Le « best of » de Jean-Marie Blanchard

Par Christophe Rizoud | lun 25 Mai 2009 | Imprimer
A l’issue de son mandat, Jean-Marie Blanchard passe en revue les productions phares1 des huit saisons qui ont vu l’Opéra de Genève entrer dans le 21e siècle par la grande porte. Sans transition, zapping. 
 
Dimitri Chostakovitch, Lady Macbeth de Mzensk
 
7 représentations du 26 septembre au 10 octobre 2001
Armin Jordan (direction musicale), Adolf Dresen / Nicolas Brieger (mise en scène)
Avec Nina Stemme (Katerina), Christopher Ventris (Sergueï), …
On réfléchit toujours à l’ouvrage qui va ouvrir sa direction car il est censé donner un signe ou une couleur.  Lady Macbeth est d’abord venue d’une recherche. Je tenais à trouver un des grands chefs d’œuvre du 20e  siècle qui n’ait jamais été monté à Genève. Et je souhaitais que ce soit Armin Jordan qui ouvre ma direction ; c’était pour moi très important. Or Armin Jordan avait envie de Lady Macbeth car il ne l’avait jamais dirigée, si ce n’est dans sa version édulcorée : Katerina Ismaïlova. Il y avait une deuxième personne qui était normalement associée à cette ouverture : Adolf Dresen, un metteur en scène avec qui nous avions beaucoup travaillé au Châtelet. Ensemble, nous avions fait Lulu, Eugène Onéguine, Der Rosenkavalier. C’était quelqu’un qui comptait énormément pour moi par la qualité de son travail bien sûr ; l’homme aussi… Et Adolf est décédé au mois de juillet, deux mois avant cette production. Alors évidemment, c’était une ouverture – une ouverture, c’est joyeux – mais c’était aussi un moment très dur, pour Armin Jordan comme pour moi-même. Nous étions très désemparés. J’ai appelé Nicolas Brieger et je lui ai proposé la chose impossible pour un metteur en scène : reprendre un spectacle qui avait été conçu par un autre. Et Brieger a été absolument magnifique, il m’a dit : « Bien sûr, compte tenu de l’admiration que j’avais pour Adolf Dresen, j’accepte ». Cela a porté complètement ce travail. La foi qui traversait la préparation de ce spectacle était extraordinaire. Lady Macbeth a été un succès immense. Nina Stemme était bien connue de ceux qui fréquentaient l’Opéra de Cologne puisqu’à l’époque elle y était en troupe. Mais cela a été un des premiers rôles qui l’a révélé à l’extérieur de Cologne. J’avais beaucoup hésité car au fond, il s’agit de quelqu’un qui est tout sauf dans l’expressionisme. C’est une scandinave ; c’est une femme très retenue ; c’est aussi dans son chant quelqu’un dont on sent ces qualités-là. Mais, au fond, il était très intéressant pour Katerina Ismaïlova de ne pas être dans l’hystérie car elle n’est pas du tout un personnage hystérique, bien au contraire.
 
Jacques Offenbach, Les Contes d’Hoffmann2
 
10 représentations du 14 décembre 2001 au 4 janvier 2002
Bertrand de Billy (direction musicale), Olivier Py (mise en scène)
Avec David Kuebler (Hoffmann), Heidi Brunner (Nicklause), Jose Van Dam (Lindorf, Coppelius, Dapertutto, Miracle), Jean-Paul Fouchécourt (Andrès, Cochenille, Pitichinaccio, Frantz), Patricia Petibon (Olympia), Mireille Delunsch (Antonia), Marie-Ange Todorovitch (Giulietta), … 
On a toujours comme ça au fil des années quelques moments d’émotion pure et, parmi elles, il y a Mirelle Delunsch chantant Antonia. L’avantage du directeur, c’est qu’il peut être dans la salle tous les soirs pour vivre et revivre cette émotion. La mise en scène d’Oliver Py a été le premier - et presque dernier - scandale à Genève. Le lendemain de la première des affichettes sur les kiosques partout dans la ville titraient « Scandale au Grand Théâtre ». Heureusement, cela n’a pas duré car Les Contes d’Hoffmann n’étaient pas un spectacle scandaleux mais tout simplement magnifique. Et déjà, dès ces Contes d’Hoffmann, l’idée d’une trilogie qu’on va retrouver plus tard…
 
Alexander Zemlinsky, Der Zwerg et Eine florentinische tragödie
  
6 représentations du 11 au 23 novembre 2002
Armin Jordan (direction musicale), Pierre Strosser (mise en scène)
Avec David Kuebler (Le Nain), Elzbizta Szmytka (Donna Clara)…
 
J’avais la volonté qu’il y ait comme ça des fils rouges de saison en saison. Avec Zemlinsky, c’était un fil rouge autour de la musique de l’entre deux guerre, tellement géniale qu’on la découvre ou redécouvre aujourd’hui. Le nain et Une tragédie florentine sont en plus deux œuvres complémentaires. Et là encore j’avais l’idée d’associer deux personnes qui avaient envie de travailler ensemble : Armin Jordan et Pierre Strosser. Depuis 1987, date d’un Couronnement de Poppée au Châtelet auquel ils auraient dû collaborer, ces deux artistes magnifiques n’avaient jamais eu l’occasion de se retrouver sur un même projet.
 
 
 
Hector Berlioz, La damnation de Faust3
  
7 représentations du 13 au 26 juin 2003
Louis Langrée (direction musicale), Olivier Py (mise en scène)
Avec Katerina Karneus (Marguerite), Faust (Jonas Kaufmann), Méphistophélès (José Van Dam)…
 
Je pense qu’il faut choisir les ouvrages que l’on présente en ayant conscience du public auquel on s’adresse. C’est un de mes dadas. Je ne pense pas qu’on programme les mêmes œuvres et qu’on les présente de la même manière selon qu’on s’adresse à des londoniens, à des siciliens ou à des japonais. Je suis en révolte contre cette espèce de standardisation des goûts et des manières de faire au nom de l’universalité. Tout cela me semble absurde. La damnation de Faust, telle que l’a traitée Olivier Py, très engagée, très profonde, ne pouvait être reçue que par un public ayant une certaine culture. Ce n’est pas innocent qu’elle ait été présentée à Genève. Une crucifixion sur scène avec le Christ nu ne veut pas dire la même chose pour un public genevois marqué par le christianisme et qui continue d’avoir une réflexion sur le sujet. A Rome par exemple, cette crucifixion n’aurait pas eu la même signification ; elle aurait été sans doute été ressentie comme une provocation totale.
 
Walter Braunfels, Die Vögel
  
6 représentations du 24 janvier au 3 février 2004
Ulf Schirmer (direction musicale), Yannis Kokkos (mise en scène)
Avec Roman Trekel (Prométhée), Marlis Petersen (Rossignol)…
 
Les Oiseaux sont un ouvrage que j’ai découvert par le disque ; une œuvre absolument magnifique musicalement, sans parler du thème de la pièce qui est génial. Il s’agit d’un des plus grand succès sans doute que nous ayons eu. Les gens par le bouche à oreille en quelques jours, en quelques heures se sont précipités au Grand Théâtre. J’ai le souvenir, toujours délicieux pour un directeur de théâtre, de personnes qui avant le spectacle cherchaient une place pour Die Vögel de Braunfels, une œuvre inconnue au bataillon ! Ce succès est dû en grande partie à Yannis Kokkos avec un invention totalement libre et heureuse sur un ouvrage qui lui correspondait.
 
 
Richard Wagner, Parsifal
 
7 représentations du 28 mars au 14 avril 2004
Armin Jordan (direction musicale), Roland Aeschlimann (mise en scène)
Avec Bo Skovhus (Amfortas), Robert Gambill (Parsifal), Kundry (Petra Lang)…
 
Pour Parsifal, j’ai deux souvenirs importants : la direction d’Armin Jordan d’abord et plus terre à terre, la seule fois en 8 ans où j’ai pensé qu’on ne jouerait pas la première. Roland Aeschlimann avait inventé pour cette production une machine assez complexe et jusqu’au dernier moment, cette machine ne fonctionnait pas. Un film documentaire, extrêmement bien fait, réalisé durant les répétitions, montre les affres par lesquels nous sommes passés avant que le rideau finalement se lève. Dieu sait si cela peut paraître anecdotique mais je ne peux pas parler de ce Parsifal sans me remémorer le tremblement de chacun, le machiniste le plus humble totalement malheureux à l’idée que peut-être on devra reporter la première, ce moment où tout un théâtre est dans la même responsabilité face au public. C’était une expérience collective très belle.
 
Richard Wagner, Tristan und Isolde
 
7 représentations du 10 au 28 février 2005
Armin Jordan (direction musicale), Olivier Py (mise en scène)
Avec Clifton Forbis (Tristan), Jeanne-Michèle Charbonnet (Isolde), Brangäne (Mihoko Fujimura), le Roi Marke (Alfred Reiter), Kurwenal (Albert Dohmen)…
J’ai parlé tout à l’heure de la rencontre d’Armin Jordan et Pierre Strosser, deux personnes qui rêvaient de travailler ensemble. Tristan, lui, est la rencontre de deux personnes qui avaient extrêmement peur de travailler ensemble. Armin me demandait toutes les semaines si j’étais sûr de mon choix ; il ne connaissait pas Olivier Py ; il était très inquiet. En assistant à la remise des maquettes, il a vu le projet et il a fait ensuite un petit mot dont lui seul avait le secret en disant comme ça devant tout le théâtre : « je croyais qu’Olivier Py était un "trou du cul" et bien moi, j’aime les "trous du cul" ». Ils se sont entendus merveilleusement. Tristan fait aujourd’hui partie de ces spectacles mythiques que tout le monde dit avoir vus. Je m’en réjouis mais je sais combien de personnes nous avons accueillies en 7 représentations et je sais donc que ce n’est pas vrai. Mais c’est très bon signe ! Autre chose, pour la première fois et je pense la dernière fois, j’ai vu un chanteur - Clifton Forbis - marquer du premier jour des répétitions jusqu’à la générale incluse alors qu’il s’agissait d’une prise de rôle. Nous étions tous à trembler en disant s’il marque, c’est peut-être qu’il ne peut pas. Il a chanté magnifiquement le soir de la première.
 
 
 
Gaetano Donizetti, Maria Stuarda
  
6 représentations du 29 mars au 8 avril 2005
Evelino Pido (direction musicale), Alain Garichot (mise en scène)
Avec Joyce Di Donato (Elisabetta), Maria Stuarda (Gabriele Fontana), Roberto (Eric Cutler)...
 
Je parle toujours de rencontres. Nous étions à Nancy et nous faisions Falstaff - ce qui était une bien grande ambition pour les forces nancéennes - avec Evelino Pido et Gabriele Fontana. Et à l’occasion de ce Falstaff - qui a été miraculeux, aussi bien ce que Pido a réussi à faire que l’accord de tout le plateau - Gabriele Fontana nous confie lors d’un dîner après une répétition : « Au fond, moi qui suis en train de partir vers une carrière wagnérienne, le grand rêve de ma vie était de chanter Maria Stuarda ». Nous avons été emballés par l’idée – Dieu sait qu’elle était une Alice Ford fantastique - et c’est ainsi qu’est né le projet, à partir d’une discussion sur la Place Stanislas… Sont venus nous rejoindre Joyce Di Donato, peu connue à l’époque, sublime, et Eric Cutler qui avait juste remporté le prix Richard Tucker et qui lui aussi a été magnifique.
 
 
 
Richard Wagner, Tannhauser
  
7 représentations du 23 septembre au 11 octobre 2005
Ulf Schirmer (direction musicale), Olivier Py (mise en scène)
Avec Stephen Gould (Tannhäuser), Wolfram (Dietrich Henschel), Elisabeth (Nina Stemme), Vénus (Jeanne-Michèle Charbonnet)...
Dans cette affaire, il y a le scandale, amusant pour l’anecdote. On engage sans le savoir un "harder" qui surtout évite de nous le dire et qui a l’ambition de mettre sur son CV qu’il a travaillé au théâtre avec un grand metteur en scène. Moi, le type, je l’engage comme un figurant spécialisé ; je ne sais pas du tout qu’il est une star du porno ; je lui fais d’ailleurs un contrat très banal. Puis tout à coup on découvre que ce type est très connu, qu’il représente même une tendance dans le cinéma pornographique. Le scandale éclate. En 48 heures, on en parle partout. Tout cela prend une dimension folle et on oublie complètement Tannhäuser dans l’histoire : Nina Stemme, sublime, chantant dans son église de néons, à vous faire verser les larmes. Comment un scandale non voulu occulte les choses essentielles… La présence de cet homme nu en érection n’avait finalement rien de scandaleux dans le Venusberg. Comme le disait Olivier Py, regardez les didascalies, rien que les didascalies. Ce Venusberg, je le trouvais presqu’un peu sage !
 
 
Ambroise Thomas, Hamlet
 
6 représentations du 2 au 12 mars 2006
Michel Plasson (direction musicale), Patrice Caurier / Moshe Leiser (mise en scène)
Avec Annick Massis (Ophélie), Gertrude (Nadine Denize), Hamlet (Jean-François Lapointe)…
De la difficulté des reprises… Hamlet était une production qu’avait montée Renée Auphan. Annick Massis y était admirable mais le souvenir de Natalie Dessay - très différente, tout autant admirable, ni plus ni moins je dirais - a porté une ombre qui fait qu’Annick n’a pas eu, à mon avis, l’immense succès et reconnaissance qu’elle méritait. J’ai réalisé, au fil de ces représentations, la difficulté de remonter un spectacle dans des énergies différentes quand les souvenirs sont très forts.
 
Claudio Monteverdi : L’incoronazione di Poppea
 
10 représentations du 8 au 28 septembre 2006
Attilio Cremonesi (direction musicale), Philippe Arlaud (mise en scène)
Avec Maya Boog (Poppée), Kobie van Resburg (Néron), Christophe Dumaux (Othon), Amel Brahim-Jelloul (Amour/Valet)…
Il s’agit d’une trilogie. On avait décidé de faire les trois opéras de Monteverdi en les confiant à la même équipe. Il y a eu un peu de casse au fil des années ; en tous les cas le chef et l’équipe musicale ont changé puisque Giovanni Antonini a quitté le navire à l’issue d’Orfeo pour être remplacé par Attilio Cremonesi. Philippe Arlaud a mené ces trois projets, l’idée étant qu’il y avait des correspondances certainement, des échos peut-être entre les trois opéras. Rétrospectivement, je me demande si nous n’avons pas un peu tordu les choses, c’est-à-dire qu’il n’était peut-être pas si nécessaire de monter ainsi les trois ouvrages. Le couronnement de Poppée appartient pour moi à ces spectacles qui sur le moment peuvent vous agacer, vous paraître moins subtil que vous ne le pensiez, un peu superficiel – on peut avoir aussi un jugement dur sur les spectacles qu’on produit – et il fait partie pourtant de ces productions dont les images vous restent longtemps, dont vous gardez le goût longtemps. C’est, je crois, l’une des caractéristiques du travail de Philippe Arlaud, très particulier mais qui demeure ; tout un univers très puissant et qui reste, il faut laisser le temps faire. La distribution, le résultat musical, m'avaient rendu très heureux. Il y avait Amel Brahim-Jelloul, Christophe Dumaux, Marie-Claude Chappuis qui était une Octavia magnifique. C’était au fond du très beau théâtre, un couronnement de Poppée de troupe dans le bon sens du terme, celui d’une vraie équipe.
 
 
Jacques Lenot, J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne
 
5 représentations du 29 janvier au 9 février 2007
Daniel Kawka (direction musicale), Christophe Perton (mise en scène)
Avec Nadine Denize (La plus vieille), Emma Curtis (l’aînée), Valérie Millot (la mère)…
La création a tenu une place importante durant ces huit saisons puisqu’il y a eu une création par an à Genève, à l’exception de cette année. C’était un pari ; je ne savais pas si on allait le gagner et au fond, ça s’est très bien passé car le public genevois nous a suivis, avec des témoignages magnifiques. Je cite toujours cette parole d’une vieille abonnée disant « c’est notre devoir que de participer à l’écriture de la musique d’aujourd’hui ». Ce genre de déclarations est très lié à l’esprit genevois ; je ne l’imagine pas à Paris. Notre volonté de création a rencontré donc un terreau culturel propice. Dans le cas précis de J’étais dans ma maison, Dieu sait que beaucoup de bonnes langues voulaient ne pas y croire. On a lutté ; nous étions un certain nombre avec la conviction que l’ouvrage serait extrêmement réussi. Le projet initial de Christophe Perton partait dans des chemins qui ne me paraissaient pas très heureux. Nous l’avons retravaillé de fond en comble. Et le miracle a eu lieu car il s’agit pour moi d’une des plus belles créations que nous ayons faites durant ces 8 ans. Une équipe de femmes exceptionnelles : Nadine Denize luttant contre cette musique qui n’est pas la sienne, Valérie Millot luttant aussi et ces femmes tellement extraordinaires sur scène, tellement touchantes, et les gens bouleversés. Un grand succès public.
 
 
 
Georg Friedrich Haendel, Ariodante
  

6 représentations du 11 au 21 novembre 2007
Kenneth Montgomery (direction musicale), Pierre Strosser (mise en scène)
Avec Joyce Di Donato (Ariodante), Patricia Petibon (Ginevra), Sandrine Piau (Dalinda), Marie-Nicole Lemieux (Polinesso)…
Comme il y a des spectacles que vous n’aimez pas vraiment et qui font des immenses succès, il y a des spectacles qui pour vous sont magie pure et qui sont totalement incompris. C’est le cas d’Ariodante. Le travail de Pierre Strosser avait une force, une sensibilité extraordinaire porté par la conviction qu’on doit toujours travailler pour que la musique soit la plus expressive possible mais en totale discrétion et humilité. A la fin, le public était incroyablement touché, incroyablement enthousiaste, applaudissait pendant des heures et sortait en disant : « c’était magnifique mais il n’y avait pas de mise en scène ». Je pense que c’est un immense compliment ; Strosser ne l’a pas forcément pris comme ça. Dieu sait qu’il n’y avait pas une minute qui n’était pas pensée, voulue, travaillée mais je crois que le public confond souvent décors et scénographie. Pour moi, au contraire, Ariodante est l’une des plus belles mises en scène qu’on ait faite.
 
 
Leos Janacek, Les voyages de monsieur Broucek
 
6 représentations du 25 mars au 4 avril 2008
Kirill Karabits (direction musicale), Yannis Kokkos (mise en scène)
Avec Kim Begley (Monsieur Broucek)...
Broucek est un opéra que j’aime infiniment parce que l‘écriture de Janacek est magnifique mais pour goûter l’ouvrage, il faut un bagage culturel qui n’était pas celui des spectateurs. Pour une fois, j’ai vraiment failli à ma règle car au fond Brocek est une affaire trop compliquée quand on ne connaît pas par cœur les histoires des hussites. Et j’ajouterais que le projet de Kokkos était lui aussi tellement référentiel. Il citait tout le théâtre français des années 50-60 ; il s’en moquait d’ailleurs un peu ; il y avait une distance ironique qui, pour être perçue, demandait d’être vraiment mordu de théâtre.  
 
 
 
Carl Maria von Weber, Der Freischütz
 
6 représentations du 9 octobre au 7 novembre 2008
John Nelson (direction musicale), Olivier Py (mise en scène)
Avec Nikoaï Schukoff (Max), Ellie Dehn (Agathe)…
Cette histoire de la figure du diable dans la musique, on l’a survolée avec la Trilogie parce qu’elle est presque consubstantielle à la musique occidentale. L’idée est née en fait il y a très longtemps, au moment du Freischütz à Nancy, avec des correspondances très évidentes entre le Freischütz et La Damnation, moins évidentes entre ces deux premiers et Les Contes d’Hoffmann. Alors à l’inverse de ce que je disais pour Hamlet, cela a été une reprise complètement portée par les énergies de la Trilogie elle-même. La production, après toutes ces expériences, n’a pas été beaucoup modifiée mais ces modifications là étaient tellement fortes que le spectacle paraissait totalement abouti. Un bijou de spectacle sur une œuvre qui est tellement difficile à défendre dès qu'on sort des pays germaniques. Je ne comprends pas pourquoi, elle est musicalement sublime, le thème est passionnant, l’histoire est belle. Ce Freischütz heureusement sortait de la référence allemande ; il en était imprégné mais il s’adressait à un autre public que le public allemand.
 
Richard Strauss, Salomé4
 
6 représentations du 13 au 22 février 2009
Gabriele Ferro (direction musicale), Nicolas Brieger (mise en scène)
Avec Nicola Beller-Carbone (Salomé), Catherine Malfitano (Hérodiade), Alan Held (Jokanan)…
 
Cette Salomé pour nous tous, c’est Nicola Beller-Carbone, l’incarnation idéale de ce personnage, de cette musique. Je ne suis pas sûr de pouvoir entendre et voir Salomé incarnée par quelqu’un d’autre. Une jeune fille avec cette fragilité dans la voix qui n’est d’ailleurs pas fragile mais une voix tellement juvénile : idéale. Pour une fois, on n’avait pas une soprano dramatique bien solide ; je ne parle pas seulement de l’aspect physique. Nicola n’est d’ailleurs pas si adolescente que ça, elle a quelque chose de tellement femme, tellement sexy mais la voix était extraordinaire d’adéquation. Le choix de Gabriele Ferro était un choix volontaire qui n’a pas toujours été très bien compris mais il fallait un chef comme Ferro pour répondre aussi à cette manière qu’elle avait de chanter le rôle. La première idée de Brieger était autour du sadomasochisme mais je crois qu’avec Nicola, durant les répétions, il a développé tout autre chose qui est le thème de la révolte impuissante. Le spectacle en a un peu pâti, le propos initial devenant purement décoratif.
 
Richard Wagner, Die Meistersinger von Nürnberg
  
7 représentations du 10 au 31 décembre 2006
Klaus Weise (direction musicale), Pierre Strosser (mise en scène)
Avec Albert Dohmen (Hans Sachs), Anja Harteros (Eva), Klaus Florian Vogt (Walter), Toby Spence (David)…
Vous n’avez pas cité Les maîtres chanteurs. Je voudrais en dire un mot. Pour moi, ils ont été un des plus beaux aboutissements qu’on peut rencontrer dans une vie de directeur de théâtre même si le projet a été endeuillé par l’absence d’Armin Jordan qui devait conduire cette production. Il y a eu là d’abord une équipe d’artistes d’exception. Musicalement, c’était à pâlir. Albert Dohmen qui avait le projet d’attendre l’âge juste pour chanter Sachs et dont l’engagement artistique était tellement important. Anja Harteros était sublime, vraiment sublime, tous d’ailleurs je dois dire. Et le travail qu’a fait Pierre Strosser a donné une dimension sensible et essentielle à cette œuvre. Rien n’a été gommé y compris les ambigüités qu’il peut y avoir à propos de la culture allemande. Il a su restaurer aussi tous les rapports qui existent entre ces êtres, particulièrement entre Sachs et Eva. Albert Dohmen, seul dans cet espèce d’atelier, avec tout le poids de ce qu’il sent bien autour de lui et chantant « Wahn ! Wahn ! » ; tous les soirs si vous étiez normalement constitué, vous partiez en larmes. Pour moi, c’est la plus belle leçon de théâtre qu’on ait donné en 8 ans.
 
 
 
Propos recueillis par Christophe RIzoud,
le 11 mai 2009

1 La liste des productions, à l'exception de Die Meistersinger von Nürnberg, a été établie par nos soins.
2 Lire le compte-rendu par Brigitte Cormier, un enregistrement DVD des Contes d'Hoffmann est prévu chez Belair Classiques en juin
3 Lire le compte-rendu par Brigitte Cormier
4 Lire le compte-rendu par Christophe Schuwey
  
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