Ermonela Jaho, à l'orée d'horizons nouveaux

Par Brigitte Maroillat | ven 08 Avril 2022 | Imprimer

Elle n’a pas son pareil pour porter au sublime les fêlures secrètes, les blessures intimes des âmes abîmées par les épreuves qu’elle habite viscéralement comme si sa vie en dépendait. Ermonela Jaho chante, ce samedi soir, Thaïs au Théâtre des Champs Elysées aux cotés de Ludovic Tezier et Pene Pati. Dans le salon à l’atmosphère feutrée de son hôtel parisien, comme si le temps s’était arrêté, l’artiste a livré en toute simplicité sa vision de Thaïs, ses adieux imminents à Violetta et son ouverture à d’autres rôles, ces figures de femmes à la fois fortes et fragiles qu’elle affectionne tant. Le tout sur le mode d’une conversation à bâton rompu, lors d’une rencontre chaleureuse décidée dans la spontanéité du moment.

Ermonela Jaho avait déjà chanté Thaïs en version concertante, il y a quatre ans, au festival de Perelada, au coté de Placido Domingo et elle rêverait de pouvoir incarner de nouveau ce personnage sur scène. Pour elle, l’opéra Massenet est « une leçon autant musicale que de vie, cette œuvre ayant un effet salvateur pour l’âme ». Musicalement sublime, la partition a eu sur l’ensemble de la distribution, lors des répétitions, « un effet de méditation collective ». « On a ressenti vraiment le besoin d’entrer ensemble dans cette œuvre, en communion, ce qui nous a incontestablement rapprochés ». Selon Ermonela Jaho, Thaïs est engagée dans « une quête de vérité et d’amour universel, et non un amour charnel imposé par un homme, en l’occurence Athanael » . Elle accomplit un voyage spirituel, à travers « un combat permanent entre ce qui soumet et ce qui libère ». La voix doit traduire cette « évolution entre terre et ciel, entre réel et idéal » dans un drame « très lyrique sur la trame d’une écriture musicale fine et ciselée ». Pour toutes ces raisons, la version concertante est, aux yeux de l’artiste, un cadre trop réducteur pour véritablement porter l’œuvre à son paroxysme de beauté, même si, par ailleurs, elle se réjouit à la perspective de chanter cet opéra à Paris aux cotés de collègues pour lesquelles elle témoigne, au fil de ses propos, une grande d’affection.

Ermonela Jaho est désormais est au cœur d’une période de transition dans son parcours artistique. Elle s’apprête, en effet, à dire adieu au personnage dont elle a épousé de tout son être le destin et qui coule littéralement dans ses veines : Violetta, ce cœur à l’agonie dans la parenthèse d’un dernier souffle de vie. « Je l’ai tellement portée par tous les pores de ma peau, qu’il est temps aujourd’hui de la quitter, car c’est moi qui mourrais de l’avoir trop interprétée. Ma dernière Violetta sera sans doute celle de La Traviata programmée au Met, du 26 décembre 2022 au 28 janvier 2023 ».  En laissant derrière elle une figure emblématique de sa carrière, l’artiste s’ouvre à d’autres portraits de femmes qu’elle porte déjà en elle. Trois prises de rôles à venir et un en suspens : Nedda de Pagliacci au Royal Opera House (du 13 juin au 20 juillet 2022), Fedora au Teatro communale de Bologne  (du 23 décembre 2023 au 31 janvier 2024) et La voix humaine au Teatro Real de Madrid (du 12 février au 28 mars 2024). Dans le parcours riche en perspective d’Ermonela Jaho, il reste toutefois un personnage qui lui tenait à cœur et qu’elle n’a pu incarner pour cause de crise sanitaire : Iris de Pietro Mascagni qui était programmée à Madrid en mai 2020 et in fine annulé. La soprano avait d’ailleurs exprimé, dans une interview qu’elle nous avait accordée pendant le premier confinement, tout son enthousiasme à la perspective d’épouser le destin d’une héroïne qui a beaucoup inspiré Puccini pour sa Madama Butterfly et que l’artiste qualifiait de « chef d’œuvre à la beauté bouleversante ». Cette prise de rôle en suspens est revenu comme une récurrence, au fil des propos de l’artiste, et on l’on sent alors à quel point ce personnage l’habite et l’inspire et telle a été grande la déception de ne pas l’incarner. Elle ne désespère pas toutefois de lui donner vie dans un avenir proche.

Au cœur de cette chaleureuse conversation, et comme à son habitude, ne pensant pas qu’à elle-même, Ermonela Jaho a également évoqué des souvenirs et des collègues qui l’ont touchée, comme Nadine Denize, dont elle admire « le cœur autant que le talent », dans ce Dialogue des Carmélites, en 2013 à l'Opéra de Toulon, qui les ont faites se côtoyer, l’une à l’apogée de sa carrière, et l’autre à l’orée de son destin d’artiste lyrique. Elle a également évoqué le parcours d’exception de Gregory Kunde, au côté duquel elle devait incarner Iris, ainsi que le souvenir du regretté Marcello Giordani.

Dans l’évocation autant de ses projets que de ses rencontres, Ermonela Jaho s’est montrée fidèle à elle-même, en nous livrant tant une leçon d’humilité qu’un témoignage de simplicité. Et c’est aussi en cela qu’elle est une grande artiste.

 

 

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