Nadine Sierra : « Il est primordial que la mise en scène relate l’intrigue »

Par Audrey Bouctot | lun 03 Juillet 2017 | Imprimer

Après l'Opéra national de Paris, Nadine Sierra retrouve à Orange les samedi 8 et mardi 11 juillet prochains un de ses rôles favoris : Gilda dans Rigoletto de Giuseppe Verdi.


Racontez-nous votre rencontre avec Gilda, votre rôle de prédilection...

J’étais toute jeune quand j’ai découvert Gilda. Je crois que je n’avais que 18 ans lorsque j’ai commencé à étudier son grand air, « Caro Nome ». J’ai encore du mal à réaliser que Gilda fait partie de ma vie depuis déjà 11 ans et pourtant je me sens toujours aussi proche de sa jeunesse et de son inexpérience. Son désir de voler de ses propres ailes tout en restant fidèle à son père me touche particulièrement, parce que j’ai vécu une expérience assez similaire en grandissant. J’ai eu la chance d’avoir une famille très aimante, mais aussi très protectrice. J’ai reçu une éducation stricte dans mon enfance, où l’on m’a inculqué la discipline, ce qui m’a empêché de vivre beaucoup de choses quand j’étais adolescente, surtout vers la fin. J’étais tellement focalisée sur le développement de ma voix et sur mon début de carrière que j’ai manqué la plupart des expériences normales dans une vie d’adoslescente. Je brûlais de vivre ces expériences, mais il m’était insupportable d’aller à l’encontre de ma famille. Alors, à chaque fois que j’interprète Gilda, je me remémore ces années compliquées et suis submergée par une incommensurable nostalgie ; des passages de mon enfance me sautent à la gorge, subtil mélange de beaux et tristes souvenirs. Et la partition de Rigoletto ne fait que renforcer l’amour profond que je voue à Gilda, car la musique traduit à la perfection la dimension dramatique du livret. Cette musique de Verdi vous colle à la peau ; elle donne tout son sens à l’intrigue. C’est un chef d’oeuvre

Gilda n’est donc pas la jeune fille un peu naïve qui prend une décision idiote en se sacrifiant ?

Non justement. Contrairement à la plupart des gens, je n’ai jamais vu en Gilda l’adolescente idiote et amoureuse qui prend une décision tragique voire stupide parce que je pense avoir compris la véritable raison qui motive ce geste fatal. Gilda est une jeune fille qui a grandi dans un Couvent, où la seule éducation reçue se limitait aux enseignements du Christ et de la religion. Elle n’a jamais eu la moindre interaction avec le monde extérieur dont elle n’a qu’une perception pure et non biaisée. Dans la scène de la tempête (NDLR : le trio chez Maddalena), elle réalise que la seule manière de résoudre tous les problèmes rencontrés avec chacun des protagonistes (Rigoletto, le Duc, Sparafucile et Maddalena) est de sacrifier sa vie, comme Jésus dans la Bible. Il ne s’agit pas uniquement de sauver la vie du Duc mais de pardonner à chacun leurs propres péchés et surtout le péché suprême qu’ils s’apprêtent à commettre, le meurtre. Gilda imite Jésus parce que c’est la seule référence qui ait un sens dans son univers. C’est un acte de générosité absolue. Et à mes yeux, cela fait de Gilda une héroïne véritable. D’ailleurs ses dernières paroles, avant de se laisser poignarder à mort par Sparafucile, sont « Dieu, pardonne-leur ». Pour moi, une telle phrase ne peut en aucun cas refléter la décision d’une jeune fille niaise mais celle d’une jeune femme éclairée par sa spiritualité. Je l’ai toujours vue ainsi et j’essaie de l’interpréter en ce sens à chaque fois

Votre répertoire comporte également Suzanne, Pamina et Musette, parmi tant d’autres. Qui est votre personnage préféré ?

Mon personnage préféré est à jamais Gilda. Elle m’enseigne en permanence quelque chose à propos de ce pour quoi j’avance dans la vie. J’ai véritablement grandi avec elle. Je suis tellement proche de Gilda que je ne me lasserai jamais de la chanter.  Mais j’adore aussi jouer Musetta qui est à la fois drôle et intéressante. Quand elle voit Mimi mourir, elle se décide à changer de vie, ce qui signifie qu’elle n’est pas le monstre d’égoïsme que l’on perçoit quand elle apparaît la première fois sur scène. C’est un personnage plus complexe qu’il n’y paraît, suivant un vrai cheminement intérieur au cours de l’opéra, bien plus intéressant à mes yeux que sa façade aguicheuse. A son instar, je suis très sensible au comportement de Mimi, à son regard sur la vie, et la réaction de Musette envers elle à la fin est pour moi naturelle à jouer. Quand j’ai endossé ce rôle pour la première fois, un morceau de rêve est devenu réalité.

Je dis un morceau car mon rêve absolu est de chanter Mimi. Je suis tombée amoureuse de ce magnifique personnage à 10 ans grâce à l’extraordinaire musique que Puccini a composé pour elle. Je regardais La Bohème avec Stratas et Carreras et c’est là que j’ai décidé d’étudier l’art lyrique. La Mimi de Stratas m’a profondément bouleversée au point de déclencher en moi l’irrépressible besoin de toucher à mon tour les amateurs d’art lyrique. Mais Mimi n’incarne pas un rêve uniquement pour la passion qu’elle a suscitée en moi, mais aussi parce que j’adore sa personnalité et son humilité tout au long de l’opéra. Elle se contente des choses les plus simples dans la vie où elle voit beauté et poésie. C’est pour cette raison, selon moi, que Rodolfo, poète de son état, tombe fou amoureux d’elle. Et que le public est fou d’elle également et pleure sa mort à la fin. Mimi nous apprend ce qui est véritablement important dans la vie et nous rappelle qu’il faut chérir chaque instant vécu.

Et les prochains rôles que vous allez aborder à la scène ?

Violetta et Juliette sont clairement les deux rôles que je m’apprête à aborder dans un futur proche. Juliette est en haut de ma wishlist parce qu’elle est aussi à sa manière une autre jeune femme à laquelle je peux m’identifier. Et puis vocalement elle est adaptée à ma voix, ce n’est pas un rôle très lourd, contrairement au reste du répertoire français. Quant à Violetta c’est plus compliqué. En fait j’adorerais la chanter une fois puis la mettre de côté. C’est un rôle piège car Verdi l’a écrit un peu comme Gilda, nécessitant un soprano léger avec un bon suraigu dans le premier acte et un soprano plus dramatique dans le dernier, et, ce, afin de souligner l’évolution et la tragédie du personnage. Être capable d’assurer vocalement cette dualité peut être très difficile mais si je l’aborde au bon moment pour ma voix, ce sera artistiquement intéressant et instructif.

Vous êtes réputée très exigeante envers les metteurs en scène et leur façon de raconter l’intrigue au public. Avez-vous déjà refusé un rôle par désaccord avec la mise en scène?

Je n’ai encore jamais refusé un rôle en raison des prises de position d’un metteur en scène mais je n’ai aucun doute quant au fait que cela se produira ! Il est pour moi primordial que la mise en scène relate l’intrigue telle qu’elle est, mais qu’elle fasse aussi comprendre au public les interactions entre les personnages et avec la musique. Si lorsque j’avais 10 ans j’avais regardé un « concept » de la Bohème en lieu et place de la production de Zeffirelli au Met (qui est une vraie narration de l’histoire), je pense que je n’aurais pas été autant touchée et n’aurais certainement pas eu envie de commencer des études de chant. Jamais je n’aurais pu être emballée par une mise en scène abstraite à l’époque. L’opéra raconte une histoire à la fois à travers le livret et à travers la musique elle-même. Si ce qui se passe sur scène diffère totalement de la musique sous-jacente, eh bien, on perd tout l’intérêt de l’oeuvre: souligner et mettre en valeur des émotions intenses suscitées par l’intrigue elle-même.. L’opéra doit toucher le public en profondeur et non les égarer. Il y a par ailleurs beaucoup de metteurs en scène qui m’ont apporté des idées originales et pertinentes sur ma façon d’aborder certains rôles  et j’espère continuer à travailler avec des gens qui servent la musique et l’art… et non eux-mêmes.

Et parmi les projets immédiats, un prochain disque ou un prochain passage à Paris ?

Oui, je viens juste de signer avec Deutsche Grammophon et Universal : plusieurs projets sont à l’étude et j’espère qu’un premier enregistrement sortira dès 2018. Sinon, après Orange, je retourne à Paris chanter pour le concert du 14 Juillet et j’espère que le public sera enthousiaste. 

 

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