Juan Diego Flórez : « Ces rôles en français, aujourd’hui c’est ma voix qui les veut »

Par Brigitte Cormier | lun 07 Avril 2014 | Imprimer

Aux quatre coins du globe et jusque dans son pays natal, le Pérou, Juan Diego Flórez vole de succès en succès. Son passage à Paris en coup de vent pour la sortie de L’amour — son nouvel album solo d’airs d’opéras français (voir l'article de Christophe Rizoud) — a été l'occasion de le rencontrer. Le 13 mai prochain, c’est à Lima qu’il fera découvrir notre répertoire à ses compatriotes lors d’un concert au bénéfice de «Sinfonía por el Perú », une association qu'il a fondée pour, grâce à la musique, ouvrir aux enfants défavorisés les portes d’une vie meilleure.

 

De Lima où vous êtes né jusqu’à Pesaro où vous avez rencontré la gloire, quel chemin avez-vous suivi ?

Eh bien, j’ai commencé par des chansons populaires que je composais moi-même, ensuite j’ai étudié la musique au conservatoire de Lima. En 1993, j’ai gagné une bourse pour trois ans d’études au Curtis Institute de Philadelphie. C’est là qu’à vingt ans, j’ai découvert l’opéra dont je ne savais presque rien et que j’ai aimé de plus en plus. En 1994, quand je suis retourné pour les vacances dans mon pays, le grand ténor péruvien Ernesto Palacio chantait à Lima ; je lui ai demandé une audition. Et, après m’avoir entendu, il a dit : « Ça me plait ; je vais vous aider ». Alors j’ai enregistré un petit rôle et chanté dans un festival en Italie avec lui. Puis après avoir fait un autre disque, nous avons chanté du Zingarelli ensemble. Palacio m’a donné beaucoup de conseils sur la bonne manière de phraser ; il a été plus qu’un professeur : un véritable coach qui me faisait progresser. Si bien qu’avant la fin de mes études à Philadelphie, je suis allé auditionner à l’Académie Rossini de Pesaro où j’ai été accepté. Quand je suis arrivé l’été suivant, en plus d’un petit rôle j’ai été pris comme doublure de Gregory Kunde dans le rôle titre de Ricciardo e Zoraide. Jusqu’à ce que Kunde arrive, j’ai donc répété à sa place et tout le monde disait « Il est bon… Il est bon… ». Alors quand au dernier moment, Bruce Ford a annulé le rôle principal dans Matilde de Shabran, on m’a tout de suite proposé de le remplacer. Et voilà comment j’ai débuté avec un grand rôle à Pesaro à 23 ans.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous a poussé à faire un album d’airs d’opéra français ?

À un certain moment, quand j’approchais de la quarantaine, j’ai senti que ma voix avait changé, surtout ma voix centrale. Elle avait mûri et aussi perdu un peu de souplesse. En 2011, quand j’ai chanté La Donna del lago à La Scala, je n’étais pas aussi à l’aise qu’avant. Je me suis observé et me suis rendu compte qu’il fallait que je modifie quelque chose dans ma façon de chanter, de respirer. J’ai pensé que j’étais sans doute prêt pour chanter Guillaume Tell. Ce que j’ai fait en 2012. Après, j’ai eu envie d’essayer La Favorite. Ces opéras là, je n’aurais pas pu les chanter il y a cinq ans. Aujourd’hui, je sens que c’est ma voix qui les veut ; ils lui font du bien. C’est pourquoi j’ai ajouté, Roméo de Gounod et Werther de Massenet… Bien sûr, j’aime toujours ce que me donne Rossini : l’excitation, le plaisir… Rossini, c’est du champagne. Tant que j’en aurai la flexibilité, je chanterai le bel canto. Je viens de refaire Tonio de La fille du régiment à Covent Garden et je m’y suis senti encore mieux qu’avant. Mais avec la voix, il faut être très prudent !

Comment êtes-vous parvenu à prononcer si bien notre langue ?

Au début ce n’était pas fameux. J’ai eu plusieurs coachs et je me suis amélioré. Pas seulement pour la prononciation, mais pour le placement de la voix. Former les « e » dans l’arrière gorge ou en avant fait une grande différence. En français toutes les voyelles doivent être attaquées par devant. Quand je m’y prends ainsi c’est même plus facile pour moi de chanter en français qu’en italien. On met un certain temps à comprendre ça. J’ai eu de très bons coachs au Met et j’ai aussi beaucoup observé la façon de faire de grands chanteurs comme Alagna.

Êtes vous satisfait de ce nouveau disque ?

Avec Roberto Abbado, nous avons enregistré au Teatro communale de Bologne pendant cinq jours. C’est déjà bien pour un disque, mais insuffisant pour étudier à fond le style de chaque air. Évidemment je me sentais très bien dans « Ah quel plaisir d’être soldat » de Boieldieu parce qu’on dirait du Rossini. À cette époque d’ailleurs, tout le monde écrivait la musique comme Rossini — même Meyerbeer. Et quand Rossini a fait Guillaume Tell, tous les compositeurs ont continué à le suivre. J’aime bien aussi la musique de Berlioz et essayer Offenbach m’a beaucoup amusé.

Quand vous êtes face au public, qu’est-ce qui vous détermine à bisser un air ?

Pour moi, la réaction du public est très importante. Il vous répond ; c’est comme un dialogue. Comment je décide ou non de faire un bis ? Ça dépend de l’intensité et de la longueur des applaudissements. Je n’aime pas bisser… mais quand le public veut vraiment réentendre certains airs comme « Una furtiva lagrima » dans L’Elisir d’amore ou « Ange si pur » dans La Favorite, il faut lui donner.
 

Propos recueillis par Brigitte Cormier, le 26 mars 2014

 

 

 
 

 

 

 

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