais faire mes débuts à Glyndbourne en interprétant Adèle, de La Chauve-Souris. Un mois avant les premières représentations de Giulio Cesare, la chanteuse prévue pour Cléopâtre a dû annuler, et on m’a demandé de prendre sa place. David McVicar avait déjà une idée précise pour l’entrée du personnage, et pour la fin de l’opéra, mais le reste a été conçu à partir de mes possibilités, de ma façon de bouger en scène. Et je pense que si cette production a tant marqué les esprits, c’est parce qu’elle a changé la façon dont le mouvement et la danse peuvent être intégrés à un spectacle d’opéra. Dans ma vie, en revanche, je n’ai rien de Cléopâtre ! Ce qui est intéressant dans ce rôle, c’est qu’il permet d’exprimer toute une gamme d’émotions différentes, alors que, pour rester dans le répertoire haendelien, Ginevra est presque constamment dans la tristesse, Rodelinda dans le deuil. Cléopâtre explore une plus grande diversité d’affects. Et ce que j’aime dans ce métier, c’est précisément de pouvoir incarner les personnages les plus différents. Quand je dis autour de moi que je rêve d’interpréter Anne Trulove, du Rake’s Progress, les gens sont étonnés car ils pensent que c’est une jeune femme sans intérêt, mais je ne suis pas d’accord. Un chanteur d’opéra doit être un acteur et savoir composer un personnage.
Vous aimeriez aborder Stravinsky, mais vous avez déjà chanté de la musique contemporaine, à vos débuts ?
A Amsterdam en 2004, j’ai participé à la création d’un opéra intitulé Raaff, d’un compositeur néerlandais qui s’appelle lui-même Robin de Raaff. Anton Raaff fut en 1781 le premier Idomeneo, et j’interprétais le rôle de Dorothea Wendling, la première Ilia. C’était un spectacle magique, mis en scène par Pierre Audi, sur une musique associant un orchestre mozartien à des instruments électroniques. Je n’ai encore jamais abordé le rôle d’Ilia dans son intégralité, mais j’ai chanté la première scène d’Idomeneo au Met, sous la direction de James Levine, et là encore, c’est un air magnifique, qui parcourt toute une série d’émotions en quelques minutes.
Dans votre dernier disque, Beauty of the Baroque, Haendel est à nouveau très présent. Mozart et Haendel restent donc les deux piliers de votre répertoire ?
Pour ce nouveau disque, où je voulais réunir les plus beaux airs de la musique baroque, Haendel me semblait inévitable. J’ai déjà enregistré un récital Haendel, mais cette fois j’ai choisi des extraits d’œuvres différentes, y compris des choses que je ne chanterai jamais sur scène. Par exemple, Decca me demande depuis 2007 de graver « Ombra mai fù » ; jusqu’ici, je refusais, car je ne me sentais pas prête. C’est une lourde responsabilité que d’avoir commencé à enregistrer à 27 ans ; j’ai l’impression de grandir sous les yeux du public. Ma voix va encore se développer pendant plusieurs années, et je dois faire les bons choix. J’ai conçu ce disque comme une sorte de coffre au trésor, comme un bouquet réunissant les morceaux les plus représentatifs, d’où la présence d’airs très connus.
Vous interprétez trois duos avec Andreas Scholl, dont vous avez fait la connaissance pour l’occasion. Pensez-vous qu’à la scène, cette collaboration pourrait fonctionner ?
Je suis ravie d’avoir travaillé avec Andreas. C’est un grand gaillard, mais il est si doux, si gentil, comme un gros ours en peluche ! Dès la première prise de son, les musiciens ont pu constater que la réunion de nos deux voix fonctionnaient. En tant qu’artiste, on est amené à travailler avec toutes sortes d’interprètes, et c’est à vous de faire en sorte que l’alchimie se produise. L’essentiel est de découvrir le dénominateur commun, les couleurs que vous pouvez partager avec votre partenaire. Chacun apporte sa propre palette, et le but est d’aboutir à une synthèse.
Dans ce disque que vous présentez comme une sélection de ce que la musique baroque offre de meilleur, en Angleterre (Dowland, Purcell), en Italie (Monteverdi, Pergolèse) ou en Allemagne (Bach), pourquoi avoir exclu les compositeurs français ?
J’ai envisagé d’inclure Rameau, j’aime beaucoup l’air de la Folie dans Platée, par exemple, mais je me suis rendu compte que stylistiquement, cela n’aurait pas été cohérent. Vivaldi est également absent de ce disque, mais il y a un problème de minutage : il y a quelques années, un CD de ce genre aurait duré 75 minutes, or les maisons de disque imposent aujourd’hui une durée d’une heure maximum. Il a fallu faire des choix, et certains ont été difficiles. J’adorerais enregistrer un disque d’airs de Rameau. Et je chanterai bientôt du Vivaldi, dans le cadre d’un projet fascinant, au Metropolitan en janvier 2012 : The Enchanted Island, un pasticcio dirigé par William Christie, réunissant des musiques de Haendel, de Vivaldi et de Rameau. Nous avons choisi des airs qui ne comptent pas parmi les plus connus, surtout pour Haendel, et un texte nouveau, en anglais, a été écrit pour l’ensemble du spectacle. Le concept, c’est un peu « La Tempête rencontre Le Songe d’une nuit d’été » ; je serai un mélange d’Ariel et de Puck, avec un peu de Fée Clochette ! Et la distribution ne réunit que des D : Placido Domingo, Joyce Di Donato, David Daniels et Danielle De Niese ! Si ce spectacle est un succès, il pourrait redonner vie au principe du pasticcio.
Depuis le 9 juin, avec L’Elisir d’amore à Glyndebourne, votre répertoire s’ouvre également au xixe siècle.
J’ai refusé Adina il y a quelques années, car c’est un rôle long, difficile, mais je me sentais enfin prête à l’aborder. Je me fixe des objectifs pour ma progression artistique et je crois avoir atteint mon but le soir de la première : Kiri Te Kanawa était contente de moi, et elle n’est pas facile à satisfaire ! Je vais bientôt aborder Norina, mais je tiens à rester très prudente. Quand j’ai fait mes débuts en Barberina au Met, certains m’ont prédit que j’allais chanter la Comtesse, on m’a proposé Aïda à 21 ans, Violetta à 26 ans… J’ai tout mon temps, ma carrière ne fait que commencer. Et la voix est comme un élastique : si vous la tendez trop, elle se fendille. Et si je perdais ma voix, ma vie n’aurait plus de sens.
Pourtant, vous venez de vous marier en décembre dernier, vous aurez peut-être désormais d’autres priorités ?
Non, mon mariage n’a pas changé ma vie : je n’ai passé que deux mois à la maison depuis que j’ai épousé le petit-fils du fondateur du Festival de Glyndebourne ! Je continuerai à mener une carrière internationale, et je ne chanterai à Glyndebourne que si cela a un sens artistiquement pour moi. J’ai débuté à Paris dans le rôle de Cléopâtre, en 2002, sous la direction de Marc Minkowski, et je serai ravie d’y revenir !
Propos recueillis et traduits par Laurent Bury
 
 

 

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