Eritrea sauvée des eaux vénitiennes

Par Sylvain Fort | lun 07 Juillet 2014 | Imprimer

Les 8, 10 et 11 juillet prochains, L'Eritrea de Cavalli renaîtra de ses cendres dans la ville même où elle avait vu le jour : Venise. Co-produite par La Fenice et le Venetian Center for Baroque Music, la recréation sera dirigée par Stefano Montanari et mise en scène par Olivier Lexa, qui publie en septembre une biographie de Cavalli, chez Actes-Sud.


En recréant L’Eritrea de Cavalli et Faustini, opéra non représenté dans son intégralité depuis le XVIIe siècle, le Teatro La Fenice et vous-même répondez à une curiosité toujours plus vive de la part du public et des maisons d’opéra pour Cavalli. Quel est votre rapport à ce compositeur ?

Je viens de mettre un point final à mon ouvrage sur Cavalli, la première véritable biographie de cet immense artiste. Le livre sort chez Actes-Sud en septembre. C’est le résultat de cinq ans de travail depuis mon arrivée à Venise. Mais pour moi, ce n’est qu’un début : il y a encore beaucoup à faire, et de nombreux opéras à exhumer. Depuis notre collaboration à la recréation d’Elena l’année dernière à Aix, nous travaillons étroitement avec Leonardo Garcia Alarcon (ensemble nous créons une collection de livres-disques, dont le premier opus cavallien sortira au printemps), avec La Fenice et d’autres maisons d’opéra pour différents projets jusqu’en 2017, mais aussi avec Ellen Rosand, Dinko Fabris, l’IMS en relation avec Bäreinreiter. En tant que directeur du Venetian Centre for Baroque Music, ce travail n’aurait pas été possible sans le soutien exceptionnel de Gilles Etrillard, mon président et également président du groupe LFPI : c’est lui qui est aujourd’hui le pilier de toutes ces activités. Or aujourd’hui, on sait que s’intéresser à Cavalli n’est pas moins fondamental que d’étudier Rossini ou Verdi : l’auteur de Giasone ne fut-il pas le compositeur italien le plus populaire, de son vivant, avant l’avènement des deux maîtres du bel canto du XIXe siècle ? N’est-il pas maintenant joué aux quatre coins du monde, rencontrant un succès grandissant ? Si il est arrivé à Cavalli d’être moins interprété que les autres grand compositeurs d’opéra italiens, c’est qu’avant les transcriptions modernes, aucun opéra de Cavalli n’avait donné lieu à l’impression d’un quelconque matériel musical. Les seules sources disponibles étaient des manuscrits souvent incomplets, n’offrant pas de parties séparées et difficiles à déchiffrer pour l’interprète du XXe siècle. Si l’on avait disposé pour les trente-trois opéras de Cavalli des matériels musicaux similaires à ceux des œuvres de Mozart, Rossini ou Verdi, le compositeur vénitien serait, depuis bien plus longtemps qu’il ne l’est, au répertoire des salles lyriques du monde entier.

En quoi Cavalli est-il si génial ?

Avec ses airs brefs, d’une séduction immédiate et son art du récit, inégalé, il est un de seuls musiciens du Seicento qui composa dans un style lui étant propre, immédiatement reconnaissable, et qu’il n’abandonna à aucun prix, quitte à être victime des changements de mode en fin de carrière. La fluidité qui fut sa marque, passant avec une aisance déconcertante du recitar cantando à l’aria au détour de l’arioso, mais aussi de l’émotion tragique aux scènes les plus désopilantes au sein d’un même ouvrage, fit que sa musique n’entrava jamais le théâtre, l’un soutenant l’autre et l’embellissant à un niveau de perfection rarement atteint dans l’histoire. D’ailleurs, plus que tout autre, Cavalli fut imité ; c’est lui qui fixa les canons de l’art lyrique. Ses lamenti inspirèrent maints compositeurs – dont Purcell dans son célèbre air de Didon, « When I am laid in earth ». Les sommeils (Atys de Lully…), les scènes infernales (Rameau…), les airs avec trompette (Haendel…) et, au-delà de la période baroque, le valet bouffe (Leporello), le travestissement (Chérubin), le duo d’amour (Tristan und Isolde), la scène de folie (Lucia di Lammermoor), la scène de la lettre (Tatiana dans Eugène Onéguine), l’invocation (Ulrica dans Un Ballo in Maschera)… Tout cela vient de Cavalli.

Comment êtes-vous venu à signer la mise en scène de L’Eritrea cet été avec le Teatro La Fenice ?

C’est très simple : ils ont fait appel à moi ! La direction savait que j’étais davantage attaché à l’interprétation et au spectacle qu’à la musicologie « pure et dure ». Je ne suis d’ailleurs pas musicologue, contrairement à ce que j’ai pu lire ça et là. De formation, je suis musicien et historien ; mais j’ai commencé mon parcours professionnel en travaillant au théâtre, en 1998 à Aix-en-Provence, sur Salinger de Koltès avec Geneviève Hurtevent (aujourd’hui un des « piliers » de l’Opéra de Marseille), que j’ai assistée sur la mise en scène et qui m’avait confié un rôle dans le spectacle. Par la suite, j’ai été assistant de Benjamin Lazar au Théâtre de l’incrédule pendant trois ans. Et j’avoue avoir préparé un retour à la scène depuis quelque temps, grâce à mon travail sur Cavalli ; j’ai d’ailleurs déjà exprimé mes aspirations dans mon roman Morceaux choisis, paru en 2011 chez Léo Scheer : rendre visible une réalité cachée, supérieure, spirituelle, sans oublier l’humour, la légèreté, le mouvement, la folie. D’autres mises en scène sont prévues après L’Eritrea, toujours dans le répertoire vénitien. En dehors de celui-ci, deux auteurs m’attirent particulièrement : Maeterlinck et Koltès.


Eritrea : décors de la création © DR

Pourquoi L’Eritrea ?

Parce que c’est un des opéras les plus riches et les plus étonnants de Cavalli et Faustini. On peut le considérer comme le premier opéra bouffe de l’histoire : l’intrigue et son traitement sont désopilants. Dans L’Eritrea, le premier élément sautant aux yeux est la concentration de la trame autour d’un nombre restreint de protagonistes : l’opéra n’en compte que onze, ce qui induit une grande efficacité du rythme théâtral. A la fois dense, nuancée tout en donnant lieu à des passages hilarants, l’action de L’Eritrea, résolument exotique, se déroule en Orient. Au milieu d’une joyeuse compagnie de pécheurs, de pêcheuses et autres capitaines, elle met en scène une princesse assyrienne (Eritrea) se travestissant et se faisant passer pour son frère jumeau afin de demander la main de Laodicea, reine de Phénicie, qui vient de céder aux avances d’Eurimedonte, prince d’Egypte aimé d’Eritrea. De son côté, Teramene, amoureux de cette dernière, perd la raison car il la croit morte : il délire continûment de la scène 8 de l’acte I à la scène 2 de l’acte III, donnant lieu à une folie démonstrative et truculente qui complète allègrement notre anthologie en la matière… Les scènes comiques sont d’ailleurs majoritaires au sein du livret. L’intégralité du premier acte est particulièrement cocasse, donnant lieu à différents quiproquos dus au travestissement d’Eritrea : le prince Teramene aime le roi Periandro (Eritrea trasvestie) qui aime le prince Eurimedonte (résumons : un homme aime un homme qui aime un homme). Plus tard, Misena, ignorant que Periandro est en réalité Eritrea, a cette fabuleuse idée de le travestir en femme afin qu’il (elle) s’évade du palais : nous avons donc une femme travestie en homme que l’on propose de travestir en femme… De son côté, Laodicea, tombée amoureuse de Periandro et ne se doutant pas qu’il est en réalité une femme, se plaint explicitement du caractère platonique de leur relation : « Correte, entrate, entrate in questo petto. Portatemi il diletto.» (I, 6) ; elle appelle continûment Periandro à rejoindre son lit, mais celui-ci retarde toujours son consentement… A la fin de l’opéra, un consensus aboutit au couronnement de Teramane, fou à lier : la démence est appelée à monter sur le trône ! Fidèle aux unités de temps et de lieu, le librettiste signe après son grand opéra mythologique La Calisto,  une œuvre excluant les personnages divins (en dehors du bref prologue), au point que Laodicea vient à s’en plaindre : « Il n’y a donc pas de dieu au ciel pour veiller sur nous ? » (II, 12). A l’époque de sa création, le succès fut au rendez-vous de L’Eritrea, et la fit entrer au panthéon des rares ouvrages repris à Venise plusieurs années après sa création. Dans la préface du livret, on peut lire qu’Eritrea « espère […] faire belle figure par la vertu de ce seul Cavalli qui, connu et estimé de tous, est vénéré même par ses rivaux ».

En quoi consiste votre travail en tant metteur en scène de la production ?

J’avoue qu’habiter Venise depuis maintenant cinq ans m’a beaucoup aidé dans la compréhension de ce répertoire, si typiquement vénitien… Pour L’Eritrea, mon travail s’appuie surtout sur deux points : la portée comique du texte, et la gestualité baroque. Par ailleurs, privilégier de la collaboration des Musei Civici est également une grande chance : s’agissant d’une intrigue se déroulant dans un palais royal, disposer de Ca’ Pesaro répond à un rêve. Enfin, grâce à la confiance du Teatro La Fenice, nous avons la joie d’avancer main dans la main avec Stefano Montanari ; c’est un réel bonheur que de travailler avec lui : il a un sens du théâtre qui nous permet de développer des propositions surprenantes. Par ailleurs, nous disposons d’une magnifique équipe de chanteurs, rompus au style et à la gestuelle baroques, et de musiciens également très expérimentés. Je ne remercierai jamais assez Cristiano Chiarot, surintendant de la Fenice, de la confiance qu’il m’a manifestée.

 

 

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