Julie Fuchs, des pailles et du confinement

Par Audrey Bouctot | jeu 16 Avril 2020 | Imprimer

Confinement oblige, beaucoup de chanteurs maintiennent le lien avec leur public grâce aux réseaux sociaux, en prodiguant, entre autres, des conseils techniques au travers de mini-vidéos. Julie Fuchs, très active sur instagram, revient pour nous sur le chamboulement traversé par le secteur de l’art lyrique et sur ses conseils de la semaine : la technique des pailles !

Comment allez-vous dans cette période si particulière?

En soi, mon confinement ressemble à peu près à la façon dont je vis quand je suis chez moi, en temps normal, en Provence. Je m'enferme dans mon cocon et je profite de ma famille. Je prends de la même manière le temps de travailler mes prochains rôles, seule, sans vraiment sortir car je vis en pleine campagne. Malheureusement, cette fois-ci, l'insouciance n'est pas vraiment de mise à la vue du drame sanitaire qui est en train de se déployer mondialement et de l'angoissant sentiment d'inconnu quant à la durée déjà trop longue de ce temps hors du temps.

Comment avez-vous vécu les dernières annulations de spectacles ? Vous expliquiez avant le confinement avoir un emploi du temps assez chargé avec beaucoup de rôles à apprendre en un temps assez court.  Le changement de rythme a dû être un peu violent. 

En fait, pour la première fois de ma vie, j'avais fait le choix de prendre 3 mois off (de mi-janvier à mi-avril) au milieu d'une saison très chargée pour entre autre recharger les batteries et effectivement pouvoir travailler sereinement mes 5 prises de rôles à venir (Despina, Adina, Aspasia, Waldvögel, Pamina). Je n'avais donc pas subi d'annulations... jusqu'à cette semaine où le Staatsoper de Vienne a finalement annoncé que notre production de Così fan tutte, prévue pour le mois de mai, était annulée. J'attends un retour de mon agent qui m'annoncera les conséquences contractuelles de cette annulation.  C'est un moment de doutes, de panique, de chamboulement pour tous mais l'ensemble de notre profession doit être solidaire pour traverser cette crise. La priorité est aujourd'hui la gestion directe de ce virus, mais je souhaite de tout coeur que des mesures de soutien claires et rapides soient prises par les pouvoirs publics, pour permettre aux théâtres d'honorer au mieux leurs engagements sans mettre en danger notre avenir à tous. L'art lyrique est un élément essentiel de notre patrimoine et un secteur économique dynamique qui emploie des milliers de permanents et d'intermittents. Il a donc, comme les autres, besoin de soutien. Aujourd'hui, rien n'est encore annoncé concernant ma production suivante, à savoir La Bohême à l'Opéra de Paris en Juin et Juillet. Pour l'instant, je me dis que nous devons nous serrer les coudes, mais je ne vous cache pas que c'est avec beaucoup d'inquiétude que tous les artistes et professionnels du monde du spectacle vivent cette période, d'abord en observant ce virus de près ou de loin bouleverser et menacer nos vies à tous, mais aussi en voyant nos vies professionnelles s'arrêter brutalement et totalement. Cette période de questionnement me permet toutefois de réaliser que je suis malgré tout heureuse d'avoir choisi cette vie d'artiste, parfois enviable quand tout va bien mais qui au fond peut aussi se révéler une vie où l'on renonce, où l'on est seul et pas protégé, où l'on fait le choix de placer la musique au-dessus de beaucoup de choses.

Comment occupez-vous vos journées ?

Je commence presque toutes mes journées par du yoga. Cela rythme mes journée et me met vraiment en joie. Bon, mon fils me grimpe dessus et danse autour de moi mais il commence à comprendre que c'est mon moment de la journée... Je cuisine, je range, je trie, c'est fou ce qu'il y a à faire chez soi quand on n'y est pas souvent ! Je joue, je chante et je danse avec mon fils. Je lis, je dessine, j'écoute la radio. J'ai repris mon violon et je fais même des gammes...  Je travaille ma voix aussi bien sûr, d'une manière un peu différente car je n'ai pas la pression de connaître un rôle parfaitement pour la semaine suivante. Je prends le temps de chanter, de travailler la matière de ma voix, juste pour le plaisir du son, sans but précis. Je chante des choses que je n'ai pas besoin de travailler : Traviata, des berceuses, des chansons, du Fauré... C'est délicieux de ne pas se sentir dans un devoir de productivité. J'en deviens presque plus productive.

Grâce aux réseaux sociaux, vous gardez le contact avec votre public, que vous gâtez avec des tutos. Cette semaine, vous nous expliquez la maîtrise du souffle avec des pailles. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Finalement les réseaux sociaux vont finir par bien porter leur nom ! J'ai toujours aimé partager mon quotidien de chanteuse d'opéra avec le public, les étudiants chanteurs, les amateurs d'opéra, ce qui ne connaissent pas trop mais qui aimeraient bien, ceux qui croient connaître mais qui n'aiment pas vraiment... J'aime l'idée qu'aujourd'hui, on puisse découvrir et partager le véritable travail, les difficultés et les bonheurs de ce qu'implique être chanteur d'opéra. Ce confinement, par le temps supplémentaire qu'il m'offre est l'occasion de répondre à des demandes que je n'avais pas le temps d'honorer avec mon planning habituel. Par exemple, dans les vidéos ou photos que je partage en temps normal, on me voit souvent chauffer ma voix avec une paille et beaucoup me demandent pourquoi, ce que ça apporte et comment on s'en sert. Récemment j'ai donc pris le temps de tourner des vidéos et de répondre à ces questions par exemple ! Il y a même des non-chanteurs qui ont essayé cette semaine, parce qu'ils ont plus de temps aussi pour faire des choses qu'ils ne feraient sans doute jamais, et j'ai des retours très positifs sur la détente que cela leur procure. 

D’autres projets pour vos followers dans les prochaines semaines ?

Oui! On continue à faire de la musique ! Je retrouve en ligne régulièrement certains de mes amis musiciens pour des mini- concerts que je posterai. Faire de la musique avec eux en chair et en os, sur la même scène ou même dans le plus petit et crado studio de répétition, ça me manque beaucoup.  Chaque jour je réalise un peu plus le bonheur d'avoir la musique dans nos vies. Que serait cette période pour chacun d'entre nous sans elle ? Ce confinement met aussi en lumière à quel point la culture est essentielle dans nos vies à tous.

Propos recueillis le 8 avril 2020

 

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