Professeur de chant au CNSM, en amont du monde de l'opéra

Par Laurent Bury | jeu 26 Mai 2016 | Imprimer

Vendredi, 10 heures du matin. Une élève en Master 2, cinquième année d’études au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, prend son cours hebdomadaire avec Elène Golgevit. Après quelques échauffements, l’air des larmes de Werther est au programme, puisque c’est l’un des morceaux que la jeune chanteuse présentera pour son récital de fin d’année, et en audition pour l’ADAMI. Sa professeur exige plus d’engagement dès le « Va ! » initial, puis demande à la jeune mezzo de reprendre plusieurs fois la dernière note de la phrase « Il est trop grand, rien ne l’emplit » afin de trouver la bonne position du larynx pour émettre un fa sur un son ressemblant au maximum à un i. Après avoir participé à plusieurs productions montées au CNSMDP, l’élève en question vient de chanter dans une Passion selon saint Jean à Lausanne et dans Didon et Enée à Lyon. 

Elène Golgevit, quels liens existent-ils entre l’univers du conservatoire et le monde de l’opéra ?

Il en existe beaucoup, et heureusement. La plupart des élèves du Conservatoire de Paris (CNSMDP) ont déjà un pied dans la vie active par leur propre réseau, par les productions d’opéra qui sont créées ici ou dont nous sommes partenaires mais aussi par les nombreuses auditions que nous organisons.

Dans leur quotidien, bien sûr, beaucoup d’éléments les relient déjà au monde de l’opéra. Le travail de fond qu’ils accomplissent pendant leurs études les prépare aux exigences de la scène. Et il n’y a pas que le travail accompli en classe, je vais souvent les écouter dès qu’ils sont en répétition sur des productions ici ou à à l’extérieur. Une fois sur un plateau, ils doivent tenir compte de tous les paramètres autres que le chant, ils ont tout un environnement à appréhender et les voir en situation me permet de mieux évaluer leurs qualités et leurs faiblesses afin d’affiner ce qu’ils ont encore à consolider.

Le cours que vous dispensez ne concerne que la pratique vocale ?

Le chant, c’est un texte, du théâtre. Cela signifie partir du personnage qu’ils doivent interpréter pour savoir comment ils vont défendre ce texte, le déclamer en musique. L’aspect technique du travail vocal est essentiel. Il leur donne les outils nécessaires pour développer leur voix, ses possibles et ainsi choisir leur interprétation mais il ne remplacera jamais leur engagement, leur sensibilité et leur responsabilité d’artiste.

L’objectif de notre enseignement est qu’il n’y ait pas de dichotomie entre ces différents aspects. On ne peut pas trop séparer ces différentes composantes dans notre approche même si des focus techniques doivent être traités en soi, il faut les situer comme un moyen et non comme un objectif. Par exemple, selon le texte à interpréter, la respiration n’est pas la même, elle est forcément modifiée par l’intention qu’on donne. Il faut savoir apprivoiser cette notion, et adapter son geste technique. En un sens, ce geste sera le même, mais physiquement il y a des modifications musculaires qui vont se faire.

Malgré tout, les élèves du CNSMDP reçoivent aussi une formation plus spécifiquement théâtrale ?

Oui, nous sommes huit professeurs de chant, et il y a deux classes d’art de la scène, assurées par Vincent Vittoz et Emmanuelle Cordoliani. Chaque fois que c’est possible, nous travaillons ensemble et je propose à mes collègues d’intervenir à des séances de travail au sein de ma classe. Ce qui est essentiel dans le cadre de cette formation, c’est de faire comprendre aux élèves qu’ils sont comme au centre d’une étoile, et qu’ils doivent aller chercher des éléments chez chacun des enseignants pour en faire la synthèse. Notre responsabilité est de les aider à y parvenir.

En tant que professeur de chant, vous suivez certains élèves lorsqu’ils font carrière ?

Oui même si bien sûr ce n’est pas avec la régularité d’un cours de chant comme au conservatoire. ce n’est plus nécessaire. Il y a quinze jours encore, j’étais à Lausanne pour La Fille du Régiment avec Julie Fuchs, que j’aie eue comme élève après son passage au CNSMDP. Sabine Devieilhe dit très joliment que je suis son « baromètre », que je veille à la santé de sa voix. Elles ont toujours des questions à me poser, sur leur choix de répertoire, sur leur parcours de carrière, sur leur voix qui évolue avec l’expérience, avec l’âge, en fonction des rôles qu’elles abordent et qui nécessitent des qualités différentes à chaque fois. Je n’enseigne ici que depuis cinq ans et je vois commencer la carrière de mes premiers élèves du CNSMDP, comme le baryton Jean-Jacques L’Anthoën qui vient de participer au « WebOpéra » Le Mystère de l’écureuil bleu de Marc-Olivier Dupin proposé par l’Opéra-Comique. Il y fera également plusieurs prises de rôles la saison prochaine.

Quel genre de conseil leur donnez-vous ? Pouvez-vous les empêcher de faire certains choix ?

En général, ils ont la tête bien sur les épaules ! Ils savent ce qu’ils font, mais ils ont besoin d’une confirmation. Ils me disent : « J’ai bien envie de chanter tel rôle, mais je sens que c’est trop tôt, qu’en penses-tu ? ». Je leur conseille le plus souvent la prudence, même si ce n’est pas une règle absolue. Parfois, ils ont des appréhensions parce que de très grands artistes ont interprété un rôle avant eux, mais tout dépend de la salle, de l’orchestre… Il y a énormément d’éléments à prendre en considération. Je les aide à planifier les propositions pour les saisons à venir par rapport à leur évolution vocale. Il faut savoir respecter sa voix pour pouvoir chanter longtemps.

Ces artistes déjà lancés vous consultent aussi sur des points techniques ?

Oui, ils viennent me voir pour aborder des points extrêmement précis. Quand Sabine Devieilhe travaillait Lakmé pour l’Opéra-Comique, je suis allée assister à une répétition scène-orchestre avec ma partition et j’ai noté les endroits qui me paraissaient perfectibles pour elle ou comme certains réglages sur les consonnes quand elle a fait la Reine de la Nuit à Bastille. Il s’agit de détails car ce sont des artistes accomplis mais il faut veiller pour leur permettre de conserver au mieux leur instrument et le faire évoluer respectueusement!

Quelle différence par rapport au travail que vous réalisez avec les élèves du CNSMDP ?

Avec les élèves du CNSMDP, cela dépend du profil de chacun. Ce qu’ils ont à construire varie en fonction de leur propre parcours avant d’arriver ici et notre travail leur permet de devenir professionnels.

Aucun diplôme n’est requis pour être admis ?

Non, ils doivent préparer cinq airs d’opéra, dans des langues et des styles différents, selon des catégories comme opéra, opéra-comique, oratorio, ainsi que des mélodies ou lieder. Il y a deux tours, mais avant même qu’on ne les écoute, ils passent une épreuve de solfège, qui est éliminatoire. Il y a des parcours atypiques, mais beaucoup viennent de CRR, de la maîtrise Notre-Dame ou du Jeune Chœur de Paris. Il y a aussi des candidats étrangers.

Combien de temps passent-ils au CNSMDP ?

Cinq ans en tout, parfois quatre s’ils ont déjà validé un certain nombre d’enseignements. Comme les universités françaises, nous avons appliqué par la réforme européenne LMD qui a apporté un certains nombre de modifications. Les élèves ne reçoivent plus aujourd’hui la formation que nos aînés ont eue. Autrefois, on mettait surtout l’accent sur la pratique, mais il y a désormais une partie théorique plus importante : ceux qui sont en master doivent notamment rédiger un mémoire appelé Travail d’études personnel, sur un sujet musicologique ou sociologique, avec un tuteur qui dirige leur travail.

Et au bout de ces cinq années, à quel avenir peuvent-ils s’attendre ?

En sortant du CNSMDP, tous ne font pas le même parcours. Tout le monde n’est pas fait pour une carrière de chanteur d’opéra. La voix ne suffit pas pour assurer des rôles de premier plan. Il faut un mental conséquent. Cela suppose à la fois une remise en question constante et une assurance énorme. Tout le monde n’a pas ces facultés-là ni même ce désir là. Ce qu’on peut dire, c’est que le CNSMDP leur ouvre beaucoup de portes en leur permettant de se faire entendre régulièrement en concert ou en productions, en organisant aussi des auditions pour des agents artistiques ou pour des producteurs de concerts.

Quels sont les débouchés ?

L’Opéra, les chœurs de chambre professionnels de haut niveau qui existent aujourd’hui, les chœurs d’opéras, les ensembles, la pédagogie… Beaucoup de gens chantent et bien or aujourd’hui il n’existe plus de troupes. Il y a quarante ans ans, il y avait en France un bien plus grand nombre de théâtres donc on pouvait tout de suite entrer dans le métier ! Après le conservatoire, on pouvait très vite faire de petits rôles, dans de petites maisons qui aujourd’hui n’ont plus d’autonomie ou ont fermé. Je le répète, la confrontation avec la scène, il n’y a rien de tel, cela permet de prendre en considération la dimension des lieux, l’espace, l’orchestre…

Sur quel genre de projets vos élèves sont-ils embauchés avant même d’avoir terminé leurs études ?

Ils participent tous à différents concerts ou productions en soliste ou en choriste. L’objectif est bien d’avoir un pied dans le métier, alors quand le métier leur ouvre ses portes quand ils sont encore élèves, le CNSMDP les soutient dans cette démarche dans le respect du suivi des études.  On ne peut pas les autoriser à tout accepter, ils doivent avoir l’accord du CNSMDP pour se produire à l’extérieur. Il est arrivé que des étudiants qui commençaient à avoir trop de productions interrompent leurs études afin de se rendre tout à fait disponibles à la carrière qui s’offre à eux. L’étudiante que vous avez entendue ce matin a déjà huit mois de production prévus la saison prochaine.

Le CNSMDP n’est pas uniquement un petit laboratoire après quoi on leur dirait : « Allez-y, débrouillez vous ! » Mais là aussi, tout dépend de la façon dont les élèves envisagent leurs études et leur métier. J’en ai eu qui ne voulaient rien accepter en dehors, parce qu’ils tenaient à avoir terminé leur formation avant de se lancer dans la carrière.

Comment trouvent-ils ces premiers contrats ?

Grâce aux auditions que nous organisons, ou par eux-mêmes. Les deux étudiants en master que j’ai cette année ont déjà un agent. Et même lorsqu’ils ne sont pas encore complètement dans le réseau des agents, ils font comme tous les chanteurs : ils surveillent les avis d’audition !

Les aidez-vous à travailler les programmes qu’ils chantent hors du CNSMDP ?

Oui, en général, ils m’apportent en cours tout ce qu’ils ont à travailler, y compris à l’extérieur. Il faut veiller à ce qu’ils ne se fassent pas déborder afin de mener à bien le travail de fond. Avec l’élève que vous avez entendue, c’était un peu difficile en première année, parce qu’elle faisait déjà pas mal de choses à l’extérieur. Or il y avait d’importantes questions techniques à régler, les questions de répertoire, avec notamment un changement de tessiture, car sa voix n’était pas encore construite.

Si c’est l’élève qui apporte ses morceaux, ce n’est donc pas vous qui déterminez le programme des cours ?

Le professeur a son cahier des charges : je sais que tel ou tel aspect mérite d’être perfectionné et je sais où chaque élève en est sur le plan technique. Mais l’enseignement part de l’élève, pas du professeur. C’est son geste vocal qui va déterminer ce sur quoi on travaille tant sur le plan technique que du répertoire. Je leur propose d’aborder des répertoires pour lesquels ils me semblent avoir des dispositions ou une sensibilité particulière mais aussi ceux auxquels ils n’auraient pas forcément pensé puis on les laisse mûrir pour les reprendre quelques temps plus tard.

Ils sont également libres de me proposer les répertoires qu’ils désirent aborder et là on évalue si c’est le bon moment ou pas par rapport à leur évolution.

Vous-même, sur quel répertoire aimez-vous les faire travailler ?

J’aime beaucoup la musique italienne et française des XIXe et XXe siècles, mais aussi Mozart, Strauss… Je suis une gourmande de musique!  J’aime aussi explorer avec eux la musique contemporaine. Récemment, j’ai donné à une étudiante en master 2 un extrait de Senza Sangue de Peter Eötvös qu’elle interprétera pour son récital de fin d’année : c’est une œuvre pour laquelle il n’existe aucune référence, et pour laquelle on ne dispose pas encore d’enregistrement. J’aime beaucoup Peter Eötvös, sa façon d’écrire pour la voix.

A d’autres élèves, j’ai fait étudier des pièces de Patrick Burgan ou de Graciane Finzi, et j’ai pu faire venir les compositeurs pour qu’ils assistent au cours. Graciane Finzi m’avait d’ailleurs dit : « Je n’imaginais même pas qu’on puisse aller aussi loin dans le travail de ma pièce ! » Tous les éléments technique que je peux donner aux élèves forment comme une boîte à outils mais il faut aussi leur en donner le mode d’emploi : sur quoi doivent-ils s’appuyer pour arriver à tel résultat. Un artiste n’est pas une machine à chanter, il doit se demander ce que le compositeur a voulu dire à travers la musique. Je les aide donc à décoder l’émotion présente dans la partition. Tout cela fait partie du travail du chanteur, qui doit ensuite trouver le moyen de parvenir à cette émotion, avec sa voix. Il faut se poser des questions sur son répertoire : ma voix est-elle adaptée pour telle musique, ai-je la souplesse nécessaire pour traduire telle émotion, ai-je assez de couleurs pour défendre la partition par rapport à l’orchestre. C’est là qu’intervient l’intelligence du chanteur : même dans un rôle qui n’est a priori pas fait pour lui, il pourra accomplir un travail remarquable, parce qu’il aura su porter la musique grâce à sa sensibilité.

Propos recueillis le 1er avril 2016

Epreuves publiques de fin d'études, classes de chant : mercredi 8 juin (L3), jeudi 9 et vendredi 10 juin (M2), 13h, salle d'art lyrique du Conservatoire de Paris, entrée gratuite dans la limite des places disponibles

 

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