Giorgos Koumendakis, qui êtes-vous?

Par Maurice Salles | jeu 06 Janvier 2022 | Imprimer

Protéiforme : c’est l’adjectif qui vient à l’esprit quand on s’intéresse à l’œuvre de Giorgos Koumendakis, l’auteur de la musique de l’opéra La meurtrière créé à Athènes en 2014 et à nouveau à l’affiche de l’Opéra National de Grèce. Comme Protée pouvait changer de forme à volonté, ce compositeur fécond a créé des œuvres multiples, quatuors, concertos, pièces vocales, œuvres chorales, musiques de scène, musique de ballet, musique de films, et pas moins de cinq pièces lyriques dont la dernière connue est justement cet opéra. A l’occasion de cette reprise, Forumopera.com l’a rencontré. L'entretien laissera un goût d'inachevé quant au projet évoqué, mais la file d'attente des candidats à un entretien était encore longue !



Giorgos Koumendakis, comment devient-on compositeur ? Est-ce une tradition familiale ?
Non. Mais j’ai eu la chance, dans mon enfance, en Crête, de grandir dans un environnement aussi bien familial qu’amical qui a suscité et développé en moi le goût de la littérature et de la musique. Si la réalité de l’environnement crétois n’était pas la plus favorable à la musique dite savante, on pouvait pourtant s’imprégner des survivances de la musique byzantine, et évidemment de la musique populaire. Dès l’adolescence j’ai éprouvé le besoin de dire quelque chose à ma façon, et la voie la plus évidente était de perturber les formes, de renverser les codes.

Avez-vous pratiqué un instrument ?
D’abord l’accordéon chromatique, puis le piano.

En autodidacte ?
Non, j’ai reçu une formation, en Crête d’abord puis au Conservatoire  d’Athènes.

N’êtes-vous pas ensuite venu en France ?
Oui, j’ai suivi les leçons de Pierre Boulez, de Iannis Xenakis, de György Ligeti.

Ils étaient alors considérés comme des compositeurs d’avant-garde. Souhaitiez-vous être assimilé à ce concept ?
Comme je l’ai dit,  je me suis toujours positionné, dès mes premiers essais de création, dès mon adolescence, en opposition avec les formes académiques. C’était ma façon d’affirmer ma personnalité. Vers le milieu des années 90 j’ai éprouvé le besoin d’une remise à plat, toujours dans l’optique d’une affirmation plus profonde de moi-même. C’est une constante dans mon parcours que de vouloir renverser la table plutôt que de m’asseoir à une place assignée.

Peut-on dire alors que vous avez-tourné le dos à une musique « intellectuelle » ?
Si vous voulez, encore que pour moi cette façon de parler contient encore le risque d’une étiquette et c’est justement ce que je refuse. J’ai éprouvé, vers mes trente-cinq ans, le désir de m’affirmer en tant que Grec, ce qui entraînait un retour aux sources de la musique en Grèce et vers la musique dite « traditionnelle », mais dans une approche personnelle qui est, je l’ai déjà dit, celle du « renversement ». Donc, retrouver les éléments de cette tradition pour les recomposer à ma manière. Faire des éléments de la musique traditionnelle un idiome personnel.

Le choix du sujet de l’opéra [La Meurtrière] est-il lié à des circonstances particulières ou ce sujet vous intéressait-il depuis longtemps, et le moment était venu pour vous de le traiter ?
Non, ni l’un ni l’autre. C’est le résultat d’une proposition du librettiste, qui m’a convaincu. Je connaissais la nouvelle de Papadiamantis, mais en la relisant dans la perspective d’en faire un opéra  tout son potentiel m’est apparu comme une évidence. C’est une monodrame-tragédie, avec un personnage digne des tragédies antiques mais qui n’en n’est pas issu. Il sort d’une réalité grecque peut-être contemporaine de l’écrivain, dont l’héroïne pourrait être un personnage des Humiliés et offensés de Dostoïevski. Dès lors la musique va sortir elle aussi de la réalité grecque, à partir d’éléments qu’on peut définir comme folkloriques mais qui sont réemployés, réagencés, retravaillés. C’est dans cette réélaboration que se situe une grande part du travail de composition. Au fond, je me suis efforcé de travailler comme les auteurs anonymes des pièces musicales qui constituent le répertoire traditionnel, d’être un créateur grec comme ils l’étaient.

Ecrire pour la voix vous a-t-il posé des problèmes particuliers ?
Oui, en général, mais spécialement pour cette œuvre, car la langue du livret est déjà très musicale, et donc cela m’imposait d’écrire pour respecter et transmettre cette musicalité inhérente à la langue grecque.

Je crois savoir que vous avez passé une commande à deux créateurs turcs, un compositeur et un  librettiste…
Oui, c’est un oratorio. Nous avons le projet de créer l’œuvre ici à Athènes en 2022. C’est une commande liée à la célébration de l’Indépendance de la Grèce. Elle n’a été obtenue qu’à l’issue d’un long conflit dont l’empire ottoman est sorti perdant. L’oratorio se propose comme un dialogue des populations qui ont subi les évènements et leurs conséquences, pour mettre en évidence ce qu’au-delà du conflit elles continuent d’avoir en commun et de partager, les biens immatériels comme la culture, et l’espace, celui de la mer qui sépare mais qui peut réunir.

Un message d’espoir, donc ?
Exactement !

Une dernière question : comment parvenez-vous à concilier votre propension à la composition « sans frontières » avec la pesanteur d’une charge comme celle de Directeur de l’Opéra National de Grèce ?
C’est vrai que depuis que je suis à la direction artistique de l’Opéra National je n’ai rien écrit. Le rythme fou du travail de tous les jours, les complications de la gestion d’un théâtre tel que le nôtre et surtout les efforts constants qu’exige l’accomplissement de notre vision pour le rayonnement de l’Opéra de Grèce à l’étranger et pour sa prospérité ne me laissent pas un seul moment de libre pour me consacrer à mon activité de compositeur… Mais rien ne m’interdit de rêver ; j’ai déjà en tête l’esquisse générale de mon prochain opéra et je me jetterai au travail dès l’expiration de mon contrat à la direction artistique. Pour l’instant je me consacre à concrétiser l’objectif que je me suis fixé dès le début, soutenir la création d’œuvres lyriques grecques par des commandes à des compositeurs grecs. Plus de quatre-vingts commandes ont été passées ces cinq dernières années, et la collaboration avec ces auteurs se poursuit pendant toute la durée du processus de la création, jusqu’au moment de la représentation sur scène.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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