Sans blague ?

Alceste - Versailles

Par Laurent Bury | dim 10 Décembre 2017 | Imprimer

Alceste, tragédie de Quinault, musique de Lully. L’amour conjugal porté jusqu’à la plus parfaite abnégation et, comme si cela ne suffisait pas, un amant que sa noblesse d’âme pousse à renoncer à celle qu’il est allé rechercher aux Enfers. Sur un sujet pareil, traité par un genre pareil, on s’attendrait à un drame sombre et édifiant, un peu comme celui que Gluck composerait un siècle plus tard, ou comme l’Admeto de Haendel (1727), également inspiré d’Euripide. Oui, mais… En janvier 1674, Lully n’en est qu’à son deuxième opéra, la première tentative ne datant que du mois d’avril précédent. Et comme nous l’ont rappelé les représentations de Cadmus et Hermione par le tandem Dumestre-Lazar il y a déjà une décennie, la coexistence du sublime et du grotesque était tout sauf l’apanage du théâtre élizabéthain ou du drame romantique. Dans ses premiers livrets, Quinault ne craint pas de mélanger les niveaux, le bas et l’élevé, ni d’introduire des éléments comiques dans la tragédie. Alceste est le parfait exemple de cette juxtaposition : à l’intrigue noble – Alceste, fidèle épouse d’Admète, est aimée d’Alcide (Hercule) et de Lycomède – fait écho l’intrigue moins noble – Céphise, volage suivante de la reine, éconduit ses deux soupirants Lychas et Straton. Il y aussi le père d’Admète, l’octogénaire Phérès, qui correspond un peu à la fonction de comic relief.

Cette bigarrure, Christophe Rousset semble avoir pris le parti, sinon de l’effacer entièrement, du moins de l’atténuer en partie. Et là où, dans Atys, William Christie et Jean-Marie Villégier faisaient du dieu Sangar un personnage bouffon sans que le texte ou la musique ne les y oblige, le vieux Phérès est ici pris au sérieux, au contraire, et les scènes de marivaudage entre Céphise et ses galants ne cherchent pas à faire rire à tout prix. Après tout, les options retenues pour une version de concert ne sont pas forcément celles que l’on appliquerait à la scène. Et par ailleurs, la diversité des atmosphères musicales est parfaitement respectée par les Talens Lyriques et par le Chœur de chambre de Namur : recueillement religieux de la pompe funèbre d’Alceste, fête infernale chez Pluton, bruits de guerre, etc. Le prologue, avec ses nymphes de la Seine, de la Marne ou des Tuileries, n’est peut-être pas le plus inspiré de tous ceux qu’a dû composer Lully, et les choses sérieuses ne démarrent vraiment qu’au cours du deuxième acte, mais les amours d’Alceste et d’Admète ont inspiré de si belles pages qu’on pardonne quelques longueurs.

Autre élément de surprise par rapport aux dernières tragédies lyriques de Lully, la multiplication des interventions divines pour faire avancer l’action, d’où une prolifération de tout petits rôles, et la nécessité pour les solistes d’en cumuler plusieurs. Bien qu’en interprétant trois, Bénédicte Tauran a hélas bien peu à chanter au total mais, heureusement, la colère de Thétis lui permet un monologue mémorable. La soprano espagnole Lucía Martín Cartón prête toute la fraîcheur de son timbre à quatre d’entre eux, notamment la Femme affligée de la grande déploration d’Alceste ; dans son français très correct, seule surprend la coupure trop nette entre les deux mots de « Serai-je » dans le premier air de la Nymphe de la Seine. Etienne Bazola interprète lui aussi quatre rôles, le plus consistant étant néanmoins Straton, où le baryton a un véritable personnage à incarner. La palme sur ce plan revient à Enguerrand de Hys, qui en totalise six, et qu’il s’efforce de différencier un peu, son Lychas narquois s’opposant assez nettement à son Phérès. La basse américaine Douglas Williams possède les graves requis pour Charon, mais parmi les personnages secondaires, c’est surtout Ambroisine Bré qui captive les oreilles : dotée d’une voix sombre mais ductile, cette toute jeune mezzo française fait forte impression avec sa Céphise hypocrite à souhait.

De toute cette distribution, Edwin Crossley-Mercer est le seul à n’être « que » Alcide, et il s’acquitte fort bien de sa tâche, avec un personnage délicat à défendre puisque, tout Hercule qu’il est, il n’en est pas moins l’éternel perdant de cette histoire. Après un superbe Phaéton en 2012, Emiliano Gonzalez Toro confirme son adéquation avec la musique de Lully : son timbre, plus central que celui de son confrère ténor Enguerrand de Hys, sait alterner tendresse et vaillance dans le rôle du roi. Enfin, désormais partenaire indispensable de Christophe Rousset dans ses entreprises opératiques, Judith Van Wanroij ajoute brillamment un nouveau personnage à la galerie d’héroïnes qu’elle a déjà eu l’occasion d’incarner, en conférant toute sa charge d’émotion à celle selon qui mourir pour ce qu’on aime est un trop doux effort.  

Vous n’étiez pas à Versailles ce dimanche ? Ce n’est pas si grave, puisque vient de sortir, chez Aparté, l’enregistrement de cette Alceste avec exactement la même distribution. Une idée de cadeau de plus à glisser au pied du sapin dans quelques semaines…

 

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