Encyclopédie subjective du ténor : Tony Poncet, le bombardier basque

Par Christophe Rizoud | mar 16 Février 2010 | Imprimer

Tony Poncet, le bombardier basque
par Christophe Rizoud
Un ouvrage de sa fille, Mathilde, publié chez L’Harmattan, remet sur le devant de la scène Tony Poncet (1918-1979), ténor français sur lequel le temps avait déposé son voile. Un défaut de mémoire qui n’a rien d’étonnant : le répertoire et le style du chanteur appartiennent à un autre âge, pas si éloigné pourtant, où Nîmes affichait Guillaume Tell, Besançon La Juive, où le Duc de Mantoue chantait « Comme la plume au vent », où Raoul des Huguenots lançait ses contre-ut dans le ton et en voix de poitrine. Cette prouesse, assortie d’une vaillance et d’une puissance hors du commun, valut à Tony Poncet d’être surnommé le « Bombardier basque ». 
 
Tony Poncet, de son vrai nom Antoine Poncé, n’était pourtant pas basque mais plutôt béarnais car, né dans un petit village d’Andalousie le 21 décembre 1918, c’est à Bagnères-de-Bigorre qu’il grandit. Ses parents, comme beaucoup d’espagnols à l’époque, avaient quitté dès le début des années vingt un pays dont le régime politique leur disconvenait. Milieu modeste, pays rude, temps difficiles façonnèrent à la serpe le jeune Antoine qui délaissa dès l’âge de treize ans les bancs de l’école pour enchaîner les petits boulots : mécanicien, livreur et même contrebandier, un clin d’œil du destin à celui qui chantera son premier Don José à Toulon en 1958. De cette enfance, entre gave et sommet, Tony Poncet conserva un accent rocailleux, une rugosité dans le ton qui lui faisait dire : « Je parle comme coulent les torrents des Pyrénées où j'ai grandi ». Vint la guerre. Antoine a 21 ans et du courage à revendre. Bien que non mobilisable puisque ressortissant espagnol, il s’engage ; il est envoyé sur le front le 6 mai 1940 et, un mois plus tard, le 6 juin, fait prisonnier après avoir été grièvement blessé aux cuisses et à la tête. Transféré au Stalag VIIA de Moosburg en Bavière, il y restera pendant cinq ans, malgré deux tentatives d’évasion. Au chef de camp qui, entendant sa voix, proposait qu’on lui apprenne la musique au Mozarteum de Salzbourg, il répondit « Je fais partie d’un pays où les hommes sont fiers et chez moi, mon père s’il apprenait que j’ai chanté pour vous, je crois qu’il me donnerait un coup de fusil ». C’est ainsi que se forgea au fer blanc un patriotisme qui s’exprimera avec une foi décuplée par l’épreuve dans des chants  enregistrés en 1960 chez Philips.
 
 
Le chant, parlons-en justement car Antoine n’a pas attendu l’épreuve des camps pour faire entendre sa voix. Dès l’âge de douze ans, si l’on en croit le récit de sa fille, il possédait « une admirable voix de ténor à l’étendue exceptionnelle, à la puissance rare pour son âge ». Ce don du ciel, il le développe en intégrant à quinze ans la troupe des chanteurs de Bagnères-de-Bigorre. De retour des camps, en 1946, à l’occasion d’un match de rugby qu’il dispute à Toulouse, ses amis le poussent à participer à un concours de chant amateur qu’il emporte haut la main avec l’air de Paillasse « Vesti la giubba » (interprété à l’époque en français ce qui donnait « Me grimer »). Paillasse : son premier rôle sur scène (Avignon 1953) et celui qu’il a chanté le plus durant sa carrière (environ cent cinquante fois). « Il trouvait là un personnage émouvant et humain et vocalement fait pour lui sans difficulté apparente » explique Alain Vanzo en 1994 dans une lettre envoyée à Mathilde Poncé. Sans difficulté apparente quand on sait combien Canio exige de puissance mais aussi de vigilance pour ne pas céder aux sirènes d’un expressionisme de mauvais aloi. On suppose que Tony Poncet s’identifiait, plus qu’un autre, au personnage imaginé par Leoncavallo. Physiquement, avec sa petite taille (1m58) et sa carrure de rugbyman, il y était plus crédible qu’en Arnold ou en Manrico (Manrique). Psychologiquement, le caractère latin de Paillasse, sanguin, simple, un peu rude mais courageux, et généreux, ne devait pas être si éloigné du sien. « S’ils veulent que je bisse, d’accord ! » disait-il au chef d’orchestre, Paul Jamin, avant d’entrer en scène. Et de fait, « Après l’air “ me grimer ”, la salle était debout, des bravos et des applaudissements sans fin » témoigne un admirateur belge. La critique elle aussi s’enthousiasmait : « Ardeur et véhémence », « Vraie voix large, ample, bien timbrée, sonore, puissante, naturellement placée et émise, à l’aise dans tous les registres, une voix comme il y en a peu », « le rare prestige d’un admirable don », « une présence scénique exemplaire », « l’excellence de son style vocal, de son articulation irréprochable, de son jeu ». Mieux, une rencontre unique entre un rôle et un interprète.
 

 
 
Le premier prix de Toulouse décide de l’avenir d’Antoine. Il part à Paris tenter sa chance. Là, il emporte le concours de ténors organisé par la Gaité-Lyrique, entre dans les chœurs de ce théâtre et parallèlement, réussit à être admis au Conservatoire de Paris. Après quatre ans d’études, André Baugé lui met le pied à l’étrier. Avignon et Toulouse commencent à l’applaudir dans Paillasse quand intervient en mars 1954 le Concours International des ténors de Cannes, événement mythique qui couronne en une seule édition Alain Vanzo dans la catégorie « lyrique », Guy Chauvet dans la catégorie « lyrique dramatique » et Antoine Poncé dans la catégorie « fort ténor ». Catégories on ne peut plus discutables à vrai dire. Alain Vanzo, Gérald exemplaire (Lakmé), n’aurait-il pas dû être considéré comme « léger » (c’est Roger Gardes qui emporte le prix dans cette catégorie en chantant précisément « Fantaisie, ô divins mensonges ») ? Quant à Tony Poncet, il interprétera plus tard avec succès le duc de Mantoue (Rigoletto) dont le moins qu’on puisse dire est qu’il ne figure pas d’habitude au tableau de chasse du « fort ténor ». Ce duc de Mantoue ne manque pas d’interroger d’ailleurs. Comment une voix aussi imposante a-t-elle pu se glisser dans les hauts-de-chausses d’un personnage qui se distingue plus par l’élégance, la souplesse et la sveltesse que par le muscle. « Son premier bis fut le meilleur, presque suave » écrit François Malric en 1968 dans Le Midi Libre à propos de « La plume au vent » (« la donna e mobile ») que le ténor se paya le luxe de trisser lors d’une représentation à Montpellier. La remarque du journaliste nous éclaire sur la nature de l’interprétation, sans doute plus corsée que celles auxquelles nous sommes accoutumés. Ce succès souligne deux autres composantes du chant de Tony Poncet : l’art de la demi-teinte, une capacité à alléger qui contraste avec le caractère naturellement massif de la voix, et une facilité dans l’aigu, quand en théorie le « fort ténor » n’est pas censé atteindre le fameux contre-ut. Michel Dens raconte qu’il « interprétait les airs les plus aigus et réputés difficile, avec une force et une facilité étonnante. Tous les ouvrages d’opéra qu’il interprétait étaient chantés intégralement dans la tessiture vocale voulue par le compositeur. Il ne transposait aucun air ». Tony Poncet en concevait à juste titre une certaine fierté, déclarant : « aucun ténor que l’on classe parmi les plus grands, Mario del Monaco, Giuseppe Di Stefano, Franco Corelli, ne chante dans le ton (toujours un demi-ton ou un ton en-dessous de la partition)… C’est pour cela que je désirerais que l’on réunisse durant une semaine les dix meilleurs ténors italiens et je les prends un par un. Alors on verra bien celui qui chante et ceux qui vocalisent. »
 

 
Le concours des « Voix d’or » de Cannes ouvre à Antoine Poncé les portes du Nouveau Monde. Un impresario américain, Abe Saperstein, l’engage dans sa troupe et lui fait parcourir les Etats-Unis, le Canada et le Mexique. Expérience sans lendemains. Le ténor se sent exploité. On le fait chanter dans des salles obscures. On lui fait miroiter en vain le Metropolitan Opera ; on lui propose de jouer les doublures de Mario Lanza (« Si Lanza a accepté de jouer le rôle d’un chanteur, qu’il chante lui-même ! » s’emporte-t-il) ; on lui propose même de se produire dans un night-club new-yorkais. Il refuse. Il ne veut pas être chanteur de variété mais chanteur d’opéra. De cette aventure, il ne rapporte finalement que son pseudonyme : Tony Poncet. Sa carrière se limitera désormais à la France et la Belgique avec quelques rares incursions à l’étranger : Roumanie, Turquie, Algérie, Alger à laquelle il offrira tout de même son premier Radamès (Aïda) en 1960. Il ne retournera aux Etats-Unis qu’en 1969 le temps d’une représentation des Huguenots, à Carnegie Hall aux côtés de Beverly Sills. A Paris, Maurice Lehmann, administrateur de la Réunion des Théâtres Lyriques Nationaux argue de sa petite taille pour ne pas lui confier de rôles, ce qui le met en rage : « Caruso fait deux centimètres de plus que moi, mais il a deux notes d’aigu en moins ! ». Il faudra l’intervention d’Antoine Pinay pour qu’il soit auditionné à l’Opéra de Paris en juin 1956 et engagé dans la foulée. C’est ainsi qu’il débute le 27 janvier 1957 à l’Opéra Comique dans Paillasse et le 5 avril 1957 sur la scène du Palais Garnier dans le chanteur italien du Chevalier à la rose (avec Régine Crespin en Maréchale). Paris applaudira aussi son Rodolphe dans La Bohème en 1958, son Torido de Cavalleria Rusticana et son Duc de Mantoue en 1962. C’est à peu près tout. En 1961, après être resté quatre ans pensionnaire des théâtres lyriques nationaux, il claque la porte. Mathilde Poncé explique cette démission par la lourdeur administrative des grandes scènes parisiennes et par le désir qu’avait Tony Poncet d’explorer un autre répertoire. D’autres versions laissent entendre que sa rudesse et son franc-parler ne trouvaient pas leur place dans un milieu parisien où une certaine préciosité fait loi. Toujours est-il que c’est désormais en dehors de Paris que se forgera la légende. Toulouse applaudira son premier Arnold (Guillaume Tell) en 1960, Verviers son premier Raoul (Les Huguenots) en 1961, Aix-en-Provence son premier Eléazar (La juive) en 1962. Trois œuvres dans lesquels Tony Poncet fait revivre le souvenir glorieux de Gilbert Duprez. Rien de moins. Guillaume Tell surtout devient l’opéra emblématique du chanteur béarnais qui promène son Arnold et ses vingt-deux contre-ut un peu partout : Nîmes, Oran, Dijon, Aix-en-Provence (1961) ; Nantes, Liège (1962) ; Bordeaux, Rouen, Verviers (1963), Lille, Calais, Mons (1964) ; etc. Le record est atteint en 1965 où il cumule plus de trente représentations de Guillaume Tell en une seule année. Il s’agit d’ailleurs du dernier opéra qu’il interprètera intégralement (en version de concert à Liège en décembre 1971). « Ce n’est pas un opéra mais un exploit vocal », confiera Tony Poncet, « Quand vous donnez Guillaume Tell, c’est comme si vous aviez chanté trois Faust ou dix Rigoletto dans la même soirée. ». On trouve sur Internet un témoignage sonore d’« Asile héréditaire » tandis qu’un spectateur de l’époque raconte : « Je me souviens de lui campé sur ses jambes pour occuper tout l'espace de la scène, bien planté dans le plancher de l'opéra, en prise avec le sol lui même, un costume vert bouteille, chamois, marron, de hautes bottes en daim, à semelles rehaussées, poussant son “Asile héréditaire” avec fougue, hargne et rage, comme un défi au public, à l'histoire, à l'art du chant, à lui-même et aux très hautes notes qu'il était certain d'atteindre… ». Une indéniable bravoure sur laquelle notre époque jette une oreille dédaigneuse. Ainsi Sergio Segalini écrit en mars 1989 dans l’Avant-Scène Opéra : « En France, un seul ténor s’est entiché d’Arnold. Tony Poncet qui, à défaut d’intégrale, signe des extraits chez Philips en 1961. Le musicien est fruste, le chanteur d’une immense banalité, frôlant parfois l’amateurisme pur et simple. Sa conception est encore celle des années cinquante, tout en muscles, dictée seulement par le désir d’imposer volume, puissance et autorité ». A rapprocher d’un article publié dans La Dépêche le 16 octobre 1960 : « Bien entendu, il n’est que vocal mais il l’est magnifiquement, la richesse de son foyer, l’ampleur et la beauté des sons ouverts, la puissance magnifique de l’aigu font de Tony Poncet une exception ». Qui croire ? Si la partition avec son seul forte indiqué sur le sur le La bémol de « murs chéris » semble pencher du côté de Segalini, la charge n’est-elle pas un peu outrée ? « C’est qu’il y avait là une ampleur de diction et d’organe qui subjuguaient l’auditeur et que ces admirables mélodies du grand maître italien rayonnaient d’une lumière nouvelle en passant par les notes de poitrine de cet organe merveilleux et par une déclamation d’une puissance inconnue » Encore une critique des années soixante qui louange Tony Poncet ? Non, ce sont les mots de Charles Gounod au sujet de l’Arnold de Gilbert Duprez.
 
 
La carrière de Tony Poncet s’essouffle vite. A partir de 1967, le tableau chronologique des représentations, présenté en annexe de sa biographie, accuse une baisse de régime. Encore une cinquantaine de soirée en 1967, trente en 1968, quinze en 1969, dix-neuf en 1970 puis à partir de 1971, plus d’opéras (excepté Guillaume Tell à Liège en version de concert) et moins d’une dizaine de galas de bel canto par an jusqu’au 13 décembre 1977, date de son dernier récital. Une poignée d’année pour une poignée de rôles. Outre ceux déjà cités (dans le désordre : Canio, Rodolphe, Torido, Don José, le Duc de Mantoue, le Chanteur italien, Raoul, Arnold, Eléazar, Radamès), restent un Mario Cavaradossi (Tosca) sans lendemain en tout début de parcours (1953 à Bagnères-de-Bigorre), un Manrique (Le Trouvère) qu’il emplit de vaillance (pour la première fois à Verviers en 1963), un Fernand (La Favorite) qui arrive trop tard (1967 à Toulouse) pour laisser un souvenir impérissable. Il faut citer aussi Vasco de Gama (L’Africaine) abordé dès 1965 à Rouen (cinq jours après avoir chanté Radamès !), rôle trop central pour une voix dont le medium accuse quelques faiblesses. Plus intéressant devait être son prophète Jean (Herodiade), présenté d’abord à Liège en 1963, dans lequel on l’imagine magnifique, et ce Sou-Chong du Pays du sourire, prince oublié aujourd’hui dont seul subsiste dans nos mémoires l’air « Je t’ai donné mon cœur ». Poncet, moins séduisant que Vanzo, moins majestueux que Thill, ensorcelle tout de même. L’étoffe reste rugueuse mais le chant est habité, ferme et doux avec, en coup de Jarnac, un contre-ré bémol, balancé à plein poumons, qui cloue l’auditeur sur place.
 

 
De cette carrière écourtée, on cherche encore l’explication. Sa biographie observe un silence pudique. Tony Poncet, colosse aux pieds d’argile ? Chanteur prématurément usé par des rôles trop lourds enchainés trop rapidement ? Ténor victime de cette technique sommaire que certains pointèrent du doigt. « Il possédait une voix capable de se mesurer avec les plus grands mais il manquait un peu de constance dans le travail pour améliorer son style et ses ennuis musicaux » écrit Jean Giraudeau à Mathilde Poncé au sujet de ce père qu’elle cherche à mieux connaître. Née en 1969, elle n’avait que dix ans quand il mourut à Libourne, le 13 novembre 1979 d’une maladie dont on ignore le nom mais qui est peut-être la cause de son retrait prématuré des scènes. Le disque pourrait aussi apporter un éclairage sur l’évolution de la voix mais très peu d’enregistrements sont disponibles aujourd’hui. La discographie, pourtant généreuse, avec en 1964 un Richard du Bal Masqué et la même année un Hoffmann qu’il ne présentera jamais sur scène, s’interrompt brusquement en 1966. Pourquoi ? Des extraits douloureux d’un de ses derniers récitals, « De l’opérette à l’opéra » apportent une réponse. Est-ce la bonne ? Autant d’interrogations qui ne sont pas assez essentielles pour former une conclusion au regard de l’adulation que suscita Tony Poncet. Triomphes, ovations, débordements d’enthousiasme ont accompagné tout au long de sa carrière un ténor qui ne manquait pas de caractère. A lui donc le dernier mot, cette réplique superbe faite à un journaliste qui lui demandait s’il était satisfait de son parcours : « Oui ! Pourquoi pas. J'ai réussi, non ? J'ai vaincu en ténor héroïque. Je peux chanter Le Trouvère, Aïda ou Le Pays du sourire, Carmen, Les Huguenots et tout ça dans le ton ! Les Italiens transposent. Moi, je veux chanter dans le ton, c'est mon panache à moi ».
 
Christophe Rizoud
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