Interview de Jennifer Larmore : « les chefs et les metteurs en scène caractériels, ça me connaît ! »

Par Anne Le Nabour | lun 14 Février 2011 | Imprimer
Jennifer Larmore
"les chefs et les metteurs en scène caractériels, ça me connaît"
 
Rossinienne accomplie, Jennifer Larmore aspire désormais à un autre répertoire. Depuis qu’elle a pris la décision d’abandonner sa chère Rosine, rôle qu’elle a chanté plus de cinq cent fois sur les scènes du monde entier, elle explore de nouveaux univers musicaux et ne cesse de nous surprendre. C’est à l’occasion d’un récital à Aix-en-Provence qu’elle a accepté de revenir sur sa carrière.
Comment se fait-il que vous avez fait vos débuts européens à l’Opéra de Nice dans La Clémence de Titus ?
J’ai commencé ma carrière à l’Opéra de Caroline du Nord dans Le Barbier de Séville mais j’ai effectivement fait mes débuts européens en 1986 à l’Opéra de Nice dans La Clémence de Titus où je chantais deux rôles en alternance, Annio et Sesto, chose que je ne pourrais plus faire aujourd’hui ! J’avais passé trois auditions à New York : une pour l’Opéra de Syracuse dans l’État de New York, une autre pour l’Opéra d’Augusta en Géorgie et une troisième pour l’Opéra de Nice dont le directeur était à l’époque Pierre Médecin et qui a tout de suite adoré ma voix si bien qu’à l’issue de l’audition, nous avons signé sept contrats d’un coup. Je n’en revenais pas ! C’est donc pour ainsi dire Pierre Médecin qui a lancé ma carrière.
Vous venez de donner un récital au Grand Théâtre de Provence dans lequel vous étiez accompagnée par le quintette à cordes Opus Five, créé en 2009 et auquel vous êtes régulièrement associée. Comment cette rencontre s’est-elle faite ?
C’est arrivé à un moment de ma vie où j’avais donné beaucoup de récitals avec piano et où je cherchais une autre manière de faire. C’est le contrebassiste Davide Vittone qui a eu l’idée de m’accompagner avec deux violons, un alto, un violoncelle et une contrebasse. La présence de la contrebasse fait que l’on quitte l’univers de la musique de chambre pour basculer dans celui de l’orchestre car la contrebasse donne une toute autre ampleur. Sa proposition répondait donc tout à fait à mes attentes. Mais c’est un effectif qui implique d’avoir de bons arrangements, car il n’est pas évident de trouver de la musique pour quintette et voix.
Qu’apporte l’accompagnement d’un quintette à cordes par rapport à un piano ?
Quand le piano m’accompagne, cela implique que je chante sans interruption alors que le quintette à cordes me laisse des phases de respiration pendant lesquelles les instrumentistes peuvent jouer seuls. Par ailleurs, le mélange de la voix et du quintette à cordes fournit une palette de timbres beaucoup plus variée.
Le programme que vous avez interprété à Aix-en-Provence est donné dans le cadre d’une tournée mondiale avec Opus Five, comment avez-vous fait le choix des œuvres ?
À vrai dire, je suis un peu égoïste dans le choix des œuvres car je choisis avant tout des morceaux que j’aime, avec l’idée que si je les aime, le public les aimera aussi. Lorsque le public vient m’écouter, je sais qu’il s’attend à ce que je chante du Haendel ou du Rossini : pour ce programme avec Opus Five, j’ai donc choisi de commencer par deux airs tirés d’Ariodante et d’Hercules et de terminer par le fameux air de La Cenerentola « Non piu mesta », que j’adore et que j’ai chanté toute ma carrière. Pour moi, c’est un peu comme un retour aux sources et je sais que le public adore ce répertoire. J’ai aussi agrémenté mon récital de quelques airs allemands : le « Abensegend duet » de Hänsel et Gretel que je chanterai en duo avec le premier violon et le magnifique lied de Strauss, Morgen.
Que vous apporte le récital par rapport à l’opéra ?
Ce sont deux formes très différentes que j’aime autant l’une que l’autre même si cela demeure une expérience extraordinaire de chanter avec les costumes, les lumières et les décors. Cependant, le récital est une forme beaucoup plus intime qui me permet de communiquer de façon plus directe avec mon public.
Ces dernières années, votre répertoire s’est considérablement diversifié, vous chantez d’ailleurs moins de Rossini, ce changement de répertoire est-il lié à l’évolution de votre voix ?
En effet, je ne chante plus Rosine car je pense que de jeunes chanteuses doivent désormais prendre le relai et le feront avec talent. Comme vous savez, notre voix évolue au cours de la vie, même si cela n’empêche pas certains chanteurs d’interpréter les mêmes rôles pendant toute leur carrière, chose pour moi impensable. En ce qui me concerne, j’éprouve le besoin d’aborder de nouveaux rôles pour suivre l’évolution de ma voix dont le registre s’est étendu dans l’aigu même si je chante toujours les notes graves. Au départ, j’avais une voix de mezzo proche du contralto, très adaptée à la musique de Haendel, Mozart et Rossini, puis elle a monté et se trouve aujourd’hui plus proche du registre de soprano. Après vingt-cinq ans de carrière, c’est un phénomène vocal parfaitement normal, surtout pour les femmes dont le corps subit beaucoup de changements. À cette évolution de ma voix s’ajoute le fait que je veux désormais aborder des rôles plus dramatiques et c’est la raison pour laquelle j’ai accepté de chanter Lady Macbeth dans l’opéra de Verdi, Kostelnička Buryjovka dans Jenůfa de Janáček mais aussi la Comtesse Geschwitz dans Lulu de Berg, rôle que j’ai abordé en 2009 au Covent Garden de Londres. C’était la première fois de ma carrière que j’interprétais la musique d’Alban Berg et ce fut une expérience atypique mais surtout, un rôle en parfaite adéquation avec mes nouvelles aspirations. Pour autant, cela ne m’empêche pas de continuer à chanter Haendel, Mozart ou Rossini en récital mais pour l’opéra, je n’ai plus les mêmes désirs que par le passé.
Éprouvez-vous le besoin de garder un lien fort avec votre public, comme en témoigne le blog de votre site où vous répondez personnellement à ceux qui vous écrivent ?
Je considère le public comme l’un des éléments les plus importants de mon métier car c’est pour lui que je chante. J’aime aussi savoir que je remonte parfois le moral de spectateurs qui arrivent au concert tristes et en repartent joyeux.
Outre les Masterclasses que vous donnez régulièrement, vous écrivez actuellement un livre de conseils destiné aux jeunes chanteurs. Comment cette idée vous est-elle venue ?
Un jour, je me suis rendu compte combien il était difficile pour les jeunes artistes de faire carrière. Certains de mes étudiants me posent souvent des questions sur le métier de chanteur et c’est ce qui m’a donné cette idée d’écrire un livre. Il faut dire que le contexte économique actuel, qui fragilise aussi les maisons d’opéra, ne les aide pas. Je me suis donc dit qu’il fallait que je les fasse profiter de mon expérience en leur donnant des conseils. Ce sera aussi l’occasion de les mettre en garde contre certains chefs ou metteurs en scène caractériels car pour tout vous dire, j’ai beaucoup d’expérience dans ce domaine !
Quels sont vos projets futurs ?
Comme je vous l’ai dit, en 2012, je chanterai Lady Macbeth dans l’opéra de Verdi au Grand Théâtre de Genève où je travaillerai avec Christof Loy, un metteur en scène que j’adore. Au Deutsche Oper de Berlin, j’incarnerai Kostelnička Buryjovka dans Jenůfa de Janáček également mis en scène par Christof Loy avec qui par le passé, j’avais eu l’occasion de travailler sur La Veuve joyeuse. Avec Robert Carsen, avec qui j’avais fait Les Capulet et les Montaigu en 1996 à Paris, je chanterai Le Tour d’écrou de Britten à Vienne. Enfin, en mars prochain au Théâtre des Champs-Élysées, je serai Alcina dans l’Orlando furioso de Vivaldi dirigé par Jean-Christophe Spinosi et mis en scène par Pierre Audi. Il y a aussi d’autres projets en préparation avec Opus Five. Le futur réserve donc de belles surprises !
 
Entretien réalisé le 2 février 2011 par Anne Le Nabour

 

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