Glyndebourne, mode d'emploi

Par Laurent Bury | jeu 09 Mai 2013 | Imprimer

 

 
Fondé en 1934, le festival de Glyndebourne soufflera l'an prochain ses quatre-vingts bougies, mais il n'a pas pris une ride. Cette année, il innove même en s'ouvrant à un compositeur français dont les œuvres n'avait encore jamais été représentées sur ses planches : Jean-Philippe Rameau, avec Hippolyte et Aricie.
Le 28 mai 1934, John Christie offre à son épouse le plus beau cadeau possible. Né en 1882, ce fils de propriétaire terrien a hérité en 1920 du domaine champêtre de Glyndebourne, près de Lewes, dans le Sussex. Passionné de musique, il se met bientôt à organiser des spectacles lyriques dans la salle de musique du château. En 1930, voulant donner des extraits de L’Enlèvement au sérail, il est à la recherche d’une chanteuse pour tenir le rôle de Blonde ; on lui propose une certaine Audrey Mildmay, membre de la compagnie Carl Rosa. A 48 ans, ce célibataire endurci a le coup de foudre pour la jeune trentenaire. Ils se marient l’année suivante et partirent en voyage de noces à Salzbourg et à Bayreuth ; au retour, John Christie est fermement décidé à agrandir sa salle de musique, mais son épouse suggère qu’il vaudrait mieux créer un authentique petit théâtre doté d’une fosse et de tout le confort moderne. Christie a alors la chance d’engager alors quelques Allemands qui fuyaient le nazisme : le chef d’orchestre Fritz Busch (qui a dirigé à Dresde plusieurs créations straussiennes, Intermezzo en 1924, Die Aegyptische Helena en 1928) et le metteur en scène Carl Ebert, bientôt rejoints par l’Autrichien Rudolf Bing, le futur directeur du Met.
D’emblée, il est décidé que le festival sera mozartien : en 1934, on donne ainsi six représentations des Noces de Figaro, avec Mrs Christie en Suzanne, et six de Così fan tutte (un enregistrement a été conservé de ces deux spectacles, disponible chez Naxos). Les distributions sont internationales mais composées d’inconnus – seul Willi Domgraf-Fassbaender fera ensuite une grande carrière –, et un long entracte permet déjà aux spectateurs de dîner agréablement. En 1935, le choix se porte sur L’Enlèvement au sérail et La Flûte enchantée ; Mrs Christie a heureusement renoncé à interpréter Pamina dont elle n’a pas du tout la voix, mais elle sera Zerline l’année suivante, quand Don Giovanni viendra s’ajouter au répertoire. En 1938, Glyndebourne s’ouvre à d’autres compositeurs que Mozart, avec le Macbeth de Verdi (qui n’avait jusque-là jamais été joué en Angleterre) et Don Pasquale de Donizetti. En 1939, malgré les tensions internationales, le festival a lieu, avec notamment Risë Stevens en Cherubino et Dorabella. La Deuxième Guerre mondiale vient hélas interrompre le bel essor de Glyndebourne, le théâtre devenant un dortoir pour petits Londoniens fuyant les bombardements.
 
L'après-guerre
Dès 1946, l’activité musicale reprend cependant, et 1947 voit la fondation du festival d’Edimbourg, financée par la ville écossaise mais avec une direction artistique confiée à John Christie. Glyndebourne se lance aussi dans la création, avec The Rape of Lucretia en 1946, et Albert Herring en 1947 (la création du festival d’Aldeburgh en 1948 mettra hélas un terme à cette collaboration avec Benjamin Britten). C’est aussi l’époque où Kathleen Ferrier, après avoir créé Lucrèce, accepte de revenir à Glyndebourne chanter l’Orfeo de Gluck.
En 1950, des subsides extérieurs donnent au festival un nouveau souffle, grâce au mécénat. Après une dizaine d’années d’absence, Fritz Busch revient diriger Mozart en 1950 et 1951 (il meurt quelques mois après). Le festival de Glyndebourne devient alors une des grandes manifestations lyrique de la planète et, après les chanteurs inconnus des premières années, ce sont désormais de grands interprètes mozartiens qu’on y entend : Hilde Zadek, Léopold Simoneau et Suzanne Danco dans Don Giovanni, Richard Lewis, Birgit Nilsson et Sena Jurinac dans Idomeneo. En 1954, Le Comte Ory et Le Barbier de Séville viennent s’ajouter à La Cenerentola donnée en 1952, évolution du répertoire due à Vittorio Gui, qui a succédé à Fritz Busch comme chef principal (L’Italienne à Alger viendra en 1957, La Pietra del paragone en 1964). Glyndebourne s’ouvre aussi au répertoire français : La Voix humaine en 1960 (à Edimbourg), Pelléas en 1962 (avec la Mélisande de Denise Duval), Werther et L’Heure espagnole en 1966.
 
Changement de cap
John Christie meurt en 1962 ; son épouse l’avait précédé en 1953. De 1958 à 1999, c’est George Christie, fils de John, qui reprend les rênes du festival. En 1963 John Pritchard succède à Vittorio Gui et restera en place jusqu’en 1977. Outre Mozart, où brille une nouvelle génération de chanteurs, non sans quelques noms surprenants (Gundula Janowitz et Luciano Pavarotti dans Idomeneo en 1964, Gérard Souzay et Montserrat Caballé dans Les Noces de Figaro en 1965), les années 1960 seront marquées par l’exploration du répertoire baroque anglais : en 1966, le festival affiche Dido and Aeneas (avec Janet Baker) et son premier Haendel, Jephtha. Raymond Leppard ressuscite des œuvres jusque-là sombrées dans l’oubli : Le Couronnement de Poppée fait l’objet d’une production professionnelle pour la première fois en Grande-Bretagne (1962), Le Retour d’Ulysse connaît sa première britannique (1972, avec Janet Baker en Pénélope) et l’on donne en recréation mondiale L’Ormindo (1967), puis La Calisto (1970) de Cavalli ; Hugues Cuénod se taille un beau succès dans les rôles travestis. C’est aussi une période faste pour Richard Strauss : si Ariane à Naxos fait partie du répertoire depuis 1950, Le Chevalier à la rose a été donné pour la première fois en 1959, et de nouvelles productions permettent d’aborder de relatives raretés comme Capriccio en 1963, Intermezzo en 1974 (dans les deux cas avec Elisabeth Söderström, puis Felicity Lott pour la reprise dans les années 1980) et Die Schweigsame Frau en 1977.
En 1975, le Rake’s Progress monté par John Cox, éblouit le public, notamment grâce aux décors et costumes de David Hockney (le peintre reviendra pour La Flûte enchantée en 1978). Après une Petite Renarde rusée donnée lors de la même édition, Janacek sera plus tard honoré par un cycle monté par Nikolaus Lehnhoff (Katia Kabanova en 1988, Jenufa en 1989 et L’Affaire Makropoulos en 1995 (avec Anja Silja dans les deux derniers titres). Absent depuis 1947, Britten fait son grand retour avec une somptueuse production de A Midsummer Night’s Dream en 1981 (James Bowman et Ileana Cotrubas en couple féerique), puis Albert Herring en 1985, Death in Venice en 1989 et Peter Grimes en 1992.
Jamais redonné depuis 1966, Haendel fait une entrée remarquée grâce à William Christie : une inoubliable Theodora montée par Peter Sellars, avec Dawn Upshaw, Lorraine Hunt et David Daniels en 1996, la Rodelinda de Jean-Marie Villégier en 1998 (Anna Caterina Antonacci avait triomphé dans Ermione de Rossini trois ans auparavant), Giulio Cesare en 2005, Rinaldo en 2011. Purcell revient lui aussi, et en fanfare, avec The Fairy Queen en 2009.
 
Le nouveau théâtre
Après une année où le festival se transporte à Londres, au Royal Albert Hall, pendant les travaux, l’inauguration de la nouvelle salle a lieu en mai 1994 et ouvre bientôt de nouvelles possibilités en matière de répertoire : Lulu en 1996, Tristan et Isolde en 2003 (avec Nina Stemme), Les Maîtres-chanteurs de Nuremberg en 2011.
L’année 2013 offrira un échantillon représentatif de tous les styles pratiqués à Glyndebourne depuis la création du festival jusqu’à nos jours : Mozart, bien sûr, avec Les Noces de Figaro, dans une production créée l’an dernier, mais aussi Verdi, avec la reprise du Falstaff de 2009, Britten avec un Billy Budd donné pour la première fois en 2010, et Donizetti avec le Don Pasquale monté en 2011 par Mariame Clément. Des deux nouvelles productions, l’une s’inscrit dans la veine straussienne qui remonte à l’immédiat après-guerre (Ariadne auf Naxos avec Teodora Gheorghiu en Zerbinette) ; l’autre, en revanche, est une nouveauté absolue, puisqu’il s’agit d’Hippolyte et Aricie, Rameau n’ayant encore jamais été monté à Glyndebourne. On retrouvera à la tête de ce spectacle l’équipe qui avait fait le triomphe de The Fairy Queen en 2009, spectacle vu ensuite à l’Opéra-Comique : William Christie à la direction, Jonathan Kent à la mise en scène, Paul Brown aux décors et costumes.
 
La France à Glyndebourne
Glyndebourne accueille désormais des artistes français : Stéphane Degout y était Guglielmo en 2007, Stéphanie d’Oustrac était Sesto dans la reprise de Giulio Cesare en 2009 et elle était l’héroïne du diptyque Ravel de l’année dernière. Sandrine Piau aurait dû faire ses débuts dans Rinaldo en 2011, un accident l’en a empêché, mais ce n’est que partie remise. Stéphane Denève a dirigé Carmen en 2008, Emmanuelle Haïm s’est vu confier plusieurs reprises de Haendel et fut invitée pour L’incoronazione di Poppea en 2008.
Laurent Pelly y a monté deux productions – Hänsel et Gretel en 2008, L’Enfant et les sortilèges-L’Heure espagnole l’été dernier – et a d’autres projets à l’avenir :
« Je suis fan de Glyndebourne ! Parmi toutes les grandes maisons d’opéra du monde, c’en est une où l’on travaille à une échelle quasi familiale, ce que j’apprécie beaucoup. Tout se fait sur place, les accessoires, décors, costumes, dans cet environnement enchanteur. C’est un peu comme au festival de Santa Fe, il y a une atmosphère à part… D’autre part, il y a la qualité des distributions, des chefs – j’ai travaillé deux fois avec Kazushi Ono, une formidable collaboration. Et j’ai beaucoup aimé de pouvoir monter au milieu de ce jardin L’Enfant et les sortilèges, qui est pour moi comme un opéra fétiche, que je connais depuis très longtemps. Glyndebourne offre à la fois le sérieux et le professionnalisme d’une grande maison d’opéra et une atmosphère d’artisanat, presque de liberté. Compte tenu du rythme soutenu des représentations, on y travaille comme dans un théâtre de répertoire ; pendant les trois mois que dure le festival il y a un spectacle tous les soirs, ce n’est donc pas comme un théâtre de stagione où on peut répéter quand on veut, bloquer la salle plusieurs semaines. A Glyndebourne, il faut répéter le matin, mais je ne l’ai jamais vécu comme une contrainte. Ce que j’aime aussi, c’est l’excentricité du concept, très anglais, voir les gens en smoking et robe du soir préparer leur pique-nique à 17 h parmi les moutons, ça n’existe nulle part ailleurs, c’est un savoureux mélange d’excentricité et de convention. Autre détail particulier, cette maison qui est le lieu où vit encore la famille Christie, et qui accueille aussi les chefs, les metteurs-en-scène, les scénographes et costumiers, même si pour ma part, je n’y ai jamais logé car je préférais m’isoler pour rester concentré ».
Mariame Clément y revient cet été pour reprendre le Don Pasquale qu’elle avait mis en scène il y a deux ans, non pour le festival proprement dit, mais pour la tournée qui démarre en octobre. Avant cette production, Don Pasquale n’avait été donné à Glyndebourne qu’en 1938 et 1939, avec Audrey Mildmay en Norina ; le rôle est repris cette année par Danielle De Niese, qui n’est autre que la Mrs Christie de la troisième génération :
« Glyndebourne, j’y suis d’abord allée comme spectatrice, pendant plusieurs années. Dans les années 1970, mes parents avaient appris par des amis qu’il existait un festival extraordinaire en Angleterre, ils sont alors devenus ‘membres’, et ils continuent d’ailleurs à payer leur cotisation tous les ans. En effet, pour avoir des billets, il existe ce système très fermé de membership, autrement on n’a accès qu’aux places qui restent au box office. Les spectacles que j’ai vus là-bas comptent parmi ceux qui m’ont incitée à faire de la mise en scène d’opéra : il y a eu par exemples les Peter Sellars (La Flûte enchantée, Theodora), L’Affaire Makropoulos avec Anja Silja (j’ai été très émue de travailler avec elle cette année pour Hänsel et Gretel), le Don Giovanni de Deborah Warner, ainsi que des productions plus anciennes mais mythiques : le Midsummer Night’s Dream de Peter Hall, très classique, mais magnifique, où un Peter Grimes qui m’a énormément marquée. Des années plus tard, j’y suis retournée, derrière le décor, cette fois. Ce qui caractérise Glyndebourne, selon moi, c’est l’attention portée au détail, au travail bien fait, ce qui est extrêmement agréable. Les ateliers, accessoires, costumes, toutes les équipes techniques sont sur place, c’est le rêve ! Tout le monde est gentil, tout concourt à la réalisation d’un spectacle bien fait. Ce n’est pas un de ces endroits où on vous dit d’abord non ; au contraire, les gens cherchent comment faire pour que ce que vous souhaitez soit réalisable et soit réalisé le mieux possible. Le côté familial est encore très présent, à chaque production on est invité à prendre un verre ou à dîner chez les Christie. On sent qu’on travaille ‘chez des gens’, j’ai connu l’ancien théâtre, mais même avec le nouveau bâtiment, l’ambiance reste la même. Une année, j’ai vécu trois jours dans la maison des Christie ; je ne l’aurais peut-être pas supporté pour l’ensemble des répétitions, mais on y allait souvent prendre des pots, un café. Il y a un côté colonie de vacances ! Souvent les assistants y logent, jamais les chanteurs. En fait, tout le monde est disséminé dans la campagne anglaise, et les conditions de travail extrêmement chaleureuses. Ce qui me fait rêver, lors des fameux pique-niques, c’est qu’on voit à la fois les spectateurs en smoking-robe/longue et Les machinistes qui font leur pause cigarette. Malgré le côté apparemment guindé, il y aussi un côté assez familial. C’est très élitiste, bien sûr, mais beaucoup moins snob que Salzbourg, grâce à ce côté bon enfant et ‘foufou’ des Anglais. Et c’est un très bon public. Glyndebourne, c’est idyllique ».
Le festival de Glyndebourne va cette année du 18 mai au 25 août ; il propose Ariane à Naxos du 18 mai au 11 juillet ; Falstaff du 19 mai au 14 juillet ; Le Nozze di Figaro du 8 juin au 2 août ; Hippolyte et Aricie du 29 juin au 18 août ; Don Pasquale du 18 juillet au 24 août ; Billy Budd du 10 au 25 août. Renseignements sur le site du festival.

 

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