Marie Stuart : « En ma fin est mon commencement »

Par Cédric Manuel | jeu 05 Avril 2018 | Imprimer

Pour le second opus de sa « trilogie Tudor », Donizetti décrit l’âpre combat que se livrent deux reines, Elisabeth 1ère d’Angleterre et sa cousine Marie Stuart d’Ecosse, sur fond d’intrigue sentimentalo-politique. Il s’appuie sur la tragédie très romantisée de Schiller, qu’il simplifie dans son manichéisme: la belle, vive et innocente Marie fait face à une Elisabeth obsédée par la raison d’Etat, laide et infirme. Il met en scène une haine dictée par la jalousie. La véritable Histoire est moins simpliste, malgré toute l’affection qu’on sent dans le regard de certains historiens et écrivains qui ont raconté cette vie hors du commun. En particulier Stefan Zweig, qui tente l’objectivité, mais qui est si souvent plein de tendresse pour son héroïne.

Les destins de ces deux femmes sont aussi liés que les doigts de la main. Pendant 40 ans, elles se tournent autour, se défient, s’invectivent et font mine de se réconcilier sans discontinuer. Pour la couronne d’Angleterre, pour des hommes, pour l’honneur. Elles ne se rencontreront jamais, contrairement à ce que racontent Schiller puis Donizetti.

Marie voit le jour le 8 décembre 1542 au château de Linlightgow, près d’Edimbourg. Fille du roi Jacques V, qui se meurt d’avoir subi un désastre militaire face aux Anglais à Solway Moss quelques jours plus tôt. On ne donne plus très cher de ce royaume. « Cela a commencé par une fille, cela finira avec une fille », se lamente le roi moribond, la première couronne des Stuart venant d’un mariage. Il avait  épousé en secondes noces Marie de Guise, duchesse de Longueville. Très populaire en Ecosse, elle lui avait donné 2 fils qui étaient morts en bas âge. La petite Marie devient donc l’héritière d’un trône chancelant.  Elle a 5 jours lorsque son père disparaît. On décide de la marier au dauphin de France, François, alors âgé de 4 ans. Elle part dans des conditions rocambolesques et débarque en Bretagne mi-août 1548. Marie restera en France pendant 13 années, qui seront les plus belles de sa vie. Elle adore la cour de France, qui le lui rend bien, et se souvient à peine de son Ecosse natale, où sa mère, Marie de Guise, s’emploie d’une main ferme à défendre le trône de sa fille. Le mariage tant attendu a lieu le 24 avril 1558.


Marie Stuart

 

Pendant ce temps là, à Londres, la mort de Marie Tudor ouvre la route du trône d’Angleterre à la fille naturelle d’Henri VIII et d’Anne Boleyn. Elisabeth, 25 ans, bien que considérée comme bâtarde, avait été inscrite dans l’ordre de succession au trône après Marie Tudor par son père. Pour les catholiques d’Angleterre, c’est Marie Stuart, petite-nièce d’Henri VIII par sa sœur Marguerite Tudor, qui doit monter sur le trône. Pour les protestants, il ne saurait en être question.

En 1559, le tragique tournoi qui coûte la vie au roi Henri II propulse François et Marie sur le trône de France. Par provocation, on ajoute à ses titres, « reine d’Angleterre et d’Irlande ». En Ecosse même, Marie de Guise est en passe d’écraser les protestants. Elisabeth aide en sous main les protestants écossais et renverse la situation. Acculée, Marie de Guise meurt le 10 juin 1560. Le traité d’Edimbourg contraint François II et Marie Stuart à renoncer à la couronne d’Angleterre. Comme un tourbillon, le destin la frappe à nouveau : son cher roi, qu’elle aimait plutôt comme un frère, faible depuis toujours, meurt le 5 décembre 1560. Marie se retrouve veuve à 18 ans, sans soutien, en butte à l’hostilité de la reine-mère Catherine de Médicis et souveraine d’un royaume qui l’ignore superbement. Marie va décider de reconquérir son trône, avec l’aide de son demi-frère Jacques Stuart, futur comte de Moray et futur traître.

Lorsqu’elle débarque à Leith, en août 1561, personne ne l’attend. Au palais d’Holyrood à Edimbourg, elle reçoit l’hommage hypocrite de la noblesse écossaise, ces clans qui n’avaient jamais accepté de roi autrement que soumis à leurs intérêts. Les Hamilton, Gordon, Douglas, Ruthven et autre Campbell n’ont pas l’intention de se laisser manœuvrer par leur reine. Les protestants, emmenés par John Knox, un prédicateur fanatique qui ferait passer Calvin pour un joyeux libertaire, la détestent. Mais en quelques mois, Marie réussit à gagner les cœurs de ses sujets lorsque, infatigable, elle fait des tournées dans le pays, à cheval.

Elle n’a pas renoncé à ses droits au trône anglais et refuse obstinément de ratifier le traité de 1560. Il n’est de toute façon pas question pour Elisabeth de voir une catholique à moitié française devenir reine d’Angleterre. Les années qui suivent sont une longue succession de complots, de guerres civiles et de trahisons, durant lesquelles Marie alterne les moments de grande clairvoyance politique, de courage physique et de totale naïveté, obsédée par ses droits davantage que par le gouvernement.

Son pouvoir d’attraction est plus grand que jamais : sportive et musicienne, elle adore danser et met la poésie au dessus de tout, elle qui avait devisé avec Ronsard et vénérait Clément Marot. Réputée très belle, elle aime plaire et se faire désirer, et ses nombreux ennemis essaient de la compromettre sur le plan moral. Cela coûtera la vie à plusieurs soupirants et fait enrager Elisabeth, jalouse de ce rayonnement. On cherche à remarier Marie avec l’infant Don Carlos d’Espagne, au physique des plus ingrats et doté d’un sévère déséquilibre psychique. Veto irrémédiable d’Elisabeth qui menace d’une guerre. Elle fait mine de promettre de rendre ses droits à Marie si elle prend pour époux un noble anglais d’origine écossaise, lord Robert Darnley. Il est familier de la Cour d’Angleterre et Elisabeth, pas insensible au très beau jeune homme, se rétracte. Manque de chance, Marie tombe raide amoureuse de ce sportif, musicien, poète et catholique, comme elle. Contre vents et marées et malgré de nombreux avertissements –en premier lieu de son demi-frère Jacques Stuart - elle épouse Henri Darnley le 29 juillet 1565, provoquant une rupture fatale avec son demi-frère et ses partisans. C’est la guerre et Marie va la gagner en chevauchant elle-même à la tête de ses troupes. Mais Darnley se révèle manipulable, inconsistant et prétentieux. Il veut être le roi et non le mari de la reine. Jaloux écervelé, il participe à un complot visant à massacrer sous les yeux de Marie son nouveau favori, le Piémontais Davide Rizzio. Avec un rare sang-froid, Marie renverse en une journée la situation, et reprend la main.

Après la naissance du petit Jacques, qui règnera sur l’Ecosse puis sur l’Angleterre sous le nom de Jacques Ier, et dont Elisabeth est la marraine, Marie se rapproche (trop) du nouvel homme fort de l’Ecosse, le grand amiral Bothwell. Coïncidence trouble et début de la fin de Marie, son mari Henri Darnley est assassiné dans d’horribles et mystérieuses circonstances. La rumeur fait de Bothwell, terriblement impopulaire, le commanditaire du meurtre avec la complicité de Marie, qui, comme hypnotisée, épouse Bothwell dans la foulée. Les lords se révoltent et elle est faite prisonnière à l’issue de la défaite de Carbery Hill. Menacée, affaiblie par une fausse couche, persuadée qu’elle pourrait ensuite rebondir, Marie abdique le 26 juillet 1567, au profit de son fils, qu’elle confie aux bons soins des lords sous la régence de Jacques Stuart, comte de Moray. Elle s’évade de sa prison de Lochloven le 5 mai 1568 mais doit fuir vers l’Angleterre, pour son malheur.

Brillamment conseillée par le puissant William Cecil, Elisabeth décide de garder Marie en résidence surveillée de château en château pendant presque 20 ans et l’empêchera de retrouver son trône. Mais Elisabeth sait qu’elle n’aura jamais d’enfant et s’obstine à refuser tout prétendant. Or, dans l’ordre de succession du trône d’Angleterre, Marie tient la première place. A la cour de Londres, le comte de Leicester, ami (très) intime d’Elisabeth et ses soutiens complotent contre Cecil. Elisabeth est donc sur ses gardes d’autant que l’Espagne se met à s’intéresser au sort de Marie. Elle étudie même une offre d’alliance avec la France proposée par l’amiral de Coligny, au moyen d’un mariage avec le duc d’Anjou. C’est d’un autre projet, plus tard, avec  le duc d’Alençon, frère d’Henri III dont parle Elisabeth avec méfiance dans son premier air de l’opéra de Donizetti. 


Elisabeth I (1533-1603), anonyme du XVIème siècle.

Plusieurs complots se nouent alors. Leur fil conducteur est un projet d’invasion espagnole de l’Angleterre. Le duc de Norfolk, très haut dignitaire du royaume et avec qui un mariage avait été envisagé avec Marie, échafaude imprudemment le premier. Il est arrêté et exécuté. Dès cette époque, William Cecil conseille de faire exécuter Marie, tout comme dans l’opéra : « Ah, dona alla scure quel capo che desta / Fatali timori, discordia funesta / Finanche fra' ceppi, col fuoco d'amo ». Mais elle ne s’y résout pas. Marie sera longtemps recluse dans une citadelle de Sheffield, gardée par George Talbot, comte de Shrewsbury. Homme de grande valeur qui la traite avec distinction,  magnanimité qui se retrouve dans le personnage attentionné de Donizetti. Chaque été, Marie et ses fidèles sont autorisés à aller prendre les eaux à Buxton. C’est là que le comte de Leicester viendra lui rendre régulièrement visite avec empressement, ce qui chagrinera fortement une Elisabeth fort jalouse, ce dont l’œuvre de Donizetti se fera l’écho : « Se tu l'adori, o perfido, pavento il mio soffrir ».

C’est une dernière conspiration qui va mener Marie à sa perte. Antoine Babington, courtisan anglais assez naïf, fervent soutien de Marie, dont il serait tombé lui aussi amoureux, correspond avec elle et reprend l’idée d’une intervention militaire de Philippe II, en y ajoutant explicitement l’élimination physique d’Elisabeth. Dans l’une des missives, « Lettre sanglante » dont l’authenticité est mise en doute, Marie détaille avec force précisions le plan d’invasion (mais pas l’assassinat). C’est bien plus qu’il n’en faut à Walsingham, le chef de la police élisabéthaine, qui a tout manipulé. Les conjurés, torturés, avouent tout et même tout ce qu’on ne leur demande pas, avant d’être exécutés dans les conditions atroces qu’on réservait aux régicides.

Marie doit être jugée. Contrairement à ce que raconte Donizetti, Leicester la pousse à se débarrasser d’elle discrètement. Mais elle ne s’y résout toujours pas. C’est bien Cecil, comme dans l’opéra, qui emporte le morceau : « Ah! per chi t'ardeva il Regno / Più palpitar non dei / Il dì che all'empia è l'ultimo / Di pace è il dì primier ». Marie est transférée au château de Fotheringay, plus près de Londres. C’est là que se déroule l’intrigue de l’opéra et il n’existe plus aujourd’hui. Marie se défend farouchement mais elle est reconnue coupable et condamnée à mort. Comme dans l’acte III de l’opéra, Elisabeth hésite toujours mais signe enfin l’ordre d’exécution que Talbot va porter à l’infortunée. Elisabeth, qu’elle n’a jamais rencontrée et à qui elle n’a jamais pu lancer l’insulte qui scelle son destin dans l’opéra, « Figlia impura di Bolena » est l’une des dernières à qui elle écrit : « Madame, m’ayant été de votre part signifié la sentence de votre dernière assemblée, (…) de me préparer à la fin de mon long et ennuyeux pèlerinage, je les ai priés (les messagers) de vous remercier de ma part de si agréable nouvelle, et vous supplier de me permettre certains points pour la décharge de ma conscience (…) Je vous requiers de permettre que, après que mes ennemis auront assouvi leur noir désir de mon sang innocent, vous permettrez que mes pauvres serviteurs désolés puissent emporter mon corps pour être enseveli en terre sainte, avec certains de mes prédécesseurs qui sont en France, spécialement la feue reine ma mère.(…) Ne m’accusez pas de présomption si, abandonnant ce monde et me préparant pour un meilleur, je vous rappelle qu’un jour vous aurez à répondre de votre charge aussi bien que ceux qui y sont envoyés les premiers (…) ». La lettre fera pleurer Elisabeth, qui ne répondra pas.

Le 8 février 1587 au matin, l’échafaud tendu de noir se trouve au milieu d’une salle fermée. On ajuste sur Marie un long habit rouge et elle s’agenouille calmement. La suite est atroce et on la taira. Marie entre dans la légende, elle qui sera transfigurée dans la tragédie de Schiller : « En ma fin est mon commencement », avait-elle mystérieusement brodé sur un mouchoir à Sheffield. Point de Leicester, ni d’exécution décidée par jalousie. Marie a été la victime de la raison d’Etat, la seule priorité qu’eût jamais Elisabeth. 

 

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