En attendant Jonas

Aïda - Gstaad

Par Maurice Salles | ven 01 Septembre 2017 | Imprimer

Après le retrait, puis la mort de Yehudi Menuhin, le festival de musique qu’il avait créé à Gstaad connut des années difficiles au tournant du siècle dernier. Appelé à sa tête en 2002, Christophe Müller s’est attelé méthodiquement à lui rendre le lustre qu’il avait perdu. Parmi ses initiatives l’invitation, pour un opéra donné en concert, d’orchestres et d’artistes prestigieux. Cette année, Aïda était à l’affiche, avec le London Symphony Orchestra et une distribution où brillaient des chanteurs souvent considérés comme des spécialistes des différents rôles. A priori donc tout était réuni pour une réussite incontestable, et si l’on en juge par la chaleur et la durée des applaudissements au moment des saluts ce fut le ressenti de la majorité du public. Aurions-nous dû boire davantage du champagne qui coulait à flots dans les différents espaces réservés par les sponsors principaux pour être au diapason ? Globalement favorable, notre opinion sera plus nuancée.

Positive pour nous la proposition des colonnes qui forment un décor qui enserre la scène ; elles sont immenses et créent un effet de perspective qui rappelle, les projecteurs colorés aidant, les aquarelles de David Robert. Des projections sur les deux premières, à jardin et à cour, représentent les divinités évoquées dans les différents actes, Horus évidemment pour le dernier. Il s’agit de créer un climat propice à la réception de l’œuvre, moins de frapper par le monumental que de poser ces volumes comme la ligne de partage entre l’espace dévolu au pharaon et celui où règnent les prêtres, qui semble gardé par le chœur. Qui s’en plaindrait ? Mais ce soin souligne sans le vouloir combien certaines options sont déroutantes, comme les bijoux voyants d’Aïda, ou les attitudes décontractées du grand-prêtre, peu compatibles avec le statut des personnages. S’agit-il de choix personnels ? On nous a affirmé qu’un interprète avait reçu mission de conseiller ses partenaires. La chose nous semble a priori peu crédible, car certains ont plus de titres que lui à faire valoir leur expérience. Si toutefois c’était vrai, la preuve est faite que cette responsabilité excède sa compétence.

Avant les chanteurs, le premier acteur est l’orchestre. Dès le prélude, il démontre sa souplesse et sa versatilité, capable de finesses arachnéennes comme de montées en puissance qui en imposent et savent se résoudre dans l’instant en murmures. Les violoncelles chantent, les cuivres rutilent et les flûtes ondulent, Gianandrea Noseda visant à tirer tout le parti possible de cette imposante phalange dont il est partenaire depuis 2007 et dont il a été nommé premier chef invité. L’œuvre n’ayant pas de secrets pour lui il réussira jusqu’au bout à garder en lisière l’opulence sonore de l’orchestre pour laisser le lyrisme intime s'épancher délicatement sans renoncer aux scansions fulgurantes qui sont le crescendo dramatique des scènes d'affrontement. On admire particulièrement le travail sur les timbres, qui respecte amoureusement les trouvailles verdiennes pour sonner «exotique» à défaut de sonner «antique». La scène du triomphe échappe à la trivialité pesante dont elle est parfois affectée, c'est un maelström sonore en forme d'apothéose où l'on peut néanmoins clairement entendre l’allusion à la marche nuptiale lors de la remise de la couronne au vainqueur, subtilité dont les danses sont un autre exemple, ayant recouvré la précision rythmique et le charme dont leur exécution scénique est si souvent dépourvue.

Dès son entrée en scène, Erwin Schrott (Ramfis) impose la présence de sa voix profonde, efficacement projetée, et hormis quelques instants où sa vigilance se relâche le chant garde une tenue satisfaisante ; il est dommage qu’on ne puisse en dire autant de sa tenue scénique, tant il semble désinvolte avec Amnéris, par exemple, et tel un coq prêt au combat avec l’autre baryton. Francesco Meli, en revanche, est d’emblée dans le personnage et cela contribue à l’intérêt de cette version-concert puisqu’il rend crédibles les émotions de Radamès – dans la limite du possible ! – même sans le secours des artifices de la représentation. Dans la foulée de Salzbourg il confirme avoir appris à nuancer son chant et à aborder le registre aigu autrement qu’en force. Cela reste son talon d’Achille et un diminuendo s’étrangle brièvement sur le « sol » final du « Celeste Aida », mais cette interprétation est assez vivante et vibrante pour qu’on l’apprécie sans autre forme de procès. L’Amnéris d’Anita Rachvelishvili déchaîne l’admiration partout où elle se produit et Gstaad ne fait pas exception ; l’étendue de la voix, sa puissance mais la capacité de l’artiste à l’alléger et à en contrôler le volume pour exhaler compassion hypocrite ou langueur voluptueuse avant de laisser s’épancher le torrent, autant de caractéristiques qui captivent et subjuguent, d’autant que l’actrice mime justement les émotions que le personnage ressent. Passionnante en tant que passionnée, elle est bouleversante au dernier acte dans le strict respect des bornes stylistiques. On voudrait pouvoir faire un pareil éloge à Kristin Lewis, qui chante Aïda à travers le monde depuis près de dix ans. Etait-ce un mauvais jour pour elle, comme cela arrive forcément à tout chanteur ? Ce n’est qu’à l’acte du Nil que nous avons enfin entendu une voix supportable, tant jusque-là le registre aigu sonnait strident dès qu’il était émis en force. Le métier lui permet de belles choses dans le premier trio, mais son « Numi pietà », soigneusement modulé, frôle le maniéré, et par la suite elle enchaîne les portés, les notes tenues, mais les messe di voce espérées font défaut. Enfin « O patria mia » console un peu de la frustration, mais il reste dans la voix un fond d’acidité geignarde que les piani savants ne font pas oublier et que la rondeur du hautbois souligne involontairement. Déception aussi pour l’Amonasro de Simone Piazzola, dont les intentions sonnent juste mais qui manque d’envergure pour donner au personnage l’intensité qui en fait l’impact. En revanche le roi de Giacomo Prestia unit la prestance physique et vocale, image irréprochable de la dignité de Pharaon. Il serait injuste de ne pas mentionner la grande prêtresse et le messager, mais leur nom n’étant pas cités on suppose qu’il s’agit d’artistes des chœurs du Regio. Ces derniers, dans leur ensemble, délivrent une prestation magistrale de bout en bout. Sans doute Gianandrea Noseda est-il pour eux un partenaire à la fois institutionnel et familier, et cela explique peut-être le sentiment de plénitude que font naître leurs interventions, d’une justesse qui comble. Le succès final que nous mentionnions plus haut aura conforté Christof Mûller dans sa politique d’opéras en concert. De toute façon le titre 2018 est choisi : ce sera Die Walküre avec Jonas Kaufmann. Erwin Schrott avait affolé certaines spectatrices, qui n’ont cessé de le mitrailler. Que sera-ce l’an prochain ! 

 

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