Ludovic Tézier : « je ne suis pas persuadé que Scarpia soit un étalon ! »

Par Roselyne Bachelot-Narquin | lun 06 Octobre 2014 | Imprimer

Tiède journée d’automne sur la place de la Bastille. A la sortie d’une répétition de Tosca, je « cueille » Ludovic Tézier pour un déjeuner frugal. A deux semaines de la première, notre baryton doit avoir bien des choses à nous dire pour cette prise de rôle de Scarpia, un des personnages les plus mythiques et les plus violents du répertoire lyrique.

Le 10 octobre, Ludovic Tézier, vous serez Scarpia pour la première fois sur la scène de l’Opéra de Paris. Deux visions du personnage se complètent ou s’affrontent : un politicien cynique qui use de son pouvoir pour posséder la femme qu’il convoite ou un pervers sadique qui jouit de la souffrance de l’objet de son désir. Vous, quel est « votre » Scarpia ?

Je veux montrer toutes les facettes du personnage, mais elles sont tellement nombreuses et complexes qu’il faut en privilégier une. Fondamentalement, pour moi, comme Don Juan ou comme le comte des Noces, c’est un pervers qui jouit de faire souffrir, d’écraser, de manipuler et il commence tout de suite avec le sacristain. Il use de sa puissance politique mais cette puissance politique est une puissance policière donc mandatée. Scarpia est un cérébral et sa libido est mentale avant même que d’être sexuelle. On ne devine pas ce qui se passe dans le lit et je ne suis pas persuadé que ce soit un étalon ! Cette dimension se sent au fil du rôle et tout spécialement dans la théâtralité de la torture. C’est aussi cette théâtralité qui le fascine chez Floria Tosca. Il a probablement usé d’un grand nombre de femmes et en a massacré quelques unes. Mais il est follement attiré par celle-ci non parce qu‘elle est sexy, mais parce qu’elle est issue de ce monde de la scène qui le subjugue. Avec Pierre Audi, le metteur en scène, nous avons été en phase pour faire ressortir cet aspect. Scarpia a donc une approche scientifique de la torture, il met en scène la souffrance. Le sadisme est bien une science de l’horreur.

Longtemps, on a vu Scarpia comme un personnage relativement secondaire relégué dans le personnage classique du traître du répertoire. Comment prenez-vous la main sur cette centralité par rapport à Martina Serafin-Tosca et Marcelo Alvarez-Cavaradossi ?

Tosca et Cavaradossi sont très attendus et très aimés du public. Je dois faire ma place. Mon Scarpia met des coins, il empêche, il s’immisce, il complote. Machiavélique, il bloque ce qui marche, ce qui est beau et sain. Il est jaloux, mais jouit de la scène d’amour entre les amants car il sait qu’il les fera se disputer. Jouer Scarpia, c’est conquérir  l’espace. Il n’y a pas beaucoup de personnages de cet acabit dans l’opéra où même Iago a déjà sa place.

Si l’on privilégie votre analyse de Scarpia, celle-ci n’est elle pas orthogonale avec la mise en scène de Pierre Audi dont la croix écrasante occupe l’espace et signe la primauté d’une tyrannie politique et religieuse ?

Non, car cette croix raconte certes l’omnipotence de la police romaine et papale mais elle est aussi un instrument de torture. A bien y réfléchir, il est quand même assez incroyable qu’une religion se fonde sur une scène de torture ! Quand vous  verrez cette croix monumentale sur scène, vous constaterez qu’elle est à la fois impressionnante mais belle et même légère dans ses mouvements et ses élévations.Elle permet parfaitement de suivre la narration de Scarpia. Avec un vrai acteur – ce que je ne suis pas – son visage devrait changer pratiquement à chaque phrase. Il passe de considérations banales – « avec tout ça, je n’ai pas mangé » – à la brutalité du chantage. Il propose du vin d’Espagne à Tosca et ajoute : « Prenez-en une goutte pour vous donner du courage ! ». C’est un gestapiste fou furieux qu’on ne peut ni impressionner ni acheter. L’angoisse de Floria croît alors quand elle voit sa folie et l’absence d’issue. La mise en scène permet aussi d’éclairer un aspect rarement évoqué : ce malade mental est un artiste raté, un fan qui se met en scène avec son idole.

On retrouve cela fréquemment avec les stars du show-biz…

Oui, cela rejoint – toutes proportions gardées – l’assassinat de John Lennon par un fan détraqué.

Pierre Audi revendique la préséance du metteur en scène dans l’art lyrique. Que vous inspire cette prééminence revendiquée y compris par les amateurs – on parle du Ring de Chéreau ou des Noces de Strehler – ne la vivez-vous pas parfois comme une injustice ?

C’est quand on conjugue toutes les forces de l’opéra que le spectacle est magnifique. Le leadership ne doit pas être « exocentré ». Avec Pierre Audi, rien de tel. Ce n’est pas un dictateur, il met en valeur ses artistes. J’utiliserai à son égard un mot désuet : il est poli.  Dommage que la politesse soit démodée. Être respecté me suffit, je ne veux pas être au centre sauf au milieu des miens. Cela m’ennuierait si on disait quand je rentre en scène : c’est Ludovic Tézier. J’ai conquis une notoriété qui peut être un risque car il faut être au service de ses rôles. C’est embêtant de ne plus être transparent.

Je vous entends. Néanmoins Tézier, c’est devenu une marque, ce cantabile qui fait de vous le fils d’Ernest Blanc et de Renato Bruson…

(Rires) Il y a pire comme comparaison !

On n’aborde Scarpia qu’au sommet d’une carrière de baryton. Jean-Philippe Lafont raconte que Callas avait voulu l’entendre. Il avait 25 ans et pour l’impressionner, il chante le « Te Deum » et elle lui rétorque : Vous êtes trop jeune, vous chanterez cela dans vingt ans !

Et pourtant, il avait déjà la voix pour…

Bon, après tous ses détours, je me lance : Ludovic, à 46 ans, n’avez-vous pas une trop belle voix pour chanter Scarpia ?!

Non (le non fuse résolument). Scarpia a un côté séduisant et narcissique. Il est soigné dans son expression et dans sa mise. Le tenant du rôle doit pouvoir faire passer cette facette de séducteur avec du style et du phrasé.

Et pourtant, certains soutiennent que la référence du rôle, Tito Gobbi, avait une voix puissante mais laide ?

C’est vrai, mais Gobbi avait fait un choix très malin au moment où sa « belle » voix était derrière lui. Il a donc adapté à sa voix une certaine vision du personnage. Ce parti pris vocalement débraillé est intéressant et a fait de lui un Scarpia de légende, mais je soutiens que Scarpia a plus d’étoffe. Pour moi, ce rôle n’est ni un refuge, ni un passage, mais un sommet

Scarpia ne peut donc pas être pour vous un « accident magique ». Néanmoins, il ouvre la porte vers d’autres personnages. Parlons donc de votre futur. A ce stade, vers quels rôles vous dirigez-vous et quels sont ceux que vous ne ferez jamais ?

C’est ma voix qui me dira jour après jour ce que je pourrai faire. Je ne me refuse rien à priori. Certes, je ne chanterai jamais Calaf dans Turandot ! Mais dans ma tessiture, je ne sais pas de quoi demain sera fait. Il y a dix ans, je n’avais ni la voix ni la technique pour chanter Scarpia. Ceci étant, mon univers vocal de prédilection est bien Verdi et je me réjouis d’aborder Macbeth ou Iago. Depuis le début de ma carrière, je sais que je vais vers cela.

Pour votre premier spectacle d’opéra, votre père vous avait offert une bonne place pour Parsifal et les 5 heures avaient passé trop vite pour vous. Vous avez chanté Wolfram, d’autres personnages wagnériens vous attirent ?

Certains rôles m’attirent comme Wotan puisque, comme Rigoletto, c’est un père et cela m’intéresse d’être un père – aussi – sur scène. Néanmoins, je n’ai pas assez de testostérone pour l’habiter. Je ne peux pas non plus me mettre dans la peau de Telramund un vrai méchant, « mal chantant », avec une partition très agressive pour la voix. Amfortas pourrait être une opportunité. Ce qui me plait chez Wagner, c’est la profondeur, on s’installe vraiment dans une récitation.

Bon, on ne vous sent quand même pas très habité par Wagner ! Et le lied allemand ?

C’est pour moi une vraie passion. A mon grand regret, j’ai annulé un récital que je devais assurer fin octobre. En sortant de Scarpia (le 22 octobre), il fallait que « je remette la voix dans le trou » comme disait Sénéchal. Mais j’attends avec impatience de chanter à l’Opéra de Vienne un récital de mélodies françaises mais avec Schumann en 2e partie.  Un jour peut-être, je chanterai Schubert, mais c’est vraiment l’artiste d’un pays où il pleut ! Son univers est étrange, astral, il faut  que j’arrive à l’attraper.

Votre actualité proche : vous revenez à Massenet et à vos fondamentaux avec Cléopâtre au Théâtre des Champs-Elysées en novembre. Vous l’avez chanté à Salzbourg avec Sophie Koch dans le rôle titre et vous y retrouverez aussi votre épouse Cassandre Berthon en Octavie. Cette Cléopâtre est une rareté ?

Oui, et c’est une œuvre magnifique. Quand je l’ai déchiffrée avec Yolande, ma fidèle pianiste, nous étions un peu refroidis par l’aspect squelettique de la réduction pour piano de la partition. En fait, en version orchestrale, on quitte vite l’aspect péplum pour s’installer dans le sublime. Massenet nous fait voir le désert, le vrai désert, pas celui avec des chameaux. Sous le soleil, la douleur de Cléopâtre relève de la désolation absolue. Le duo d’amour final est inouï et Antoine meurt de volupté dans une noirceur intense. Sophie Koch est bouleversante et passe du chant au parlé de façon magistrale. Sophie est une artiste majeure de la scène lyrique mondiale et on le verra une fois de plus dans Cléopâtre. Bon, je ne résiste pas à une observation. Puisque cette œuvre est posthume, j’ai beaucoup étudié les écrits de Massenet pour comprendre exactement ce qu’il souhaitait et je peux vous assurer une chose : il préférait que Werther soit chanté par un baryton !

Et sur ces paroles iconoclastes,  dans un grand éclat de rire, je relâche Ludovic Tézier. Rendez-vous donc à Bastille du 10 au 22 octobre (plus d'informations)

 

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