De Troie jamais perdue (un inédit d'André Tubeuf)

Par La Rédaction | dim 01 Août 2021 | Imprimer

Combien, depuis toujours, qui ont dû quitter la patrie ! Le malheur frappe, la peste, la tempête, la guerre : et voici les humains chassés du sol natal, arrachés, dispersés. Ils ont ramassé en hâte ce qu’ils ont de plus précieux, les enfants, les ancêtres, peut-être un lit et un fauteuil sur une charrette. Ils ont eu trop à faire pour se retourner, même Enée. Il avait son père sur son dos, son garçon à la main.

En vain le goût moderne de voyager pour le plaisir voudrait recouvrir l’image vieille comme le monde : les humains parqués dans l’entrepont des bateaux, qui ne regardent même pas la mer. Ils quittent le sol que leurs parents ont connu avant eux, et cherchent dans l’inconnu une place où demeurer. Demeurer : à la fois être chez soi, et durer ; l’appartenance, et la continuité : double aspiration, également essentielle à l’homme. Lui aussi vit de ses racines, mais à la différence des arbres il ne les porte que dans son cœur. On peut donc le déplacer sans qu’il en meure : il n’est que misérable.  L’Iliade ne cesse pas de nous représenter la vérité que disent également la tempête et la guerre : cette capacité qu’ont les humains d’être poussés par l’ouragan comme s’ils étaient des animaux affolés, ou de la paille seulement. Et autant en emporte le vent.

 Ah mais, déportés de naissance, n’est-ce pas toute la condition humaine ? Car le tout premier paradis, le lieu de douce appartenance, où l’oreille n’entend que la langue maternelle et n’entre nulle peur, tous sans exception nous en sommes d’abord arrachés. Cela s’appelle : naître. L’homme ne naît qu’à sa solitude, son individualité, sa périssabilité. Heimweh, mal du pays, est son état premier ; Heimkehr, retour, son élan spontané. Car quelque chose nous retourne vers le bonheur qui fut le lot premier, et qui ne sera plus. Cette douleur du retour, de l’impossible retour, les Grecs l’ont appelée nostalgie. Mais vers Troie comment faire retour ? Il n’y a plus de Troie, et il n’y a plus de Troyens non plus. La ville la plus exemplairement perdue n’a plus d’enfants, même lointains, pour la pleurer. Sauf nous peut-être aujourd’hui qui tournons vers elle nos regards, nos regrets, comme vers un âge (de fer, et d’or pourtant) dont tous au même titre nous sommes orphelins.

Jérusalem a un mur, expressément fait pour qu’on y pleure. A Troie il n’y a ni mur ni paysage, ni même un site. Troie est un vide. Des bergers ont pu conduire leurs bêtes pendant des siècles face à cette mer qu’Homère nous dit couleur de vin, sans imaginer que quelque part sous leurs pieds, enfoui, il y a ce portique fabuleux par où un cheval de bois est entré, qui a dévoré toute la ville. La passion tenace des archéologues a fouillé, et mis à jour – mais quoi ? Un peu de murs au ras du sol, dessinant un tracé. Pas même un visage : la place d’un visage. Sur ce chemin poussiéreux entre des buissons secs qui imaginerait Andromaque marchant ? En plein jour, les yeux ouverts, les pieds sur le sol qui fut Troie, à peine si on peut rêver Troie.

      Cet accident historique n’est arrivé qu’à Troie détruite, qu’aucun de ses fils partis sur la mer ne se soit retourné vers elle, jamais. Un dieu tirait en avant, l’ombre d’Hector aussi. Ils ne voulaient plus penser qu’à fonder une ville nouvelle, pour donner une patrie à leurs enfants, -Rome. L’Enéide nous raconte cette odyssée-là, et nous la raconte en latin. Enée n’y est plus en rien le cousin d’Hector et de Pâris, il est d’un autre marbre. Rome n’existe pas encore, mais le héros romain existe déjà, et exemplaire, puisqu’en bon Romain il immole à l’idée de Rome tout ce qui est destin et sentiment individuel, et la douleur d’une autre, la douleur de Didon. Ah, Rome sera dévorante ! Pas un Romain ne s’éloignera de la Ville sans emporter ses pénates. Allât-il jusqu’aux moenia mundi, le nom romain écrit partout fait sentir sa loi. Plutôt la mort que l’exil ! Aussi Enée évoquant en latin Troie incendiée prévient à demi mot toute cité coupable de vouloir se soustraire au pouvoir de Rome. On sait qu’il y en aura, et ce qu’il en advint : et de cette Carthage d’abord qui, retenant Enée captif de l’amour de Didon, a failli faire que Rome ne soit pas. Delenda Carthago… Rome doit sa naissance à un refus de laisser parler le cœur, à l’amour emphatiquement renoncé, à une censure de la nostalgie. Pas une fois un Troyen ne se sera retourné. En retour Rome n’inspirera aucune nostalgie. Telle est la descendance d’Enée.

      Tout autres sont les Grecs. Eux pour vaincre Troie ont dû laisser leurs villes et leurs petits garçons. Pour prix du vent qui se refusait à enfler les voiles, Agamemnon, le Roi des rois, a dû donner sa fille Iphigénie. Dix ans les Grecs ont été de l’autre côté de la mer, fixés par une guerre dont plus personne ne voit l’enjeu. Comment Hélène rendue à Ménélas effacerait-elle tant de morts déjà, tant de souffrances chez les survivants ? Il faudra rayer Troie de la carte du monde, pas moins. Après mille revirements de fortune qui font voir la victoire à portée de la main, d’un côté puis de l’autre (car il suffit que Zeus incline d’un rien sa balance d’or), les Grecs ont gagné. Mais le malheur de l’avoir anéantie va peser sur eux plus que sur les quelques Troyens survivants le malheur de l’avoir perdue. A peine rentré à Argos, Agamemnon y périt sous la hache ; Philoctète est jeté sur le rivage de Lemnos avec son pied inguérissable ; Idoménée pris dans la tempête va sacrifier son propre fils pour prix du sauvetage; Ulysse enfin va ajouter dix ans d’errance sur la mer aux dix qui l’ont déjà immobilisé devant Troie. De ces malheurs des Grecs victorieux vont sortir les chants incomparables qui dressent dans toutes nos mémoires le monument de la ville vaincue. Car les Grecs ayant tué Troie nous l’ont faite immortelle. En grec ! La langue grecque reste seule patrie vivante d’une Troie qui ne périra pas. Malgré Thèbes pour Œdipe, malgré Mycènes pour Electre, malgré Athènes donnant asile et pardon à Oreste, aucune cité grecque n’a été magnifiée en grec comme les deux grands poèmes épiques d’Homère, l’Iliade et l’Odyssée, nous font Troie magnifique.

 

      La musique pourrait n’être née pour donner voix à nos nostalgies : chanter ce qui est perdu est pour la voix humaine vocation première. Pourtant elle a confirmé l’anéantissement de Troie. Troie y est censurée. La toute  première héroïne d’opéra, Pénélope chez Monteverdi, regarde la mer et se plaint. Car tout retourne, toujours ; le calme à la mer, la pierre au centre ; seul Ulysse ne revient pas : et c’est la faute à Troie. La sympathie immédiate qui va à Pénélope, sa vertu, son attente, fait que nous ne protestons pas contre la chose abominable qu’elle dit alors :  a ragion arse Troja, Troie a bien mérité de brûler. Le péché d’amour, qui est un feu, l’a contaminée, et seul le feu en purifie ; et si quelque chose dans cette affaire est injuste, c’est qu’elle, casta consorte, consumée dans l’attente depuis deux fois dix ans, paye pour le péché d’une autre. Avant Berlioz le destin de la ville au monde la plus digne d’être pleurée n’a suscité aucune compassion en musique ; l’opéra ne lui a pas dédié ses solennelles déplorations ; et depuis Berlioz seulement Troades d’Aribert Reimann en 1986, d’après Euripide.

      Si dans le silence de tous Mozart tout seul n’était pas venu, il ne serait pas Mozart. Idoménée qui le montre à vingt cinq ans pleinement lui-même est un opéra du retour de Troie. Le vaisseau d’Idoménée porte dans ses flancs une captive qui n’est dans aucune légende, Ilia. Elle est du Mozart pur. Elle porte le nom de la patrie perdue, Ilion. Et elle inaugure cette lignée d’héroïnes fragiles et fières en qui Mozart a mis le plus pur de son âme, toutes des enlevées. Elles subissent l’injustice et ne la commettent pas, mais arrêtent la marche du mal en ce monde en ne se dérobant pas à l’épreuve, elles, innocentes. Toutes trois auront leur air en sol mineur, Konstanze son Traurigkeit, Pamina son Ach, ich fühl’s. Mais le premier opéra adulte de Mozart commence par le Padre, germani, addio en sol mineur d’Ilia qui crie (mais si mélodieusement) vers les parents perdus. Mieux, précédant l’aria, le caractère d’Ilia a déjà suggéré à Mozart son invention majeure : le récitatif accompagné. C’est pour Ilia que les timbres de l’orchestre, des ruptures rythmiques et des modulations également inouïes, font musique de ce contrasto d’affetti qui, six ans plus tard, sera à Donn’Elvira. Troie n’a pas inspiré d’opéra à Mozart, il est vrai. Mais Troie, lui donnant sa première héroïne, l’a fait devenir Mozart. C’est mieux.

      On sympathisera avec la Grèce, aux années 1820 ! Byron est allé mourir à Missolonghi en combattant les Turcs.  Pour Troie pas une pensée. Elle est presque en face de Chio dont les enfants sont massacrés, toute l’Europe pense à l’Enfant grec, celui qui dans le poème de Hugo demande « de la poudre et des balles ». Mais Troie n’est pas un drapeau qu’on brandit, un parti qu’on prend. Troie n’est que la patrie des sans patrie, qui sont aussi des sans voix.

Trois villes figurent dans les Troyens, toutes trois inspirent aux humains de l’amour, mais bien différent. Il y a Troie, dans l’Enéide rien qu’en parler fait mal: « Infandum, Regina, jubes renovare dolorem ». Il y a Rome, dressée au bout des imprécations de Didon comme la fatalité qui va se soumettre le monde. Seule Carthage est présente, et il fait bon vivre. La première partie des Troyens se terminait dans l’horreur du sac de Troie. L’idylle ensoleillée qui ouvre la deuxième ne pourrait apporter contraste plus grand. Elle dépeint la chance d’appartenir à une ville heureuse, le bonheur d’être citoyen. Didon pourchassée y a trouvé asile avec ses compagnons d’infortune, qu’elle continue d’appeler « chers Tyriens ». Mais eux comme elle désormais sont et mourront carthaginois. La dernière pensée de Didon trahie le dira avec une nostalgie déchirante, « adieu fière cité, adieu  beau ciel d’Afrique, » -évocation déchirante dont la douceur lui fait oublier un instant l’abandon d’Enée.

S’il ne s’agissait que de donner aux Troyens déracinés une terre, du travail et la paix, Enée pourrait rester à Didon. Carthage est assez belle et bonne. Mais l’appel est plus fort. La mission est de fonder une ville, d’avoir ses lois, d’honorer ses dieux propres. D’être soi et chez soi. Nous avons oublié ce que veut dire exactement métèques, ces étrangers à qui Athènes ouvrait volontiers ses portes, profitant de leur travail et de leur talent. Mais dès qu’un péril menace, le Grec se souvient que sans être un ennemi, l’étranger est au sens propre un barbare, un qui ne parle pas grec, c’est à dire ne sait pas parler du tout : mieux qu’un animal certes, mais moins qu’un homme, un homme grec en tout cas. A Carthage les Troyens ne seraient que métèques, des hôtes, qu’on peut chasser une seconde fois. Aussi faut-il bâtir. L’Histoire, la vraie, ne commencera qu’avec la fondation de Rome, ab Urbe condita. Ainsi les Troyens ont tourné le dos à leur propre histoire. Les Grecs ont détruit Troie mais ce sont les Troyens, en devenant Romains, qui ont détruit leur propre passé. Et ceux qui ont sauvé Troie, ce sont ceux-là mêmes qui d’abord l’avaient détruite, les Grecs. Car c’est en grec que se sont chantés puis écrits les récits qui nous ont fait Troie immortelle. L’Iliade, l’Odyssée ne sont pas l’œuvre des rescapés, qui ressassent dans la mémoire ce  qui dans la réalité s’est perdu. Elles ne se sont pas chantées en troyen. Aucun mot écrit sur aucune pierre ne nous donne idée de ce qu’a été cette langue maternelle-là. C’est ainsi. La ville la plus pleurée au monde l’a été d’abord dans la langue de ceux qui l’ont détruite.

Un jour les Grecs à leur tour succomberont à la volonté de vaincre plus grande chez les Romains. Quelques siècles encore et c’est de Rome qu’il ne restera rien, ni de son imperium meurtrier, ni de sa potestas juridique. Les Grecs alors auront vaincu leurs vainqueurs par cela seul qui demeure, l’esprit : tant, au regard des textes des monuments grecs, même devenus ruines, ce qui nous reste des romains semble contrefaçon.  Toute l’âme des Romains était dans leur vae victis, malheur aux vaincus. Ils osaient s’opposer à la grandeur de Rome, il est juste qu’ils soient détruits, ils ont mérité leur malheur. A ragion arse Troja… Mais quand Pénélope disait cela dans Il Ritorno d’Ulisse nella sua patria, l’attente arrivée au bout de sa patience était une excuse. La mystérieuse, la surnaturelle victoire des Grecs vaincus, c’est qu’ils ont su entendre, et faire leur pour que nous l’entendions par leur bouche, la plainte des Troyens vaincus, et désormais sans voix.

      Ils ne les ont ni méprisés ni niés, à la romaine. C’est la plainte d’Andromaque et d’Hécube, dite et fixée en grec, qui a fait connaître au génie grec la compassion, part prise à la souffrance du plus faible et même à son humiliation. Ainsi est né dans l’épopée et la tragédie, durch Mitleid wissend, l’esprit dont nous vivons encore. Ces femmes promises à la déportation, au viol, à un concubinage plus déshonorant encore, Euripide nous les montre, pas comme les mères et les sœurs d’ennemis, mais comme notre famille et nous mêmes demain, s’il plaît aux dieux que la balance d’or penche de l’autre côté. Voici le défilé des Troyennes que la guerre a privées de leur patrie, et que le Grec victorieux va priver de leur dernière humanité en les faisant esclaves. Et ces femmes parlent grec. C’est dans la langue du vainqueur qu’elles nous disent, égale à la misère du vaincu et interchangeable avec elle demain peut-être, la misère du vainqueur. Car nul n’est à l’abri du malheur, tous sont égaux devant lui, qui les refait frères. Le théâtre grec a inventé cette pédagogie géniale, il arrache le spectateur à son point de vue d’individu par la terreur et la pitié, il l’oblige à se mettre à la place de l’acteur rendu lui-même anonyme par son masque. Tu croyais voir Hécube et Oedipe ? Tu croyais qu’Hécube et Œdipe sont quelqu’un d’autre que toi ? Or vois : ce qu’ils souffrent, ils le souffrent à ta place ; tu pourrais bien avoir à le souffrir demain. Comprends ; et apprends. Et voici née notre compassion à tous, Autrichiens ou Français ou Grecs peut-être. Qu’il n’y ait plus ici ni Juifs ni Gentils. Cette fraternité humaine seulement, née de Troie. Car ce n’est pas dans ce que nous avons que nous pouvons être un. C’est dans ce que nous n’avons plus.

      C’est comme si les Grecs n’avaient détruit Troie que pour loger la ville détruite dans leur pitié, leur piété, leur mémoire. Troie colonise le meilleur du génie grec, lui  inspire cette tête épique qu’aucune civilisation, aucune nation n’a pu retrouver, mais imiter seulement. Nous prenons le parti des Grecs contre les Romains vainqueurs. Mais nous prenions déjà celui des Troyens contre les Grecs. Que dis-je ? Les Grecs eux-mêmes l’ont fait, Ulysse dans l’Odyssée est la dernière victime de Troie, victime posthume en quelque sorte, ses malheurs très réels éclipsent pour nous la destruction de Troie, dans l’Odyssée la patrie perdue est très évidemment Ithaque. Pourtant ceci reste. Quand l’aède Démodocos chante la destruction de Troie, Ulysse cache son visage  dans son manteau et pleure. Les hommes ne se connaissent frères et égaux, hélas, que dans le regret commun de ce que tous sans exception ont perdu ; et la compassion, d’avance, de ce que tous sans exception peuvent subir. Ainsi Troie est-elle devenue notre patrie commune, puisque tous nous l’avons perdue, et qu’aucun ne peut plus faire la guerre pour elle comme si elle était à lui seul. Elle est vivante à jamais, mais seulement comme révélatrice de ce qui subsiste en nous de plus pur et propre, et même saint : la mémoire désintéressée qui remonte plus loin que nos souvenirs d’individus, et oublie l’individu ; le chant aussi, qui à tous rend la même patrie perdue, – l’oreille.

André Tubeuf

 

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