Stupeur et tremblements au Reine Elisabeth

Par Bernard Schreuders | jeu 26 Mai 2011 | Imprimer
Même les cyniques, les blasés, ceux qui répètent à l’envi ne pas avoir eu de coup de coeur, y vont en réalité de leur pronostic et attendent, avec un mélange d’excitation et d’appréhension, le verdict. D’effervescente, l’atmosphère est rapidement devenue électrique samedi dernier au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles lors de la proclamation du palmarès de cette septième édition du Concours International Reine Elisabeth consacrée au Chant. Le président Arie Van Lysebeth a d’ailleurs dû inviter l’assemblée à respecter « le côté solennel de cette cérémonie » alors que venait d’éclater une bruyante altercation entre des spectateurs prêts à en venir aux mains.
Qui croirait le public de la musique classique capable de tels emportements, à l’image de celui du Festival de Cannes chahutant la palme d’or de Quentin Tarantino ? Des spectateurs parterre, qui se sont levés comme un seul homme pour saluer la soprano coréenne Hong Haeran, visiblement bouleversée par son 1er prix, seule une partie se relève pour saluer le 2e Prix accordé au ténor belge Thomas Blondelle. Sous le choc, les autres ne reprennent leurs esprits qu’à l’énoncé du 3e prix, la salle réservant plus qu’une standing ovation, un véritable triomphe à la soprano russe Elena Galitskaya.
La pomme de discorde réside dans ce que beaucoup considèrent comme une surestimation du ténor, laquelle choquerait sans doute moins s’il ne fallait également déplorer l’absence du baryton serbe Nikola Diskic et surtout de la soprano américaine Elizabeth Zharoff parmi les six finalistes primés. Nous l’avons déjà signalé, le jury du Concours Reine Elisabeth ne délibère pas : les jurés remettent une note unique pour chaque lauréat sans préciser leurs critères et opèrent un classement afin de pouvoir départager d’éventuels ex-aequo, cette procédure expliquant mais ne justifiant pas l’incohérence du palmarès. Si, dans ce système, une place peut se jouer à quelques points – par exemple, Elena Galitskaya est peut-être passée très près du deuxième prix – nous ne pouvons nous empêcher de chercher un sens, une logique aux résultats, formulant des hypothèses qui valent ce qu’elles valent. Une âme charitable tente de nous rasséréner et rappelle que les choix du jury ne font jamais l’unanimité. Certes, en 2008, alors que le Concours fêtait les 20 ans de sa session dédiée au Chant, quelques huées avaient sanctionné le 5e prix du ténor Yury Haradzetski, le 3e prix de Bernadetta Grabias suscitait des réactions fort contrastées tandis qu’une frange significative tant du public que de la critique regrettait le non classement du mezzo Michèle Losier. Cependant, le 2e prix remporté par Isabelle Druet ne plongeait pas, lui, nombre d’auditeurs dans des abîmes de perplexité. Retour sur une finale riche en rebondissements.
Les héros sont fatigués...
Sa performance nous a d’autant plus déçu qu’il figurait, à l’issue des premiers tours, parmi les favoris de cette compétition: Lee Eungwang, baryton coréen de 29 ans, est sans doute l’un des artistes lyriques les plus prometteurs de cette session. En troupe au Théâtre de Bâle depuis 2008, il y a déjà incarné Figaro (Le nozze di Figaro), Sharpless, Marcello, Tomsky et Amonasro. Il s’est également produit au festival Riva del Garda et a remporté plusieurs premiers prix lors de différentes compétitions internationales (Ernst Häfliger en 2010, Ricardo Zandonai en 2008, etc.) Diminué par la maladie (une source bien informée nous apprendra qu’il était enrhumé), seul son métier, sa détermination lui ont permis d’arriver au terme de ce qui n’aurait jamais dû s’apparenter à un parcours d’obstacles. Ne faut-il pas être en pleine possession de ses moyens pour enchaîner avec un bonheur égal « Wenn mein Schatz Hochzeit macht » et « Ging heut’ morgens übers Feld » (Lieder eines fahrenden Gesellen), « Oh sainte médaille – Avant de quitter ces lieux » (Faust), l’ « Urna fatale » de Don Carlo (La Forza del destino) et le « Largo al factotum » de Figaro ? Instable et trop tendu, le chant n’a jamais retrouvé l’aisance qui le caractérisait en demi-finale.
Après avoir bénéficié de l’écrin propice du Conservatoire de Bruxelles, les finalistes affrontent des conditions nettement plus difficiles. Mondialement réputée pour son acoustique, la salle Henry Le Boeuf (2200 places) peut sembler un atout, de même que l’orchestre symphonique de la Monnaie emmené par Carlo Rizzi, extraordinairement attentif aux candidats ; cependant, ce dernier n’est plus dans la fosse mais sur scène, derrière le soliste, et il ne joue aucun de ces intermèdes qui, lors des concerts, permettent habituellement au chanteur de marquer une pause. Il n’est pas non plus inutile de rappeler que la plupart des concours de chant se limitent à une ou deux prestations, là où le Reine Elisabeth dure trois semaines et met à rude épreuve les nerfs des concurrents : ils doivent se produire à trois reprises devant un jury dont la composition varie d’un tour à l’autre, et renouveler leur programme selon des règles bien précises qui leur imposent notamment d’aborder l’opéra, le lied et la mélodie française1. Ces exigences ciblent un musicien complet, elles font la réputation du Reine Elisabeth et son intérêt par rapport aux autres concours, mais elles dissuadent probablement aussi bien des artistes de valeur. Est-ce le stress qui a troublé Stanislas de Barbeyrac ? Son sens poétique nous avait captivé en demi-finale dans Schumann (Dichterliebe), Mahler (Lieder eines fahrenden Gesellen), Shostakovich (« Pesnja o nuzhde») et Poulenc (« Bleuet »), où il rivalisait d’élégance avec son partenaire David Zobel. En finale, Verdi («Ingemisco » du Requiem, superbement négocié), Britten (« Antique – Départ » tirés des Illuminations), Bizet (« La fleur que tu m’avais jetée ») ou encore Tchaïkovsky (« Kuda, kuda ») mettent en valeur la plus belle voix de ténor entendue cette année, une musicalité à fleur de lèvres et une sincérité touchante. Toutefois, le soutien semble par moment vaciller et le chanteur connaît des baisses de régime, d’aucuns parleront d’absence ou de retrait dans une vie intérieure... Toujours est-il que cette fragilité n’était pas rédhibitoire et qu’un prix aurait pu légitimement consacrer une des plus belles et des plus riches personnalités qui se sont exprimées lors de cette édition.
... mais d’autres se révèlent
A contrario, Nikola Diskic n’a véritablement déployé ses ailes qu’en finale. La plénitude et la rondeur du timbre, la puissance de l’organe nous avaient déjà frappé auparavant, mais ce baryton serbe de 28 ans peinait à se départir d’une ardeur un peu univoque et finalement rebutante. Or, dans le drame sacré (Alexander’s Feast, Paulus) comme dans le profane (Don Carlo), le sérieux comme le comique (Don Pasquale), le voici qui adopte immédiatement le ton juste, raconte, joue également mais sans cabotiner et met d’autant plus facilement le public dans sa poche. La métamorphose se voit avant même que de s’entendre: Nikola Diskic rayonne littéralement, le regard lumineux et le sourire conquérant, manifestement ravi d’être là, peut-être trop pour certaines pages qui requièrent davantage d’intériorité. Il doit encore travailler le cantabile, assouplir son instrument (Donizetti, en particulier, s’accommode mal des raideurs qui figent quelquefois l’émission), mais de toutes les prestations masculines, la sienne était la plus constante, sinon la plus aboutie.
Konstantin Shushakov (26 ans) possède un grain plus sombre, dense et personnel, il a aussi la silhouette et l’allure, fière et dégagée, des jeunes premiers. Néanmoins, s’il affiche déjà une certaine autorité et aime visiblement les planches, le Russe n’a pas atteint la maîtrise vocale de son aîné et reste trop sur son quant-à-soi – il se dit lui-même « renfermé » mais sensible, puisse-t-il apprendre à se lâcher, c’est tout le mal qu’on lui souhaite. Sa voix n’est pas encore assez libre et malléable pour aborder Mozart (« Rivolgete a lui lo sguardo ») et restituer les éclairages subtils de Mahler dont il escamote l’un ou l’autre aigu («Wenn mein Schatz Hochzeit macht » et « Ging heut’ morgens übers Feld »). Par contre, le lyrisme contenu, la noblesse de son Franck (Edgar de Puccini) ou de son Eletzky (La Dame de Pique), promettent beaucoup. 
Faut-il justement voir dans son 5e prix un encouragement, un pari sur l’avenir ? Mais alors pourquoi avoir ignoré l’époustouflante benjamine de cette finale, l’Américaine Elizabeth Zharoff (25 ans) ? La voix est probablement un peu trop lourde pour Lucia, qui, du reste, appelle d’autres nuances, mais quelle voix ! Longue, large, corsée, agile, elle est faite pour l’opéra et façonnée par une artiste radieuse, qui aborde Konstanze avec un aplomb renversant. Anne Trulove lui va comme un gant et laisse deviner l’expérience de la scène, au contraire de la Fée de Rimsky-Korsakov (Sniegourotchka), moins habitée. C’est la sa principale faiblesse : la caractérisation reste parfois sommaire, ce qui ressortait déjà en demi-finale où Elizabeth Zharoff enfilait ses huit airs à gorge déployée, comme s’il s’agissait d’un marathon et sans toujours bien cerner leur climat. L’interprète doit mûrir, apprendre à choisir ses rôles et à tempérer sa fougue, mais la chanteuse, elle, nous semble prête à en découdre et aurait dû être classée parmi les six premiers lauréats.
L’art de se mettre en valeur
Hong Haeran, Thomas Blondelle et Elena Galitskaya ont au moins un point commun: ils ont su choisir un programme très habilement calibré pour mettre d’abord en valeur leur voix et leur technique, réunissant des pages où ils se sentent ou donnent en tout cas l’illusion de se sentir vraiment à l’aise, sans prendre de risque inconsidéré. Cette lucidité, à laquelle on reconnaît aussi les professionnels, a pu jouer un rôle déterminant dans l’appréciation du jury. Sans de solides assises et des choix judicieux, la plus belle voix du monde, l’artiste le plus émouvant, le plus personnel ne pourraient jamais s’épanouir.
Nous pouvons nourrir une réelle sympathie pour Thomas Blondelle et même le trouver attachant, tout en détestant cordialement son histrionisme: dès que le chanteur ferme la bouche, l’acteur s’empresse de la rouvrir, de rouler des yeux, de grimacer ou de changer de posture, surchargeant ses portraits comme s’il craignait que le public ne s’ennuyât et se sentait par conséquent obligé de le divertir en permanence. Nous nous sommes surpris, plus d’une fois, à fermer les yeux pour mieux écouter, nous demandant s’il ne faudrait pas, comme cela se pratiquait au XIXe siècle, organiser une première audition à l’aveugle, en plaçant les chanteurs derrière un paravent pour permettre à l’auditoire de se concentrer d’abord sur la seule performance musicale car, plus encore que le grain d’une voix, l’attitude d’un artiste, sa gestuelle, ses regards peuvent favoriser l’adhésion ou provoquer, au contraire, un rejet viscéral. En revanche, on ne peut nier, sans verser dans la mauvaise foi, que Thomas Blondelle a de la bouteille et que vocalement parlant, il assure. Le métal et surtout le style, en particulier chez Mozart (Tamino, Belmonte), ne seront pas du goût de tout le monde mais le ténor se révèle très convaincant et parfaitement en situation en Loge (Das Rheingold) et en Max (Der Freischütz). Régulièrement sollicité par le Deutsche Oper Berlin, ce natif de Bruges a le théâtre dans le sang, mais a-t-il quelque chose à dire dans la mélodie ? Avare en demi-teintes, il parvient à alléger son émission et même à se montrer suggestif dans « Phidylé », mais ailleurs le naturel reprend vite le dessus et son chant appuyé, son interprétation à l’emporte-pièce lassent vite.
Elena Galitskaya (28 ans) est un peu la reine des coeurs de cette édition 2011: le public l’ovationne debout – fait rarissime dans l’histoire du concours – et, nous l’avons dit, renchérit lors de la proclamation. De plus, elle remporte également les deux prix du public, le prix Musiq’3 (RTBF) et le Klara-Canvas-Cobrapublieksprijs (VRT – radio et télévision flamandes), rassemblant dans un même élan de ferveur deux communautés que tout devrait séparer s’il fallait en croire les nationalistes du nord du pays. Applaudie à l’Opéra de Lyon en Zerlina, Despina ou encore Lioussa dans l’excellente comédie musicale de Chostakovitch, Moscou quartier des cerises, la Russe a d’abord pour elle une présence et un charme fou. Peu puissant, mais pur, velouté, souple, son soprano épouse les moindres fluctuations du sentiment. Candide (« Vielikii Tsar », Sniegourotchka), poignante et grave (« Piangerò la sorte mia »), tendre (« O mio babbino caro ») puis malicieuse (« Una donna a quindici anni »), Elena Galitskaya aborde chaque pièce avec une justesse confondante et nous fait chavirer. Elle ne manque pas non plus d’abattage dans la virtuosité (« Una voce poco fà »), où elle se signale par une recherche de couleurs très personnelle et un chic irrésistible. Enfin, elle sait composer un programme et ménager une gradation, sa Juliette, touchée par la grâce (« Ah, je veux vivre »), couronnant un récital admirable qui aurait dû lui valoir le premier ou au moins le deuxième prix.
Formée à l’Université Nationale des Arts de Corée, Hong Haeran (29 ans) se perfectionne depuis 2009 à la Julliard School, auprès d’Edith Bers. « Même les petites choses peuvent nous enchanter », ce titre d’un lied de Hugo Wolf («Auch kleine Dinge können uns entzücken») résumait l’impression donnée en demi-finale par ce soprano léger et suave, au legato et aux phrasés fluides, mais qui semblait confiné dans un même registre, celui de la confidence, avec peut-être aussi une propension à l’hédonisme vocal et à la sophistication. Or, la finale nous l’a montrée sous un tout autre jour: elle se love avec une facilité déconcertante dans la peau de ses personnages et s’avère aussi fine actrice que cantatrice (« Je suis encore tout étourdie »; « Bester Jüngling » du Schauspieldirektor de Mozart, « Je réchauffe les bons » de Ravel). Elle sait ce qu’elle chante, car elle le chante avec son coeur, comme l’a si justement relevé Mireille Delunsch au micro de la RTBF, et « elle habite les silences ». Quelques traits n’ont pas exactement la précision requise (L’Enfant et les sortilèges), mais Haeran Hwong surpasse de loin les autres finalistes en termes de plasticité et de raffinement belcantiste. Bien sûr, le public raffole des coloratures comme des contre-uts de poitrine des ténors, mais la Coréenne a beaucoup plus à faire valoir que de jolies notes piquées ou d’exquis pianissimi.
 De la musique avant toute chose
Si le 4e prix crée lui aussi la surprise, celle-ci est plutôt agréable, car il récompense une musicienne racée et inspirée. Dotée d’un mezzo clair, voire sopranisant, mince mais bien projeté, Anaïk Morel (France, 29 ans) s’était distinguée, dès les premiers tours, par son intelligence et la profondeur de son expression, livrant des interprétations plus fouillées que bon nombre de candidats et affichant une personnalité originale jusque dans le choix du répertoire (« Action de Grâce » de Messiaen, d’une conduite exemplaire et intensément dramatique). La finale confirme ses nombreuses qualités, tout particulièrement « Asie », où ses couleurs se fondent à merveille dans le somptueux tissu orchestral. Le « Laudamus te » de la Grosse Messe in c KV 427-417a dévoile aussi une agilité remarquable alors que sa Carmen (« Près des remparts de Séville »), plus vive, séduit davantage que celle de Clémentine Margaine (28 ans).
Cette dernière décroche le sixième prix, un classement qui aura également décontenancé bien des auditeurs. Pour beaucoup, c’est, avec Elizabeth Zharoff, la seule grande voix lyrique de cette finale : un mezzo long et magnifiquement timbré sur tout l’ambitus, solide, brillant. Si sa Carmen paraît un peu convenue, sa Pauline est autrement incarnée et vécue (« Podrougui milye »). La délicieuse « Rheinlegendchen » de Mahler, enlevée avec ce qu’il faut d’esprit, offre un intermède idéal avant le sublime numéro de séduction de Dalila, « Mon coeur s’ouvre à ta voix », le nôtre cédant devant celle, enveloppante et charnelle, de Clémentine Margaine. A l’instar d’Elisabeth Zharoff, cette élève de Gerda Hartman qui sera en troupe la saison prochaine au Deutsche Oper Berlin a montré qu’elle avait du tempérament, peut-être trop pour convaincre le jury de la diversité de son talent et de ses ressources expressives (« Oh mio Fernando! » de La Favorita après Carmen, Pauline et avant Dalila). Seul Mussorgsky (la « Serenada » tirée des Chants et danses de la mort) lui offre vraiment l’occasion de changer de registre, de s’attendrir et de nous étreindre en douceur.
Il paraît que les barytons Sébastien Parotte (Belgique, 27 ans) et Hwang Insu (Corée, 28 ans) ne se voyaient pas en finale; nous non plus. Le Belge a indéniablement progressé depuis sa première participation au Concours, en 2008, le timbre s’est étoffé et l’acteur a gagné en assurance. Toutefois, le programme trahit d’emblée une absence flagrante de discernement: son baryton est court, de tessiture comme de volume, il n’a pas les graves pour se frotter à une partie de basse, fût-ce chez Haendel (Messiah), et l’énergie, la volonté ne suffisent pas. Sans surprise, il n’a pas davantage les aigus pour la gentille puce de Méphistophélès qui, du coup, perd tout son sel, sans parler de Don Giovanni, qui excède ses moyens actuels. En revanche, Rachmaninov (Aleko, « Vies’ tabor spit – Kak niezhno preklonias ko mnie ») tombe mieux dans ses cordes et sa lecture, engagée mais sobre et juste retient l’attention. Hwang Insu possède un matériau plus intéressant, mais son ramage évoque la galerie de figures qu’il tente d’animer sur scène, empruntées et scolaires. L’interprétation demeure trop souvent au stade embryonnaire – il faut plus que quelques timides intentions pour s’approprier une œuvre et en élaborer une approche cohérente. Seule la romance de Tchaikovsky proposée en demi-finale, « Niet, tolko tot, kto znal », aura laissé affleurer la sensibilité du musicien encore en devenir. Hwang Insu n’avait tout simplement pas le niveau pour accéder à ce stade du concours, il est d’ailleurs le premier à reconnaître qu’il lui reste beaucoup à apprendre, notamment en matière de langues et de cultures (autre point fort de sa compatriote Hong Haeran). Si Teresa Berganza, souffrante, avait pu siéger dans le jury dès la demi-finale, sa note aurait peut-être fait la différence...
Que gagnent-ils ?
Les prix décernés par le Concours Reine Elisabeth sont richement dotés: 25.000 euro (1er prix), 20.000 euro (2ème prix), 17.000 euro (3ème prix), 12.500 euro (4ème prix), 10.000 euro (5ème prix) et 7000 euro (6ème prix), les autres finalistes recevant 4000 euro; ensuite les six candidats primés donnent de nombreux concerts en Belgique, en France, mais également en Suisse, en Russie, aux USA, au Japon, au Brésil, etc. Les observateurs étrangers sont souvent frappés par la médiatisation exceptionnelle dont jouit cette compétition: l’ensemble des épreuves sont couvertes par les grands quotidiens, la finale est retransmise en direct à la radio et à la télévision, les prestations sont ensuite disponibles sous forme de podcasts, mais aussi rediffusées par la RTBF, un double album CD est édité dans la foulée, … Cependant, l’essentiel se joue dans la salle. Non seulement des directeurs d’opéra y côtoient les chanteurs au sein du jury, dès les demi-finales (Renée Auphan, Peter de Caluwe, Serge Dorny, Marc Clémeur, Gérard Mortier, guest star intermittente), mais des agents, des chasseurs de voix suivent également le concours et ce parfois dès le premier tour.
Les sessions Chant du Reine Elisabeth n’ont pas révélé d’artistes de premier plan à l’instar de celles dévolues au violon ou au piano et Marie-Nicole Lemieux (1er prix en 2000) est volontiers citée comme l’exception qui confirme la règle. Iwona Sobotka (1er prix en 2004) n’a plus vraiment fait parler d’elle et son actualité se limite aux concerts (elle participait à la Folle Journée de Nantes il y a quelques mois) alors que Szabolcs Brickner (1er prix en 2008) ne semble pas encore avoir domestiqué son formidable potentiel (cf. le compte-rendu de L’enlèvement au Sérail à Strasbourg par Elisabeth Bouillon). Par contre, s’il n’a pas lancé de futures stars, le Concours a vraisemblablement donné un sérieux coup de pouce à la carrière de plusieurs lauréats, notamment Werner van Mechelen, Cristina Gallardo-Domas, Paul Gay, Marius Brenciu, Pierre-Yves Pruvot, Sunhae Im, Olga Pasichnyk, Hélène Guilmette, Diana Axentii, Lionel Lhote, Michele Losier, Anna Kasyan. Autant de noms familiers pour le mélomane et parfois aussi pour le lecteur de Forumopera. com. La plupart des jeunes chanteurs rêvent bien sûr de gloire et de célébrité. Pourtant, on ne leur répétera jamais assez que faire la couverture des magazines ou caracoler en tête des ventes de disque n’est pas un gage de bonheur et certainement pas la seule forme de consécration pour un artiste. Et s’ils désirent plus que tout fouler la scène de la Scala, du Palais Garnier ou du Met, la vie musicale ne se résume pas davantage à ces théâtres, aussi prestigieux soient-ils. De toute façon, les habitués de la Grande Boutique s’intéresseront-ils au ténor roumain Marius Brenciu (2e prix en 2000) parce qu’il va chanter Lensky à Vienne le mois prochain, aux côtés de Peter Mattei ? Rien n’est moins sûr. Il y a probablement peu de Parisiens qui se souviennent du Prunier (La Rondine) qu’il campait au Châtelet en 2005 (« excellentissime » écrivait Sylvain Fort), rôle dans lequel il a fait également ses débuts au Met en 2008. Mais ainsi va la vie, oublieuse et frivole.
Bernard Schreuders
 
1 S’ils peuvent interpréter deux pièces de leur choix en première épreuve, pour autant qu’elles soient d’époques, de styles et de langues différents et n’excèdent pas une durée de 15 minutes, en revanche, pour la demi-finale, les candidats doivent préparer « deux programmes de récital cohérents de +/- 25 min. chacun. Un maximum de 15 minutes dans les œuvres proposées peut être commun aux deux programmes. Chacun des deux programmes de récital doit contenir au moins un air de Mozart et au maximum deux pièces du même compositeur. Le reste des deux programmes de récital est composé librement, mais l’ensemble des deux programmes doit contenir au minimum une mélodie française (ou un cycle ou une partie de cycle), un Lied en allemand (ou un cycle ou une partie de cycle) et un air d’opéra en italien. » Ils disposent d’une plus grande marge de manœuvre en finale : « les candidats interpréteront trois à six pièces de leur choix (25 à 30 minutes de musique). Ces pièces doivent toutes figurer sur les listes de répertoire établies par le Concours, dans les tonalités autorisées, et être différentes des pièces présentées en demi-finale. Un candidat peut présenter au maximum deux pièces d’un même compositeur. » (Extraits du règlement du concours). Les listes d’œuvres établies par la commission artistique du Concours, relativement larges et diversifiées (oratorio, opéra, lied et mélodie, du XVIIe au XXe siècle), trouvent leur raison d’être dans le travail déjà impressionnant que l’orchestre doit réaliser avec les douze finalistes en un laps de temps fort court.
 

 

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