Emiliano Gonzalez-Toro, le ténor caméléon

Par Bernard Schreuders | lun 27 Juillet 2009 | Imprimer
« Découvrez sur ce site (www.gonzaleztoro.com) le seul ténor helvético-chilien qui sache émouvoir, faire rire, charmer et surprendre son public... »   Le ton est donné : Emiliano Gonzalez-Toro ne se prend pas au sérieux. Léger, certes, mais pas fou, car s’il pratique volontiers l’autodérision, le ténor ne badine pas avec la musique. Il a su prendre le temps de mûrir et de se construire, avide de découvertes et en même temps prudent, guidé par son instinct musical et un indéniable sens du théâtre. Après une saison riche et bigarrée (Œdipe [Enescu], La Périchole, Andrea Chénier, Hippolyte et Aricie, Carmen, Salomé), le ténor caméléon répond, en toute décontraction et sans fard, aux questions de Forum Opéra.
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L’envol de votre carrière lyrique est intimement lié au Capitole de Toulouse. Quels ont été les moments forts de la saison 2008-2009 ?
En effet, le théâtre du Capitole m’a offert de nombreuses opportunités d’élargir mon répertoire. C’est une saison qui m’aura apporté de nombreux enseignements. Les rencontres avec de grands chanteurs, des metteurs en scène, avec les chefs. Je dirais qu’il n’y a pas eu un moment fort mais d’innombrables, tout au long de cette longue période de neuf mois. J’en ai pris conscience à mon retour chez moi. Maintenant, j’espère pouvoir tirer le meilleur parti possible de toute cette expérience emmagasinée dans cette belle maison, et l’utiliser pour mes saisons futures.
 
 
Cette année, vous étiez également à l’affiche du premier disque, très remarqué, de l’ensemble Pygmalion, consacré à des Messes brèves de Bach. Comment avez-vous rencontré Raphaël Pichon ?
 
J’ai rencontré Raphaël lors d’un spectacle auquel nous assistions, nous nous sommes croisés à l’entracte et il est venu me parler d’un concert auquel je participais quelques semaines auparavant. Raphaël avait beaucoup aimé ma prestation et avait envie de me proposer un projet avec son ensemble. Quelques semaines plus tard il m’appelait pour enregistrer ce fameux disque des messes brèves ! Je connaissais certains musiciens (notamment le hautbois solo Emmanuel Laporte) et je savais que c’était un projet avec des personnes motivées et passionnées. J’ai donc immédiatement accepté.
 
 
Vous avez aussi enregistré, en première mondiale, Le calife de Bagdad de Manuel Garcia qui devrait sortir prochainement. De Bach à l’opérette, votre répertoire est pour le moins éclectique !
 
C’est vrai, mon répertoire commence doucement à s’étoffer. Durant de nombreuses années, je suis resté dans mon répertoire de prédilection avec le baroque. Depuis deux ans, je travaille ma voix de façon à élargir mes possibilités. Je me sens prêt à aborder le répertoire classique désormais. Mes escapades du côté de l’opérette sont donc logiques pour ma voix. Elle nécessite une technique plus affirmée sans pour autant êtres aussi exigeante en termes de volume sonore qu’une musique plus tardive. De plus on a trop longtemps considéré l’opérette comme le parent pauvre de l’opéra. C’est injuste. Parfois on a tendance à oublier qu’à l’époque, les opérettes étaient chantées par les  « vrais » chanteurs d’opéra. Ils s’offraient une sorte de récréation en chantant des rôles plus légers qui mettaient en valeur leurs talents de comédien.
 
A propos de Garcia, avez-vous lu son traité ?
 
Oui bien sûr ! C’est un grand classique ! Je l’ai lu il y a environ trois ans, au moment où je cherchais de nouvelles solutions pour avancer techniquement. J’avoue que ses descriptions sur la vocalité et l’utilisation de la respiration m’ont beaucoup aidé. Maintenant, un traité reste quelque chose de très théorique et ne peut que difficilement être appliqué seul. C’est pourquoi l’aide d’un 
professeur est toujours primordiale.
 
Vous dites évoluer entre le répertoire de haute-contre et celui de baryténor. N’est-ce pas, a priori, fatigant voire dangereux pour la voix ?
 
Pas du tout. Je me souviens notamment des productions Monteverdi à Amsterdam en 2007 où j’alternais sur scène Arnalta et Testo qui sont deux rôles a priori complètement opposés. L’un est typiquement dans la veine des hautes-contre avec de nombreux aigus très légers, une ligne de chant tendue et l’autre, un rôle beaucoup plus viril, typiquement destiné aux baryténors. Et bien je me chauffais systématiquement avec le contraire de ce que j’allais faire le soir même. Cela m’a vraiment aidé à garder l’espace et la souplesse nécessaires à l’interprétation de ces deux rôles. Pour moi, il n’y a aucune contradiction dans le fait de chanter une partie de médium charnue et des aigus plus légers.
 
Que vous a apporté l’enseignement d’Antony Rolfe-Johnson ?
 
Travailler avec un tel chanteur a été un vrai bonheur. Humainement d’abord, parce que c’est une personne profondément généreuse, mais aussi parce que durant l’année et demie où j’ai pu le rencontrer à Londres, il m’a transmis l’amour de Bach. L’envie de le chanter avec son cœur et son instinct. Je me souviens toujours de ses conseils lorsque j’aborde Bach aujourd’hui.
  
 
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La saison prochaine, vous reprendrez Arnalta à Oslo et vous donnerez aussi un récital « affetti guerrieri e amorosi » avec Judith Van Wanroij. Vous aviez déjà donné des duos de ténors de Monteverdi avec Anders Dahlin. Comment abordez-vous la vocalité du Seicento ?
 
Parler du Seicento est toujours particulier pour moi. C’est par là que tout a commencé. Mes premières Vêpres de Monteverdi ont été magistrales en tout point ! J’étais très jeune, je devais avoir dix-neuf ans si je me souviens bien. Je chantais dans les chœurs de Michel Corboz (l’Ensemble Vocal de Lausanne) et nous faisions ce concert à Fribourg pour son festival. Au beau milieu des Vêpres, nous avons été touchés par un petit tremblement de terre!  Il y avait une telle émotion durant ce concert... Je suis tombé littéralement amoureux de cette musique. 
La musique du Seicento présente l’avantage pour moi d’être moins « codifiée » techniquement que les autres styles baroques. En fait tout, le monde peut chanter Monteverdi. Il n’est pas nécessaire d’être un « baroqueux » pour l’interpréter. Rolando Villazon nous en a donné un  très bel exemple dans l’enregistrement du Combattimento avec Emmanuelle Haïm. C’est une musique puissante et ronde, presque romantique par moments. Je me souviens aussi d’une phrase que m’a dite Victor Torres lors d’une production de l’Orfeo que nous faisions ensemble : « Chante Monteverdi comme si tu chantais Mercedes Sosa1 » C’est dire… Cette musique doit juste sortir du cœur, dans son expression la plus simple comme du folklore. Ainsi elle touche directement le public.
 
Vous allez également chanter pour la première fois Platée, en concert puis à l’Opéra du Rhin sous la conduite de Christophe Rousset. C’est un rôle éminemment théâtral, ce qui devrait vous plaire, mais à quelles difficultés vous attendez-vous ?
 
C’est un rôle magnifique. Techniquement très exigeant et extrêmement physique. Je le prépare depuis plusieurs mois déjà car il me semble très important d’être au mieux de sa forme vocale, physique et mentale pour  pouvoir ne penser qu’à l’interprétation de la musique et au jeu scénique le moment venu. Ce sera mon premier grand rôle, voilà la vraie difficulté. Mais je suis serein et heureux parce que je ne serai entouré que d’amis pour cette production. De plus, Christophe Rousset m’a toujours offert la possibilité de me dépasser. Je lui dois beaucoup. Il m’a toujours fait confiance et poussé à tenter de nouvelles choses. Il était le premier à vouloir m’entendre en Arnalta, ce qui, au départ, était loin d’être évident pour moi. Et finalement ce fut un succès.
 
Lisez-vous les critiques ? Comment réagissez-vous, par exemple, lorsqu’un  journaliste écrit que vous surjouez ou que vous déclamez un rôle au détriment de la ligne de chant ?
 
Cela m’arrive oui, mais j’aime garder un peu de recul par rapport aux critiques. Il est vrai que j’ai parfois dérangé par mon implication scénique. Je suis entier. En outre, suivant le rôle que j’ai à chanter, il arrive que la ligne de beau chant ne soit pas toujours indiquée pour le personnage. La critique oublie aussi quelquefois un paramètre essentiel : les chanteurs sont des interprètes qui  doivent tenir compte des souhaits des chefs et des metteurs en scène. Nous n’avons pas toujours la liberté de choisir comment chanter telle ou telle chose. Quoi qu’il en soit, le plus important est de rester fidèle à soi-même et de garder son cap, coûte que coûte ! À ce propos, il me vient une anecdote amusante. Je me souviens d’avoir été relativement mal perçu pour mon rôle d’Iro [Il ritorno d’Ulisse in Patria] lors de concerts avec les Talens lyriques. C’est vrai que j’en avais fait beaucoup… À Paris, j’avais dévoré une pizza sur scène pendant le grand monologue du troisième acte, à Toulouse c’était des bonbons jetés sur le public et j’en passe… Mais c’est un rôle complètement fou, qui appelle quelques « dérapages ». Finalement, c’est grâce à ces concerts que j’ai décroché ma saison toulousaine, l’enregistrement avec Pygmalion et plusieurs autres projets!
 
Loin du classique, vous nourrissez une autre passion musicale, pouvez-vous nous en parler ?
 
Oui, effectivement, je suis un grand passionné de salsa. J’y ai évolué de nombreuses années comme DJ et comme danseur acharné. C’est un milieu qui m’aère la tête, me ressource et me ramène à la « vraie vie ». J’ai appris à mixer avec les meilleurs, notamment le frère de Christophe Rousset, Jack el Calvo, qui est un des tout grands DJ de salsa cubaine en Europe. Ou encore avec Carlos Campos, un compatriote chilien, maître du Barrio Latino à Paris, qui m’a permis d’acquérir une vraie technique de mixage. Et il ne faut pas oublier que Genève est, contre toute attente, double championne du monde de Rueda de casino ! Mais malheureusement je ne peux plus m’y adonner aussi souvent qu’avant. Ces deux dernières saisons ont nécessité une hygiène de vie qui n’est pas toujours compatible avec la vie nocturne. Alors vivement les vacances !
 
 
Propos recueillis par Bernard Schreuders le 14 juillet 2009
 
 
Agenda : http://www.gonzaleztoro.com/index.php
 
Enregistrements
  • Johann Sebastian BACH, Messes brèves BWV 234, BWV 235. Dir. : R. Pichon ALPHA.

  • Marc-Antoine CHARPENTIER, Te Deum à 8 voix (H. 145) / Messe à 8 voix [H.3). Dir. : H. Niquet. GLOSSA

  • Vincente MARTIN Y SOLER, La Capricciosa Corretta. Dir. : C. Rousset. NAÏVE

  • Claudio MONTEVERDI, Ad Vesperas Beatae Maria Virginis [+ Grandi] Dir. : L. Gendre. CASCAVELLE.

  • A paraître : Manuel GARCIA, Il Califfo di Bagdad. Dir. : C. Rousset. ARCHIV.

[1] Chanteuse argentine, surnommée « La Négresse », extrêmement populaire dans toute l’Amérique latine.

 

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