Edwin Crossley-Mercer « Tous les symboles de la poésie tissent ce lien flou entre un désir de mourir et le refus catégorique de s’engourdir dans l'univers glacial de Winterreise. »

Par Camille De Rijck | lun 01 Novembre 2021 | Imprimer

Edwin Crossley-Mercer avait dix-huit ans quand il a abordé Le Voyage d'Hiver pour la première fois. Il le grave pour le label Mirare en compagnie du pianiste Yoan Héreau. C'est fort d'une fréquentation continue de vingt ans qu'il nous livre, plus qu'un témoignage, une réflexion épidermique sur l'une des œuvres les plus importantes du répertoire.


 
Comment comprenez-vous le Voyage d’Hiver, littérairement et musicalement ?

Du temps de Wilhelm Müller et de nos jours, certes dans une moindre mesure, les apprentis confirmés quittaient les ateliers pour partir à l’aventure dès la fin de l’hiver. Cette tradition de « Gesellen Wanderung » dans le monde du compagnonnage existe depuis le Moyen Âge. Le printemps était donc le symbole de l’affranchissement social, du départ vers une nouvelle vie, où l’on trouvera du travail, de l’expérience dans une province lointaine ou à l’autre bout du pays. Il fallait prendre la route sous son chapeau de « Wander-Gesell », pendant au moins deux ans et un jour, avec presque rien en poche, ses outils dans une besace et la fierté d’un métier fraîchement appris. Cela faisait partie du rite d’accomplissement vers la maturité d’un artisan afin d’aspirer ensuite au rang de « Meister », fut-ce sculpteur, ébéniste, couvreur ou bien même boulanger… Tant dans le cycle Die Schöne Müllerin que dans Winterreise, le narrateur serait un de ces jeunes apprentis qui aurait été hébergé par son maître pendant son apprentissage et qui prendrait soudain la route. L’indice fondamental dans Winterreise est qu’il quitte précocement ce lieu de formation, au cœur d’un hiver glacial. Mis à la porte ? Il part pourtant au milieu de la nuit sans un bruit… Son amour a-t-il été trahi par la fille du maître des lieux qui lui était promise ? Aurait-il été berné par des futurs beaux-parents lui ayant préféré un aspirant plus riche ? La raison exacte du départ reste mystérieuse. L’œuvre de Müller, jalonnée de ces « Wegweiser » ou panneaux indicateurs, le long d’un chemin accidenté, laisse notre imagination parcourir le sort de ce jeune homme empli de ressentiment et de désespoir. Ce sont ces bribes en poèmes que notre esprit reconstitue en un roman que chacun peut tisser à son gré.
Le miracle de cette œuvre réside dans le développement de son processus. C’est une mise en abîme : l’interprète et l’auditeur voyagent simultanément avec le personnage; l’indépendance de chaque Lied offrant la liberté d’imaginer son « Wanderer » : une âme égarée, précocement en chemin avant le redoux, empruntant les sentiers esseulés de la mélancolie. Il me semble que ce soit le cycle de Lieder en entier et sa construction par Schubert, comme nous la connaissons aujourd’hui, qui constitue le chef-d’œuvre philosophique de ce « Gesamtkunstwerk », car les poèmes individuellement ne suffisent pas à interroger le ressenti du temps et ce grand voyage qu’est notre vie et ses étapes. Même la « métaphore musicale » portée par l’accompagnement est englobée dans ce que l’œuvre entière nous dit d’une corneille virevoltante qui accompagne le marcheur de son ombre de vautour; d’un tilleul amical qui tend peut-être une branche d’où une corde peut se nouer; d’une valse de feu-follet plus consolatrice que n’importe quel âtre rougeoyant de braises ; d’une imaginaire fleur de givre, préférée à cette horrible couleur des prairies au printemps…
Tous les symboles de la poésie tissent ce lien flou entre un désir de mourir et le refus catégorique de s’engourdir dans cet univers glacial. Il y a là un personnage plein de ressentiment et de haine pour l’injustice dont il est la victime, au caractère empli d’une force vitale extraordinaire, mais qui nous raconte indirectement combien la mort le hante, le guette, le talonne. Il est rendu Sisyphe par des voix intérieures qui le persécutent à l’idée de poser son bâton de marcheur pour s’endormir éternellement sur les mousses émeraudes. La fougueuse volonté de ce personnage face au désespoir et au renoncement m’étonnera toujours. Tantôt il se moque des dormeurs, perdant leur temps à rêver, tandis que les aboiements et les bruissement de chaînes l’empêchent, lui, de trouver le sommeil ; tantôt Schubert le fait tituber d’épuisement, note à note, pas à pas, sur une falaise sans espoir de retour.
Ce voyage symbolise une transformation, une énigme qu’il s’agit de résoudre pour se transfigurer en observateur de cette nature que l’on voudrait rejoindre, comme objet inanimé, sans vie. Demeurer sur le rivage entre épuisement et volonté de vivre, c’est le mélange génial que Schubert opère en habillant ces poèmes parfois de minimalisme, parfois d’un lyrisme glaçant. L’image que l’esprit se fait de ce personnage et de ce cycle, est celle d’un « Lebensreise », un voyage de la Vie, comme si l’on avait besoin d’être mûr pour regarder en arrière sur son existence, or il s’agit bien d’un jeune homme impétueux, confronté aux vicissitudes de la nature hostile et d’un amour déçu, qui se voit contraint de fuir. Son parcours définit notre finitude par identification à ses états d’âme, c’est en cela que l’œuvre porte un sens intemporel et nous interroge sur notre « hiver » qui approche.
En composant cette œuvre un an avant sa mort, peut-être est-ce davantage Schubert souffrant, qui confère un certain aspect morbide ou lugubre à ses choix mélodiques et d’accompagnement ? Le dépouillement musical décrit ces paysages engloutis par la glace dans lesquels le « Wanderer » persécuté par des visions mortifères, ressasse des réminiscences de bonheur. Le déroulement du cycle est une métaphore de la vie qui passe, avec ses vingt-quatre souvenirs les plus marquants. L’avoir traversé vous tend un miroir : les éléments dans la nature ne sont rien d’autre que le reflet des pensées en symbole, exprimées en musique et en poésie; en somme, la quintessence du romantisme !

Quelle voix faut-il pour le chanter ?

Je ne saurai vous dire s’il est plus favorable d’être ténor ou basse pour ce cycle. Les versions splendides par des interprètes masculins comme féminins font toutes leurs preuves. Discuter de mes préférences ne serait pas une référence ! Même si cela me semble un peu catégorique, je pense qu’il est indispensable d’être germanophone. La diction doit être mue par ce désir de partager un poème que l’on aime en chantant. Aimer un langage poétique, suppose qu’on le maîtrise.

Le terme d’accompagnateur ne serait-il pas déplacé dans le contexte de cette œuvre ?

Chacune des introductions présente l’univers dans lequel va se dérouler la narration. C’est bien le pianiste qui a la tâche de peindre le décor, qui va créer l’atmosphère ; il est un guide et non juste une quelconque barque sur laquelle on navigue vingt-quatre Lieder en aval… Lorsque j’ai donné le cycle entier pour la première fois, j’avais dix-huit ou dix-neuf ans je crois… J’étais vraiment un débutant ! Mais dès cet âge et grâce à cette œuvre si dense, j’ai appris que, sans paroles, le pianiste portait autant le théâtre que le poète et la ligne de chant : par ses intonations, ses accents, les apparitions qu’il personnifie comme le joueur de vielle, le bruissement des feuilles du tilleul, le cor de postillon, et bien sûr son dialogue avec le texte chanté, parfois même en tierces avec la voix, comme dans la partie majeure de « Rückblick ». L’auditeur perçoit cette complicité invisible. Ce dialogue indispensable fait la qualité du duo.

Enregistre-t-on Le Voyage avec une certaine appréhension ?

Les exemples légendaires et les interprétations de référence seront toujours des ombres. Mais si l’appréhension de l’idéal domine, alors pourquoi encore chanter ? J’ai fait des choix lors de cet enregistrement qui étaient ceux d’un « instant t »… Un enregistrement est une photographie. Cela fait presque vingt ans que je travaille sur ce cycle et le donne régulièrement en concert. Mirare m’a proposé de l’enregistrer avec Yoan Héreau et j’ai immédiatement accepté – comme je vous le disais, il s’agit d’un jeune homme qui chante sa mélancolie, et cela, on ne le reste pas éternellement…

Est-on la même personne avant et après l’avoir traversé ?

Il y a plusieurs aspects à votre question. Au concert, chanter en continu 1h15 minutes est un acte qui vous met dans un état second… Cette traversée est faite de contrastes amers parfois. Les chancèlements faits de désespoir ne sont qu’un aspect ; c’est davantage la vigueur qu’il faut pour se relever et continuer ce voyage que l’on ressent après-coup comme un décompte d’énergie ou une horloge qui un jour s’arrêtera. Chaque humain qui voit le temps transformer son corps comprend cette révélation obsédante comme une finitude : il ne restera bientôt qu’une vielle à roue pour accompagner la dernière chanson.

 

 

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