Encyclopédie subjective du ténor : Nicolaï Gedda

Par Antoine Brunetto | lun 27 Décembre 2010 | Imprimer
Nicolaï Gedda, le ténor universel
par Antoine Brunetto

extrait de l'Encyclopédie subjective du ténor
Nicolai Gedda n’est pas le ténor le plus médiatique de sa génération, son naturel l’ayant poussé vers la discrétion. Pourtant il est sans conteste l’un des ténors les plus marquants du vingtième siècle, ne serait-ce que par son legs discographique immense. Son adéquation parfaite à pratiquement tous les répertoires qu’il aborda en fait le seul véritable ténor universel de l’histoire du chant 
Les records
 
Comment évoquer la carrière de Nicolai Gedda sans user de superlatifs ? On pourra d’abord citer une longévité exceptionnelle : né en 1925, il chantait encore à l’aube du XXIe siècle !1 On ne peut passer non plus sous silence une diversité de répertoire impressionnante : il n’aura laissé que bien peu de territoires vocaux vierges. Il flirtera avec l’opéra baroque bien avant que ce dernier ne fasse son come back. Rameau avec Platée au festival d’Aix en Provence ou Lully avec Armide dès 1957 à Bordeaux. Il chantera également un très bel Orphée de Gluck, version ténor, qu’il enregistrera avec Janine Micheau en 1957.
 
Il prendra également part à des créations contemporaines telles la Vanessa de Barber, avec Eleanor Steber sous la direction de Dimitri Mitropoulos en 1958. De Rousseau à Puccini, de Delibes à Janacek… il aura tout chanté. Wagner restera pour lui une limite (contrairement à un Placido Domingo, à qui l’on peut le comparer en termes de prolixité : il chantera bien un Lohengrin chez lui, à Stockholm, en 1966, mais cette expérience restera unique. Nicolai Gedda n’est pas un ténor héroïque… Il connaît ses limites).
 
Enfin, Nicolai Gedda détient un record pratiquement imbattable : celui du nombre d’enregistrements officiels. Ses mémoires (qui s’arrêtent en 1994) en recensent déjà 202 ! Auxquels s’ajoutent quelques enregistrements plus tardifs, dans des petits rôles, comme Altoum dans Turandot en 2001 ou le prêtre de Neptune dans Idoménée en 2003 ! Il est le ténor de l’épopée Walter Legge chez HMV (qui deviendra EMI), et participera à ce titre à de nombreux enregistrements mythiques, avec des équipes d’un luxe inouï (Karajan, Schwarzkopf, Callas…).
 
Don naturel et contingence
 
Rien ne prédestinait le petit Harry Gustaf Nikolai Gädda à ce destin prestigieux.
 
Il naît le 11 juillet 1925 à Stockholm dans une famille d’émigrés russes extrêmement pauvre, composée de Michail Ustinoff, un Cosaque né près de Rostov qui a fui la révolution de 1917 et Olga Gädda, fille d’un russe émigré d’abord en Suède puis à Riga. Il apprendra à l’âge de 17 ans qu’il est en réalité le fils naturel du frère de cette dernière, Nikolaï Gädda, et d’une suédoise, Clary Linnéa Lindberg, qui l’ont abandonné à sa naissance faute de moyens pour l’élever.
 
La famille Ustinoff déménage rapidement après la naissance du petit Nicolai à Leipzig, où son père est cantor à l’église russe2. Ils y restent jusqu’en mai 1934, date à laquelle ils fuient l’Allemagne et la peste brune. Le petit Nicolai aura donc babillé en suédois, parlé russe en famille puis allemand à l’école avant de devoir réapprendre le suédois, une fois rentré dans son pays natal. Il apprendra plus tard le français au lycée…
 
La famille est pauvre et Nicolai décide de travailler immédiatement une fois son bac en poche, comme employé de banque, afin d’aider sa famille. En parallèle, il chante à l’église puis tente d’entrer à la Royal Academy of Music, mais en vain. En automne 1949, il prend un professeur de chant, Martin Öhman. Quelques mois plus tard il gagne le prix Kristina Nilsson et est accepté comme auditeur libre à l’Academy of Music, tout en travaillant toujours à mi-temps à la banque.
 
Puis en 1951, tout s’accélère : en octobre on lui propose le rôle titre du Postillon de Lonjumeau à l’opéra de Stockholm. Un mois plus tard, Walter Legge est de passage à Stockholm à l’occasion d’un concert donné par son épouse, Elisabeth Schwarzkopf. Il est à la recherche de chanteurs sachant le russe pour son enregistrement de Boris Godounov. Nicolai Gedda auditionne et obtient le rôle du faux Dimitri… et un contrat exclusif de deux ans avec HMV ! Il n’a que 26 ans.
 
Et sa carrière prend son essor de façon spectaculaire. Dès 1953 il chante à la Scala avec Karajan en Don Ottavio et en Sposo dans Il Trionfo di Afrodite de Carl Orff ; en 1954 il fait ses débuts à l’Opéra de Paris dans Oberon. Suivront Covent Garden avec le Duc de Mantoue en avril 1954, puis le MET en novembre 1957 avec Faust… Il y chantera pendant 25 saisons (sa dernière apparition au MET datant de novembre 1983 dans La Traviata).
 
Sa carrière discographique suit le même envol avec l’enregistrement mythique du Faust de Gounod aux côtés de Victoria de los Angeles et Boris Christoff sous la direction d’André Cluytens en 1953, un premier récital dès 1954 puis le Turc en italie avec Maria Callas en 1954… Suivront plus de 200 (!) enregistrements studios… Il chante avec les plus grands chefs, Karajan, avec qui il se fâchera rapidement, mais aussi Cluytens, Mitropoulos, avec les plus grandes chanteuses : Callas, Sills, Caballé, Freni, de los Angeles3...
 
Une voix claire au registre aigu aisé
 
Mais ce pedigree exceptionnel ne doit pas occulter le chanteur et sa voix. Nicolai Gedda c’est avant tout une voix à la technique parfaite, qui lui a permis de durer. La voix aura évolué au cours de sa longue carrière au niveau de la couleur, du timbre, mais elle gardera toujours un registre aigu exceptionnel d’aisance et d’étendue. Luciano Pavarotti, beau connaisseur en la matière, a d’ailleurs déclaré à son sujet « Il n’y a pas de ténor vivant qui ait une plus grande facilité dans le registre aigu que Gedda »4.
 
Pour preuve, à près de 50 ans, il enregistre coup sur coup Arturo dans I Puritani (avec Beverly Sills), atteignant le contre-fa, et Arnold dans Guillaume Tell de Rossini (avec Bacquier et Caballé), soutenant sans difficulté apparente la tessiture meurtrière du rôle (qu’il ne chantera qu’une fois sur scène, en italien, à Florence sous la direction de Riccardo Muti).
 
La carrière discographique prolifique du chanteur permet de suivre l’évolution de sa voix tout au long de sa carrière. Les premiers enregistrements (il reste des traces de son premier grand rôle, dans le Postillon de Lonjumeau, chanté en 1952 en suédois5) nous font entendre un ténor à la voix claire et gracile, aux aigus aisés. Aucune dureté ou tension dans ce chant, tout est souple et aérien.
 
La voix s’alourdira un peu au fil des ans, gagnant une certaine masculinité, mais restera d’essence lyrique, tandis que le médium perdra peu à peu de son glacis et de sa séduction immédiate. Qu’on ne recherche pas auprès de lui une voix « testostéronée » au timbre solaire ! Non, son art est celui de la demi-teinte, de la retenue, de l’élégance, en un mot, le style ! De ce fait, l’opéra italien ne sera pas forcément ce que l’on retiendra en priorité. Il l’a beaucoup chanté, de Bellini à Verdi, de Rossini à Donizetti. Mais ce n’est pas lui faire injure que de considérer le soleil nordique comme un peu pâle face à des astres autrement rayonnants dans ces répertoires (Bergonzi ou Corelli pour ne citer qu’eux).
 
Le ténor universel
 
Dans sa carrière, l’opérette viennoise prend immédiatement une grande place. Aux côtés d’Elisabeth Schwarzkopf il enregistre Lehar (Die lustige Witwe, Das Land des Lächelns), Johann Strauss (Der Zigeunerbaron, Eine nacht in Venedig, Wiener Blut) ; c’est le ténor viennois parfait, voix légère, timbre argenté et de l’esprit en diable… Plus viennois que beaucoup de Viennois !
 
Mais très vite va se révéler un répertoire de prédilection, l’opéra français. Son legs au disque est aujourd’hui encore une référence.
 
Il y aura d’abord Faust de Gounod, qu’il enregistre avec Victoria de los Angeles et Boris Christoff sous la direction d’André Cluytens une première fois en 1953 puis à nouveau (en stéréo) en 1958, avec quasiment la même équipe. Si le rire démoniaque de Christoff peut avoir vieilli, la performance du ténor qui n’a encore que 28 ans est intemporelle. Ce qui frappe tout d’abord c’est le naturel : naturel d’une diction française parfaite sans aucun accent, le naturel d’un style, jamais ampoulé. En plus de la jeunesse éclatante de la voix, on reste émerveillé par sa technique, ne laissant voir aucune faille ou tension, même dans la montée au contre-ut du « Salut demeure chaste et pure », négociée avec élégance et apparente facilité… Une telle perfection dès le départ est impressionnante.
 
Et ce miracle de Faust se reproduira, démontrant qu’il ne s’agissait en aucun cas d’un accident. Suivront en effet une Mireille (malheureusement disqualifiée par une Jeannette Vivalda au chant bien pointu et daté), un Devin du Village, une Platée et un Orphée à Aix, et bien sûr Carmen avec Victoria de los Angeles en 1959 puis Maria Callas en 1964. Son Don José est lui aussi rentré dans la légende : un peu corseté (ce Don José a de la noblesse) il n’est ni pitoyable, ni risible, simplement humain.
 
Même plus tardivement, quand la voix ne séduira plus par sa lumière naturelle, ces réussites se reproduiront : il suffit d’écouter l’enregistrement de Manon avec Beverly Sills en 1970, pour comprendre que l’art de la demi-teinte et la science du mot sont restés uniques. Il ne faudrait pas oublier Berlioz, qu’il a servi et défendu tout au long de sa carrière, de la Damnation à Benvenuto Cellini, des Troyens à Lelio. Il est un des artisans qui, sous la baguette de Sir Colin Davis, ont participé à la sortie du purgatoire de Berlioz. L’apogée sera peut-être atteinte dans un Gérald de Lakmé (malheureusement en extraits avec la pâle Gianna d’Angelo) et un Nadir des Pêcheurs de Perles indispensables (malgré quelques duretés de Janine Micheau) où la voix d’une grande pureté se conjugue à une science parfaite de la prosodie française.
 
L’opéra russe qui lui aura permis de débuter sa carrière discographique est paradoxalement peu représenté au disque : deux Boris Godounov, une Iolanta de Tchaïkovski tardive (1984) et encore plus étonnant un seul Lenski, et encore, en Anglais, alors que ce rôle l’aura accompagné tout au long de sa carrière sur les scènes du monde entier. Il avoue d’ailleurs une tendresse particulière pour ce personnage.
 
Il ne faudrait pas oublier ses performances dans l’opéra allemand, Weber (il débute à Paris dans Oberon) ou Flotow et bien sûr Mozart qu’il aura servi avec un rare bonheur dans le monde entier, et dès les années 1950 à Aix en Provence. Il laisse au disque des Tamino (chez Klemperer), Belmonte (chez Krips notamment) ou Idoménée marquants.
 
Il faudrait tout citer en exemple ! Car les lieder et autres mélodies russes ont été également défendus avec passion. Ce qui fait référence et ce qui reste unique, plus que la versatilité que l’on trouve chez d’autres chanteurs, c’est une humilité totale de l’artiste au service d’un répertoire. Ce ne sera jamais « Nicolai Gedda chante l’opéra français » ou « Nicolai Gedda chante l’opéra viennois » ; dans l’opéra français, il est un ténor français, dans l’opérette viennoise, il est un ténor viennois. Il s’en explique dans ses mémoires : « Si je chante une œuvre en français, je veux être aussi Français que possible ; je veux exprimer toute sa clarté et sa transparence ».
 
Il y avait sûrement au départ un don réel (et un plaisir) pour les langues : même en tendant l’oreille, on n’entendra aucune intonation douteuse dans son français chanté, plus pur que celui de bien des chanteurs natifs. Mais cela ne suffit pas à tout expliquer. Il y a surtout une intelligence du style, une grande humilité, un travail acharné et perfectionniste pour aboutir à ce que bien peu atteignent : l’universalité.
 
Nicolai Gedda coule aujourd’hui des jours heureux en Suisse, auprès de sa troisième épouse, Aino Sellermark Gedda. Et nous, nous continuons à l’écouter avec une gratitude toujours renouvelée.
Antoine Brunetto
 
Nicolai Gedda en vidéo

 
Une sélection discographique
Lorsque le mot sélection prend tout son sens… Effectuer un choix parmi plus de 200 enregistrements studio et d’innombrables lives, tourne au casse-tête frustrant. On se contentera ici de recenser quelques uns des plus beaux/célèbres enregistrements officiels… Pour le reste vous pouvez y aller avec confiance, il y a peu à jeter !

  • Die lustige Witwe, Lehar avec Elisabeth Schwarzkopf, dirigé par Otto Ackerman,1952, EMI


  • Faust, Gounod avec Victoria de Los Angeles, Boris Christoff, dirigé par André Cluytens, 1953 (MONO) ou 1958 (STEREO), EMI


  • Madama Butterfly, Puccini avec Maria Callas, dirigé par Herbert von Karajan, 1955, EMI


  • Vanessa, Barber avec Eleanor Streber, dirigé par Dimitri Mitropoulos, 1958, RCA


  • Carmen, Bizet avec Victoria de los Angeles, dirigé par Sir Thomas Beecham, 1959, EMI


  • Les pêcheurs de perles, Bizet avec Janine Micheau, dirigé par Pierre Dervaux, 1960, EMI


  • Requiem de Verdi, avec Elisabeth Schwarzkopf, Christa Ludwig, dirigé par Carlo Maria Giulini, 1963, EMI


  • La Flûte Enchantée, Mozart avec Lucia Popp, Gundula Janowitz, dirigé par Otto Klemperer, 1964, EMI


  • Carmen, Bizet avec Maria Callas, dirigé par Georges Prêtre, 1964, EMI


  • Les Contes d’Hoffmann, Offenbach avec Elisabeth Schwarzkopf, Victoria de los Angeles, dirigé par André Cluytens, 1964, EMI


  • L’Enlèvement au Sérail, Mozart avec Anneliese Rothenberger, dirigé par Josef Krips, 1966, EMI


  • Don Giovanni, Mozart, avec Nicolai Ghiaurov, dirigé par Otto Klemperer, 1966, EMI


  • Werther, Massener avec Victoria de los Angeles, dirigé par Georges Prêtre, 1968, EMI


  • Manon, Massenet avec Beverly Sills, dirigé par Julius Rudel, 1970, EMI


  • Idoménée, Mozart, avec Edda Moser, Anneliese Rothenberger, dirigé par Hans Schmidt-Isserstedt, 1971, EMI


  • Benvenuto Cellini, Berlioz avec Christiane Eda-Pierre, dirigé par Sir Colin Davis, 1972, EMI


  • Guillaume Tell (version française), Rossini avec Gabriel Bacquier, Montserrat Caballé, dirigé par Lamberto Gardelli, 1972, EMI


  • La Damnation de Faust, Berlioz avec Joséphine Veasey, dirigé par Sir Colin Davis, 1973, EMI


  • I Puritani, Bellini avec Beverly Sills, dirigé par Julius Rudel, 1973, Westminster


  • Thaïs, Massenet avec Beverly Sills, dirigé par Lorin Maazel, 1976, EMI


  • Louise, Charpentier avec Beverly Sills, dirigé par Julius Rudel, 1977, EMI


  • Cendrillon, Massenet avec Frederica von Stade, dirigé par Julius rudel, 1978, CBS


  • Padmavati, Roussel avec Marilyn Horne, dirigé par Mchel Plasson, 1982, EMI


  • Alceste, Gluck avec Jessye Norman, dirigé par Serge Baudo, 1982, Orfeo


  • Candide, Bernstein, avec June Anderson, Christa Ludwig, dirigé par Leonard Bernstein, 1989, DGG


Pour une première approche la sélection « Great Moments of Nicolai Gedda » (EMI) permet de balayer toute sa carrière (dès ses débuts dans le Postillon de Longjumeau) et l’ étendue de son répertoire.
1 Et il n’est qu’à l’entendre en 1998 lors d’un concert en hommage à Franco Corelli : on ne manquera de noter chez le chanteur de 73 ans un vibrato certain, mais par ailleurs, la voix reste d’une étonnante intégrité avec une registre aigu encore particulièrement préservé.
2 C’est lui qui lui enseignera d’ailleurs tous les rudiments en matière de musique et de chant.
3 Il partagera régulièrement la scène avec Victoria de los Angeles, à l’opéra mais aussi en récital.
4 Propos cités par Charles Osborne en introduction de l’autobiographie de Nicolai Gedda, « Nicolai Gedda My life &Art »
5 Inclus dans la sélection « Great Moments of Nicolai Gedda » parue chez EMI

 

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