La Seine Musicale au banc d'essai

Par Laurent Bury | lun 24 Avril 2017 | Imprimer

Ce samedi 22 avril était officiellement inaugurée la Seine Musicale, nouvelle salle située au sud-ouest de la capitale. Modifiera-t-elle la donne des concerts parisiens ?


Ce n’est ni un cap, ni une péninsule, c’est le nez d’une île qui pointe vers l'aval de la Seine, diamétralement opposée à cet autre pôle culturel qu’est La Villette. C’est un paquebot solidement amarré au sud-ouest de Paris, comme la Philharmonie est ancrée au nord-est. Samedi 22 avril, la Seine Musicale a été inaugurée à Boulogne-Billancourt, à l’emplacement des anciennes usines Renault. On aurait pu rêver d’un soleil radieux inondant le bâtiment, il a fallu se contenter d’un ciel moutonné de nuages. Encore heureux qu’il ait fait beau (et que la Seine Musicale soit un bon bateau), sans quoi les discours des édiles et responsables divers auraient pu sembler encore un peu plus longs, mais il fallait bien laisser à ces messieurs l’occasion de s’entre-congratuler : le maire de la ville, Pierre-Christophe Baguet, le Président du Conseil départemental des Hauts-de Seine, Patrick Devedjian, Jean-Luc Choplin, Président du comité de programmation, et quelques autres encore. La Maîtrise des Hauts-de-Seine a chanté quelques minutes, pour accompagner le « décollage » du vaisseau, on a tranché un ruban tricolore, dévoilé une plaque, et il a alors été possible d’entrer dans l’édifice, encore en chantier quelques mois auparavant.

Qualifiée de « cistercienne » par Jean-Luc Choplin, sans doute à cause de la nudité des parois de bétons des principaux accès, l’architecture conçue par Shigeru Ban s’inscrit dans le paysage de manière harmonieuse. L’élément le plus visible en est bien sûr la « boule », le « nid » vitré parcouru d’alvéoles de bois, les mêmes que celles du Centre Pompidou de Metz, que le Japonais a également conçu : on songe au pot de gingembre entouré de paille de bambou que Cézanne a inclus dans plusieurs de ses natures-mortes. La rue intérieure passe sous les gradins de la Grande Seine, cette salle pouvant accueillir plus de six mille spectateurs, réservée aux musiques actuelles, et après plusieurs bars et vestiaires, on atteint les escaliers et escalators permettant de s’élever à l’intérieur de la susdite boule. Le béton des murs cède tout à coup la place à un carrelage vert à reflets bruns, dont les tesselles évoquent étrangement le revêtement de nos piscines municipales. Puis l’on entre dans l’Auditorium (1150 places), dont les proportions et même la forme rappellent un peu la première Cité de la Musique. Par ses dimensions raisonnables, ni trop haute, ni trop large, elle permet un rapport assez intime entre scène et salle, même lorsqu’on occupe les derniers rangs du parterre qui s’élève en pente douce jusqu’au premier balcon. Le deuxième balcon, qui fait également tout le tour de la salle, est beaucoup plus étroit. Les sièges rouges sont confortables, le plafond est décoré d’un millier d’alvéoles de carton roulé et découpé, et les parois, comme faites de raphia tressé, font penser à l’un de ces paniers où l’on sert les mets cuits à la vapeur dans les restaurants asiatiques.


© Nicolas Grosmond

Pour le concert inaugural, Laurence Equilbey a choisi un programme allemand superbement servi par des interprètes français. Programme qui s’ouvre avec Mozart, et d’autant plus allemand que ce n’est pas La finta giardiniera dont nous sont offerts des extraits, mais Die Gärtnerin aus Liebe, l’adaptation en singspiel de cet opera buffa de jeunesse. Pourquoi ? mystère, à moins qu’un disque se prépare. Entre le quatuor initial et celui qui conclura cette première partie de concert, chaque soliste a droit à son air. De sa voix de Tamino, Stanislas de Barbeyrac magnifie l’air du Podestat, habituellement dévolu à des ténors de caractère. Sandrine Piau chante divinement dans l’équivalent tudesque de « Geme la tortorella », mais on regrette un peu que ce sommet de l’inspiration du jeune Mozart fasse les frais de la mise en scène conçue par Olivier Fredj : l’air s’interrompt tout à coup, et son interprète se révolte contre le caractère conventionnel et sexiste des paroles. Dans le contexte électoral, il a été décidé de rapprocher les atermoiements sentimentaux des personnages de l’incertitude politique des votants… Florian Sempey revient curieusement à la version originale pour exécuter avec brio l’air cocasse où Nardo explique comment on fait la cour à l’italienne, à la française et à l’anglaise. Seule la mezzo Anaïk Morel, qu’on a connu si éloquente ailleurs, ne semble pas pleinement s’épanouir dans l’air d’Arminda.

Pour les extraits du Freischütz, œuvre qui sera intégralement donnée dans deux ans, Insula Orchestra passe à cinquante-deux musiciens et paraît tout à coup beaucoup plus présent : il n’est pas sûr que l’orchestre mozartien et ses trente-six instrumentistes soit la formation qui sonne le mieux dans cette salle. Sandrine Piau offre des pianos exquisément impalpables dans le second air d’Agathe, puis l’on passe au français pour la Gorge aux Loups dans la version Berlioz. Jusque-là narrateur évoquant l’histoire de l’île Seguin (du nom du chimiste Armand Seguin, découvreur de la morphine), le comédien Nicolas Carpentier se fait Samiel ; peut-être Kaspar est-il pour le moment un rôle un peu trop grave pour Florian Sempey, mais Stanislas de Barbeyrac est un Max fort convaincant, et l’on regrette que le chœur accentus, dissimulé derrière des claies en fond de scène, n’ait pas l’occasion de chanter davantage. Les éclairages et les vidéos proposés par Superbien contribuent à créer l’atmosphère fantastique qu’appelle la partition.

Conclusion du concert avec la Fantaisie pour piano, chœurs et orchestre de Beethoven. Bertrand Chamayou vient montrer que l’acoustique de la salle est également favorable à son instrument, puisque les quatre chanteurs, rejoints par deux choristes et par tout le chœur, interprètent la partie vocale de l’œuvre, qui sera d’ailleurs bissée pour répondre à l’enthousiasme du public debout.

A la sortie de la salle, ça bouchonne sérieusement, les dégagements étant apparemment trop étroits pour que le public puisse regagner le rez-de-chaussée aussi vite qu’il le souhaiterait. On en profite pour contempler la Seine qui coule à nos pieds, à peine masquée par la « voile » recouverte de panneaux solaires et censée suivre le déplacement de l’astre. Une fois la descente achevée, on aperçoit par les portes ouvertes les écrans géants qui tapissent le fond de la Grande Seine ; la « Soirée électro » fait déjà vibrer ses pulsations à travers le bâtiment.

Heureux Alto-Séquanais, qui disposent désormais, au milieu des jardins créés à l’extrémité de l’île et au-dessus de la Grande Seine, d’un équipement culturel performant que devraient bientôt venir compléter une galerie d’art et d’autres édifices encore. Et heureux Parisiens pour qui l’offre musicale s’enrichit à nouveau, au risque de devoir se couper en quatre pour suivre tous les concerts donnés simultanément aux différents points cardinaux de la capitale.

Prochains rendez-vous : le 27 avril, des lieder de Schubert avec orchestre, chantés par Stanislas de Barbeyrac et la mezzo Wiebke Lehmkuhl, puis les 12 et 12 mai, La Création de Haydn mise en scène par La Fura dels Baus.

 

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