A Salzbourg, Michieletto fait triompher Bartoli

Alcina - Salzbourg

Par Claude Jottrand | sam 10 Août 2019 | Imprimer

Créée ici même au printemps dernier, cette production d’Alcina est l’occasion, pour le metteur en scène Damiano Michieletto, d’aborder pour la première fois le répertoire baroque. Disons le d’emblée, cette première fois est une réussite complète. Lui qu’on avait surtout vu jusqu’ici dans des opéras du XIXe, plutôt dans la veine comique, très habile à construire des univers bariolés et légèrement déjantés, se retrouve confronté à la tragédie, au rythme très particulier d’une œuvre essentiellement faite d’arias da capo, c’est à dire d’airs en trois partie, la troisième reprenant la première, avec très peu d’action, et dont la trame est surtout faite d’états d’âmes, d’atermoiements du désir, de jalousie et d’inconstance du cœur.

Obligé par la force des choses à sonder l’âme de ses personnages, Michieletto, avec l’aide de son dramaturge Christian Arseni, réussit à leur donner consistance et caractère, à assurer sens et cohérence à son propos et fait de cette Alcina un drame émouvant avec une portée universelle : l’épanouissement du bonheur n’est possible qu’au delà des sortilèges, dans un monde de vérité, en dehors des rapports de force et des luttes d’égo.

Le dispositif scénique (Paolo Fantin) fait d’un écran très large monté sur un plateau tournant divise la scène en deux parties. Cet écran sert à quelques projections, mais permet aussi qu’on voie ce qui se passe derrière lui, réfléchit l’avant scène, les trois fonctions pouvant être simultanées par surimpression des images. Schématiquement, l’arrière est occupé par le monde du passé, des songes, des sortilèges, où errent les fantômes des nombreux amants de l’insatiable princesse, qui forment de fort beaux tableaux caravagesques en attendant la rédemption. L’avant scène est le lieu de l’action, située dans un hôtel des années ’20 plutôt qu’une île de la Méditerranée. Les costumes (Agostino Cavalca) sont un mélange de baroque et de contemporain assez réussi. Le personnage d’Alcina est présenté sous trois avatars différents, les trois âges de la vie : l’enfance armée dune hache, la jeunesse, avec ses pouvoirs de séduction, et la vieillesse décrépie vers laquelle tout conduit. Un grand miroir, qui recueille toutes les anxiétés de la princesse et qu’on brisera peu avant la fin du spectacle, est le lieu de passage d’un état à l’autre. Tout cela fonctionne très bien, donne beaucoup de sens au livret et constitue une trame habilement serrée pour le déroulement du drame.

Les caractères féminins sont plus finement travaillés que leurs partenaires masculins : Alcina traverse une grande diversité d’émotions, de l’enthousiasme amoureux à la rage de perdre ses pouvoirs, entre dépit et désespoir, le personnage de Bradamante, celle qui ne triche pas, est particulièrement riche et Morgana, un peu caricaturée en nymphette, finit par dépasser le cadre réduit qu’on lui attribue généralement. Ruggiero est un faible qui ne sait pas ce qu’il veut, Oronte assume le rôle du cocu de service déguisé en groom et Melisso fait ici plutôt figure de père. Très réussi également, le petit Oberto qui cherche son père parmi les âmes perdues donne à chacune des ses apparition une nouvelle dimension à la pièce, du côté de la poésie et de l’émotion pure.


Sandrine Piau (Morgana), Kristina Hammarström (Ricciardo), Philippe Jaroussky (Ruggiero) et Cecilia Bartoli (Alcina)© Matthias Horn

L’œuvre est servie par une distribution particulièrement brillante. Vedette incontestée de la soirée, Cecilia Bartoli dans le rôle titre est évidemment particulièrement à son aise dans ce répertoire qui lui va comme un gant et dont elle a fait depuis longtemps son fond de commerce. Les airs à vocalise que tous les autres chanteurs redoutent sont pour elle autant d’occasions de briller et de démontrer sa supériorité technique. Mais l’excellente musicienne qu’elle est ne se contente pas de prouesses vocales ; elle traverse avec son personnage une grande variété de sentiments, qu’elle incarne avec beaucoup de conviction et d’engagement, déployant une énergie considérable pour un résultat magnifique. Sandrine Piau (Morgana), qui ne dispose pas d’une aisance vocale comparable, assure pourtant par ses qualités d’interprète une excellente prestation, plus tournée vers l’émotion que vers la virtuosité. Très fine musicienne et habile technicienne également, Kristina Hammarström donne au personnage de Bradamante, et à son avatar masculin Ricciardo, une riche et intéressante consistance, incarnant la vérité des sentiments qui finira par triompher.

Nous avons été un peu déçu de la performance de Philippe Jaroussky (Ruggiero), dont la voix souvent dure et perdant couleur lorsqu’il force ses aigus, n’a pas montré la suavité et le contrôle qu’on lui connaît au disque. Confondant agilité vocale et agitation du corps, il se démène dans de grandes tensions physiques pour assurer ses vocalises, avec des résultats qui ne sont pas à la mesure de l’énergie dépensée. Déception également pour l’Oronte de Christoph Strehl, voix de ténor puissante mais sans grand charme, mais grande satisfaction en revanche pour le Melisso de Alastar Miles, dont le grave chaleureux convient très bien au rôle. Accordons enfin une mention toute spéciale au jeune Sheen Park, remarquable chanteur des Wiener Sängerknaben, qui assume son rôle avec une remarquable assurance et une agilité vocale étonnante chez un enfant de cet âge, suscitant admiration et émotion parmi l’assistance.

Les musiciens du Prince-Monaco, dirigés de main de maître par Gianluca Capuano, assurent la partie orchestrale de l’œuvre et franchissent sans faiblir les presque cinq heures de spectacle (malgré de nombreuses coupures) avec brio, imagination et précision, apportant un constant soutien aux chanteurs. Le public très enthousiaste saluera d’une longue ovation bien méritée cet impressionnant travail !

 

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