Sonya Yoncheva : « Je vais chanter Wagner ! »

Par Thierry Verger | dim 12 Mai 2019 | Imprimer

Vendredi 3 mai 2019, Sonya Yoncheva effectuait sa prise de rôle dans Tosca sur le Vieux Continent. Après New-York, et avant Paris pour deux représentations, elle abordait le chef d’œuvre de Puccini au Staatsoper Unter den Linden à Berlin. A l’issue de la représentation, nous avons pu la rencontrer pour un bref entretien dans sa loge. Elle revenait sur sa vision de Tosca et nous livrait quelques informations sur ses rôles marquants et ceux qu’elle pourrait aborder.


Votre agenda chargé vous a laissé à peine le temps de poser vos valises à Berlin avant la première de ce soir.

Oui, disons que ce soir c’était notre générale en fait ; j’ai enchainé très vite Otello et Tosca et je n’ai pas vraiment pris le temps ni de me reposer, ni de faire beaucoup de répétitions, j’ai juste vu la scène. Heureusement le maestro [Domingo Hindoyan, son époux] habite chez moi, donc ça aide !

Entre New York, Berlin, Paris très bientôt, puis Vienne, vous allez enchainer 4 Tosca dans quatre mises en scène différentes. Comment impose-t-on sa propre vision dans ces conditions ?

La plupart du temps c’est très facile. Pour moi, la Floria que j’ai dans la tête c’est une Tosca diva oui, jalouse oui, mais pas arrogante et toujours jeune. J’aime penser qu’elle est jeune et qu’elle aime peut-être pour la première fois ; d’ailleurs dans la pièce de Victorien Sardou, elle est vraiment très jeune et très amoureuse. Pour elle, il est inadmissible qu’un autre puisse la toucher. Aussi dans cette mise en scène de Hermanis, où c’est Tosca qui commence à séduire Scarpia tandis qu’il rédige le précieux sauf-conduit, le metteur en scène nous amène à comprendre qu’elle joue un rôle et que ce n’est pas pour de vrai en quelque sorte, mais qu’elle le fait exprès. Floria n’est pas une femme légère. Ici à Berlin, la scène étant très petite, il importait, comme on ne pouvait pas beaucoup bouger, de jouer davantage sur l’expression des sentiments. Au Met c’était très différent, la scène était immense…

Quand on travaille un rôle comme Tosca, est-ce qu’on a en tête d’illustres prédécesseurs ?

Oui bien sûr mais c’est surtout la proposition du metteur en scène qui m’importe. C’est vraiment Peter Gelb qui m’a demandé de faire Tosca et qui m’a convaincue. Quand le metteur en scène David McVicar m’a dit : « Je pense que Tosca est une femme jeune, est-ce que tu es d’accord  ? », eh bien je lui ai répondu que je n’attendais que ça ! Je voulais casser l’image de la femme expérimentée, parce que ça ne colle pas avec ce qui est écrit et encore moins avec la pièce de théâtre ; si elle avait été une femme expérimentée et légère, elle aurait couché avec Scarpia ! En tout cas, je voulais proposer ma version personnelle. Je suis quelqu’un qui lit beaucoup, je suis d’abord une musicienne depuis l’âge de six ans, j’ai une opinion sur cette musique et j’ai envie de partager cette vision.

Et vocalement, pourquoi aujourd’hui Tosca ?

Parce que pour Tosca il faut un bon médium. J’ai attendu d’avoir ce medium et maintenant ça y est ! La proposition du Met est venue 7 à 8 mois avant la première. En tout cas je crois que je le fais au bon moment. Je vais chanter ce rôle encore dans 3 ou 4 théâtres maximum et puis après je vais passer à autre chose.

Parlons justement de la façon dont vous gérez votre répertoire. Vous auriez pu choisir de tourner avec une quinzaine de rôles, mais vous préférez toujours partir à la découverte de nouvelles pièces, même plus rares comme votre Médée berlinoise dans la version française ?

Oui exactement ; Médée n’était pas un rôle facile certes mais que j’ai tellement senti, il y avait chez moi comme une nécessité de le faire. Je voulais montrer que Médée n’était pas qu’une criminelle, mais une mère cassée, qui aime autant qu’elle déteste. Je m’étais bien renseignée sur le personnage de Médée ; elle est née là où je suis née, au bord de la Mer Noire et je connais très bien le caractère des gens de là-bas ; ce sont des gens extrêmes, froids et chauds à la fois. Je voulais vraiment me lancer dans ce rôle et Berlin a été d’accord alors que peu de théâtres acceptaient de prendre le risque de monter cet opéra. Je devais reprendre ce rôle à Salzbourg, mais comme vous le savez j’attends un bébé et j’ai dû annuler Salzbourg. Je m’arrête en juillet.

Avec cette seconde grossesse votre voix peut encore changer.

Quand j’ai eu mon garçon, ma voix a gagné dans le grave ; avec cette nouvelle grossesse, je crois que ma voix est déjà plus brillante, plus haute. Dans Otello, je me suis beaucoup amusée à redécouvrir certaines couleurs, et je sais que cela peut encore changer.

Il y a une partie de votre carrière qui nous intéresse beaucoup. Vous étiez moins connue alors et vous travailliez avec William Christie ou Emmanuelle Haïm, vous avez même chanté Cléopâtre de Giulio Cesare. Existe-t-il quelque chance que nous vous réentendions dans le répertoire baroque ?

Oui, absolument. C’est un peu fou, car mon calendrier futur est concentré sur Puccini, Verdi, mais il y a aussi des pièces de Haendel, notamment une Theodora prévue dans deux ans ; c’est un rôle qui me tente depuis longtemps, depuis que j’étais au Jardin des Voix de William Christie en fait ; je trouve cette musique totalement épanouie, d’une grande richesse avec une trame magnifique, et qui, en plus, colle totalement avec notre histoire contemporaine. On y pose des questions fortes : pourquoi sommes-nous sur terre, pourquoi le monde est-il ainsi ? Autant de questionnements qui sont les miens. Mais je vais aussi chanter Wagner ! Je vais y aller tout doucement et tout naturellement : j’ai déjà prévu beaucoup de temps pour étudier les partitions ! Maintenant que j’ai toute ma carrière dans les mains je peux faire ce que je veux !

Rassurez-nous, vous n’allez pas vous lancer dans des rôles trop lourds ? Ce pourrait-être Senta ou Elsa ?

Même pas. Je pense à Elisabeth ou peut-être une Walkyrie. Mais ce ne sera pas Brünnehilde rassurez-vous, ce sera Sieglinde, qui est un peu plus gentille ! C’est une écriture pleine certes mais le rôle n’est pas vraiment dramatique. Tosca est davantage dramatique !

Cléopâtre ou Alcina, vous pourriez encore les chanter ?

Oui c’est totalement possible ; ce sont des rôles où la voix est absolument saine, pure, on peut se permettre de faire dix représentations, mais quand j’en parle aux directeurs de théâtres, aux intendants, ils ne veulent pas me donner ce type de rôle, ils préfèrent me distribuer en Tosca ou Butterfly ! Je trouve qu’on est trop compartimenté. A l’époque où j’étais baroqueuse je ne pouvais pas faire Mimi, maintenant c’est le contraire ! Sauf à Salzbourg l’année dernière où j’ai été si heureuse dans la production de L'Incoronazione di Poppea.

Richard Strauss ?

J’aimerais beaucoup même si je n’ai rien de prévu encore. Salomé, on me l’a proposée, j’ai toujours dit non. Je le ferai mais plus tard, Elektra pas pour l’instant. La Maréchale ? Ma professeure insiste beaucoup sur ce rôle. J’espère qu’il y aura une Maréchale.

Et le contemporain ?

J’aime beaucoup l’opéra contemporain. Pas tout bien sûr, je suis en train d’étudier une proposition pour laquelle je n’ai pas encore donné de réponse ; il s'agit d'un compositeur de musique de film d’il y a trente ans environ [on n’en saura pas plus !]. Ce qui est important en l’occurrence, ce n’est pas tant l’écriture que le sujet. Quelle est l’histoire, qu’est-ce que je peux raconter.

Et Lulu ?

On me l’a toujours proposée quand j’étais plus jeune, j’ai toujours évité, trop aigu. Mais peut-être un jour. D’une façon générale c’est très difficile pour moi de choisir un rôle, il y en a tellement de merveilleux…

 

 

 

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