Patricia Petibon : « L’exubérance, oui, mais dans la tragédie comme dans la joie »

Par Laurent Bury | lun 15 Octobre 2012 | Imprimer

Après avoir été récemment Donna Anna à Paris et Suzanne à Aix-en-Provence, et alors que paraît un disque intitulé « Nouveau Monde », Patricia Petibon évoque ses choix musicaux et l’orientation de sa carrière : bientôt Gilda à Munich, elle sera ensuite Manon et Blanche de la Force.

Après Melancolia, Nouveau Monde nous entraîne à nouveau vers des rivages hispanophones. Vous ne quittez plus le monde ibérique ?

J’aime qu’il y ait une continuité dans mon travail. Je n’enregistre jamais pour le simple plaisir d’enregistrer : à l’origine, il y a toujours une histoire, une envie, une curiosité, une recherche. Pour Melancolia, j’avais voulu rapprocher les répertoires savants et populaires de la péninsule ibérique, je m’étais amusée à rassembler un peu tous les dialectes présents en Espagne. J’ai poursuivi en songeant à la figure de Christophe Colomb, et comme lui je suis partie à la recherche d’une nouvelle terre. Bizarrement, à l’époque où je travaillais Lulu, j’ai beaucoup lu sur Christophe Colomb, parce que je me sentais unie à lui par un lien métaphorique : avec l’opéra de Berg, j’étais envahie par les flots, par un océan de choses, et quand j’ai commencé à chanter le rôle en scène, j’avais à l’esprit cette image du navigateur à la recherche d’une terre inconnue. Je savais que j’allais rencontrer des tempêtes, mais avec les autres membres de la distribution, nous étions tous sur le même bateau. Me sentant donc exploratrice, j’ai commencé à m’intéresser de plus près à l’Amérique du sud, aux Incas, et poussée par cette soif de connaissances, je me suis dit : je vais faire un disque-voyage. Un disque qui réunirait l’ancien monde et le nouveau, par-delà les mers, un disque qui ferait se rejoindre les continents. A partir de 1492, avec l’arrivée des colons, on a pu voir les cultures se mélanger, et c’est de là que mon disque naît, qu’il trouve son essence, entre musique savante et populaire. Le premier morceau est d’ailleurs un air de naufrage (« El bajel que no recela », de José de Nebra), et l’on termine sur une île, avec « Fairest Isle » de Purcell. La mer est un élément qui compte beaucoup pour moi, et je pense à cette phrase de Hernàn Cortez, conquérant et navigateur : « Mar adentro », l’idée de « s’interner » dans la mer, de se jeter dans la passion, dans la musique, comme on se jetterait à l’eau. Et puis, cette musique est aussi notre nouveau monde, c’est une musique du passé mais avec des racines contemporaines, avec ces rythmes sud-américains qui parlent à tous. Je savais que ce disque exigerait un instrumentarium considérable, très exotique, avec une grande diversité sonore, et une richesse esthétique que je pourrais explorer à ma façon. Il me faudrait un orchestre quasi surnaturel, avec une base académique, savante, mais aussi des musiciens prêts à improviser : je les ai trouvés avec La Cetra et Andrea Marcon. Sur ce plan-là, je ne pense pas qu’il existe actuellement un disque comparable. J’ai confronté le populaire et le savant parce que je me sentais capable de le faire, avec des contrastes dans la façon d’utiliser la voix, précisément parce que la musique baroque permet cela, même si on n’interprète évidemment pas du tout de la même façon des chansons sud-américaines et la Médée de Charpentier.

On vous découvre dans ce rôle de Médée, traditionnellement réservé à des mezzos. Est-ce un personnage que vous verriez bien interpréter à la scène ?

Ce rôle de Médée m’a toujours habité, et c’est une façon de revenir à mes premières amours, quand j’ai découvert William Christie. Je dois dire que j’ai été profondément marquée par Lorraine Hunt, dont j’étais une très grande admiratrice, et avec qui j’ai eu la chance de chanter à mes débuts, dans Hippolyte et Aricie. Cette femme excellait dans les rôles tragiques – mais pas seulement –, c’était une tragédienne née, une voix que j’adorais, et j’ai l’impression qu’elle m’a beaucoup appris, d’une certaine façon. Pour que je puisse chanter Médée en scène, tout dépendrait de la salle, et comme c’est un rôle de théâtre, tout dépend du personnage que l’on y voit. Il faudrait vraiment une mise en scène « à ma taille », qui corresponde à ma personnalité ; je ne le ferais pas dans une salle immense. Quant à savoir si c’est écrit pour une mezzo, tout dépend du diapason : je l’ai enregistré à 415, pas à 392. J’ai essayé de faire un travail sur la langue, avec des couleurs parfois vociférantes, comme un serpent ; Médée est une femme très belle, qui ravage tout sur son passage, et il faut donner à entendre passer cette séduction, entre angélisme et diabolisme. Les trois pages que je j’ai retenues me semblent les plus extraordinaires de la partition. J’aime la tragédie, la noirceur, je trouve important de ne pas avoir seulement au disque des choses drôles. L’exubérance, oui, mais dans tragédie comme dans la joie. Quant à la mort de Didon, Purcell me semblait inévitable sur ce disque pour représenter la musique anglaise, mais là aussi tout dépend du contexte ; en tout cas, c’est un air que j’ai souvent interprété en concert. Dans ma façon de chanter, J’essaye toujours d’aller vers l’expression, vers les moments justes, d’être dans une vérité émotionnelle. La vérité est différente pour chacun, donc certains penseront peut-être que ma Didon est une horreur, alors que d’autres la trouveront magnifique. Je ne détiens pas la vérité, je propose une vérité, correspondant à un moment.

Avec « Forêts paisibles », des Indes galantes, on vous retrouve sur un territoire plus familier ?

Tout le monde adore le Grand Calumet de Rameau ! C’est un vrai coup de cœur, qui évoque un moment que j’ai vécu très intensément sur scène. La production d’Andrei Serban à Garnier a beaucoup compté pour moi. Je suis très heureuse de l’avoir enregistré sur ce disque, car là aussi, cela correspond à un moment de ma carrière, cela fait partie de mes premières amours. J’ai choisi comme partenaire le baryton américain Kevin Greenlaw, un jeune chanteur à voix magnifique, qui chante beaucoup Mozart, un ami que j’apprécie énormément artistiquement. J’aurais pu enregistrer cet air avec Nicolas Rivenq, nous l’avons tellement chanté ensemble. Le plus étrange, c’est qu’un jour, nous avons enregistré ce duo pour Erato, Nicolas et moi,  avec William Christie, mais figurez-vous que la bande a disparu ! J’ai demandé à Alain Lanceron, mais il n’en sait rien, personne ne sait où est passé cet enregistrement. C’est tellement dommage !

A vos débuts, vous avez chanté le répertoire français du XIXe siècle (Lakmé, Olympia), plus récemment on vous a vue dans Zampa à l’Opéra-Comique. Avez-vous d’autres projets dans ce domaine ?

J’aurais pu chanter dans Les Huguenots quand l’opéra de Meyerbeer a été redonné à Bruxelles et Strasbourg, mais je n’étais pas libre. On m’a proposé Romeo et Juliette, mais là non plus je n’étais pas libre, et même chose pour le Hamlet d’Ambroise Thomas. C’est un concours de circonstances. Mais ce répertoire-là commence à arriver, je vais chanter des œuvres pour voix et orchestre comme Schéhérazade de Ravel, et il me semble bien que ce soit maintenant, alors que j’ai acquis une certaine maturité et que je possède les armes nécessaires. Aborder plus tôt des œuvres aussi lourdes aurait été prématuré ; j’ai maintenant une certaine expérience de la scène, j’ai chanté plusieurs rôles de Mozart, j’ai travaillé dans un certain sens. J’ai chanté Mélisande, j’ai fait un certain nombre de choses, mais le moment me paraît parfait pour entrer dans ce domaine-là. La saison prochaine, au Théâtre des Champs-Elysées, je serai Blanche de la Force dans Dialogues des Carmélites : c’est un rôle que j’ai abordé après Lulu, qui me tenait à cœur, avec une tessiture longue. J’ai besoin d’explorer cette longueur de voix, c’est important pour moi. En décembre, je serai Gilda à Munich, et là c’est une vraie prise de rôle. Et en septembre 2014, ce sera Manon au Staatsoper, mais ce ne sera pas une nouvelle production. Quant à mon prochain disque, j’ai un projet sur lequel je peux simplement vous dire que ce ne sera pas du baroque ! Je ne veux pas juste ressortir de vieilles partitions qui ne m’intéresseraient pas ; il faut que quelque chose se passe. Je n’enregistre pas uniquement pour des raisons musicologiques, j’ai besoin d’être nourrie intérieurement par la musique.
 

Prochains concerts :

Schéhérazade de Ravel à la Cité de la Musique, le 16 janvier 2013
« Nouveau Monde », Les Grandes Voix, Victoria Hall de Genève le 23 février 2013 et Galerie des Glaces au Château de Versailles, le 25 février 2013


           

 

Propos recueillis par Laurent Bury le 11 octobre 2012

 

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