Klaus Florian Vogt : « J’espère chanter Tristan en 2022 »

Par Roselyne Bachelot-Narquin | lun 28 Janvier 2019 | Imprimer

Dans une des loges impersonnelles de l’Opéra Bastille, le rendez-vous est pris avec le heldentenor allemand Klaus Florian Vogt. A 17 heures tapantes, avec une précision militaire, il s’échappe d’une répétition de Rusalka et surgit, tel le chevalier au cygne. A 48 ans, il a cette silhouette de jeune homme et cette chevelure blonde qui le font ressembler aux héros d’une gravure de Caspar David Friedrich. Allons, il est temps de retrouver mes esprits d’autant que je viens de renverser mon gobelet de thé sur les vêtements que notre chanteur avait abandonnés sur la coiffeuse…


Klaus Florian Vogt, vous chantez dans toutes les grandes maisons d’opéra, pourtant vous n’êtes pas un habitué de la France et de l’Opéra de Paris. Votre rôle du prince dans Rusalka marque-t -il le début d’une carrière plus française ?

J’aimerais bien ! Pourquoi pas ? Nous verrons. J’ai déjà chanté Erik dans Der Fliegende Holländer ici à l’Opéra de Paris dans la mise en scène de Willy Decker mais cela date déjà de 2010. J’ai également chanté en 2016 Die tote Stadt à l’Auditorium de Radio France mais en version concert. En tous cas, J’aimerais en particulier chanter Wagner ici en France.


Klaus Florian Vogt © DR

Votre répertoire couvre principalement de grands rôles dramatiques, spécialement wagnériens. Souhaitez-vous aussi vous orienter vers des personnages plus lyriques comme celui du Prince dans Rusalka et quelles facettes de ce personnage souhaitez-vous privilégier ? Un prince charmant, un type parfois simplet ou carrément un salaud ?

Les trois ! Mais pour moi, le principal trait de ce caractère est bien celui d’un prince charmant, je ne crois pas qu’il soit benêt, il est séduisant et il veut du sexe.

En somme, c’est un homme très ordinaire…

Exactement. A la fin, il revient à de bons sentiments et réalise que se comporter comme le «salaud » du deuxième acte n’est pas la meilleure chose qu’il ait faite. Il met alors en avant le meilleur aspect de sa personnalité mais finalement, c’est surtout un faible. Il ne faut donc pas insister sur un seul aspect de ce caractère et de la même façon que la musicalité d’un rôle doit avoir plusieurs couleurs.

La mise en scène de Robert Carsen date maintenant de 18 ans. Quelle sera votre touche personnelle ? Comment vous comportez-vous avec un metteur en scène ? Etes-vous un méchant garçon désobéissant ou un chanteur formaliste et discipliné ?

Je me dois d’être en accord avec la mise en scène. Etre une part de cette mise en scène, c’est ce qui est intéressant pour moi. Il convient également que je m’accorde avec le personnage de Rusalka et c’est la meilleure manière de montrer l’état d’esprit du prince. Ce respect est important d’autant que je travaille avec trois belles artistes, Camilla Nylund, Michelle de Young et bien sûr Karita Mattila, une déesse avec qui j’ai chanté dans Ariadne à Naxos et Parsifal.

La mise en scène de Robert Carsen, très pure, très raffinée, très rêveuse convient parfaitement à votre type de voix. Vous devez vous sentir « confortable » dans la peau du Prince ? A condition toutefois que le mécanisme ne se bloque pas comme il y a quatre ans au moment où le lit redescend quand le Prince fait son entrée ! *

(Rires sonores de notre ténor au récit de cette histoire qui ne l’impressionne pas, visiblement, il n’est pas superstitieux.) Ah, mais j’ignorais tout de cette affaire ! Pour en revenir à votre question, c’est vrai que je me sens très confortable dans cette mise en scène où je sais exactement ce que je dois faire. L’histoire est racontée également d’une manière très compréhensible et cette mise en scène n’est absolument pas compliquée, tout est très logique.

Question classique : comment avez-vous travaillé ce rôle dans une langue aussi difficile que le tchèque ? En aviez-vous des notions ? Avez-vous tenté de l’apprendre ? Ou travaillez-vous de manière totalement phonétique ? Vous aviez déjà chanté La fiancée vendue mais dans la version allemande …

Oui, effectivement, le tchèque est une langue très difficile. J’ai depuis un moment Rusalka à mon répertoire et j’ai interprété Steva dans Jenufa  ainsi que des mélodies de Janacek. Le tchèque, c’’est terrible : vous prenez la première page du livret, vous l’apprenez, vous vous dites c’est bon, vous passez à la deuxième et quand vous revenez à la première, vous avez tout oublié ! En fait, je n’ai absolument pas essayé d’apprivoiser la langue tchèque, ce serait vraiment trop de travail pour moi. Heureusement, j’ai une coach fantastique en la personne d’Irène Kudela** avec qui j’ai déjà travaillé le rôle à Munich et je continue avec elle ici à Paris. Et puis, j’ai une très bonne mémoire auditive, ce qui est précieux.

Votre programme de ce début d’année est chargé…

Oui, en quittant Paris, je rejoindrai le Festival de Pâques de Salzbourg pour Les Maitres chanteurs de Nuremberg puis la Scala de Milan en mai et juin pour La Ville morte avant de rejoindre Bayreuth pour Lohengrin et Les Maitres chanteurs.

Le rendez-vous rituel… Nous y serons. Avec Lohengrin, Walther et Paul sont-ils devenus en quelque sorte votre signature personnelle, vos rôles-fétiches ?

C’est vrai que ces rôles me conviennent particulièrement bien, aussi bien sur le plan vocal que sur celui du caractère. Mais ils sont très différents et je ne veux pas les chanter de la même façon. Walther est un jeune homme sympathique et « easy-going » alors que Paul est torturé.

Je vous ai vu pour la première fois à Bayreuth dans le Lohengrin mis en scène par Neuenfels lien  il y a neuf ans et en juillet prochain vous vous confronterez à celle de Yuval Sharon, très controversée elle aussi. Allez-vous vous sentir à l’aise dans le rôle d’un réparateur en électricité ?

Et pourquoi pas (Rires) ? c’est intéressant pour moi de comprendre, de travailler d’une manière différente ce rôle que j’aime pardessus-tout, de trouver les résonances avec cette couleur bleue crépusculaire.

Je dois vous avouer avoir assisté l’an dernier au Lohengrin de Sharon et aux Maitres chanteurs de Kosky et mon enthousiasme va au second.

Oui, oui, parce que là, Kosky, c’est du théâtre et du théâtre du début à la fin.

Avouez-moi tout. Bayreuth s’est fait une spécialité des productions avant-gardistes. Vous ne rêvez pas quand même parfois d’une mise en scène classique ?

Bien sûr que j’en rêve… mais ce qui compte pour moi, c’est qu’une production soit avant tout du théâtre. Je suis passionné par les relations entre les gens, ce qu’ils font dans des circonstances spéciales. Il faut surtout que tout cela soit bien fait et c’est le cas de Barry Kosky.

Des critiques ont noté que vous aviez campé un Walther plus travaillé théâtralement à Munich. C’est maintenant une nouvelle démarche que vous abordez dans votre jeu ?

Je considère cette appréciation comme positive et c’est précisément ce que je veux, me perfectionner sans cesse, approfondir de plus en plus les caractères des rôles, d’en explorer toutes les couleurs et toutes les possibilités.

Etes-vous agacé quand certains vous traitent – parfois avec condescendance – de Jugendlicher Heldentenor ?

Mais pas du tout ! je veux faire ce travail d’approfondissement tout en gardant les spécificités de ma voix en particulier sa fraîcheur. Je ne veux pas être un heldentenor « Rhan » (pardon, mais il est impossible de rendre le grognement sonore et brutal poussé par Klaus Florian Vogt mais tout le monde aura compris !)

Nous savons que vous travaillez Tristan et Siegfried. Verrons-nous alors sur scène un Siegfried jouant véritablement le solo de cor *** ?

J’aimerais beaucoup mais c’est vraiment un travail de souffle complètement différent. Il faut garder une fraîcheur pour aborder le chant alors qu’il faut mobiliser d’autres moyens pour actionner cinq mètres de tube ! Et pour Tristan, je pense que je pourrai être prêt … en 2022 !

Nous avons continué de bavarder un grand moment. Klaus Florian Vogt n’a vraiment pas usurpé sa réputation de type sympa et tout simple. Il raconte comment il conduit lui-même un petit avion pour voyager – pas pour venir à Paris, assure-t-il, le temps était vraiment trop mauvais – mais ce qu’il préfère c’est se déplacer en camping-car pour aller de maisons d’opéra en festivals… L’image de notre futur Tristan en camping-car pourrait être source d’inspiration pour une mise en scène déjantée. Avis aux amateurs.

 

* Vous retrouverez le récit de cet incident drolatique dans le compte rendu par Laurent Bury de la reprise de Rusalka à l’ONP en avril 2015.
 
** Irène Kudela, chef de chant, coach vocal et linguistique, spécialiste du répertoire tchèque, russe et français, collabore depuis 1983 avec l’ONP principalement pour les ouvrages russes et tchèques.
 
*** Klaus Florian Vogt a débuté comme corniste dans l’Orchestre d’Etat de Hambourg et c’est son épouse, Sylvia Krüger, elle-même chanteuse, qui a détecté ses dons vocaux

 

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