Andreas Scholl: « Cette crise est l’occasion pour les Etats Européens de se montrer unis »

Par Brigitte Maroillat | lun 13 Avril 2020 | Imprimer

Il a été le dernier artiste à se produire à Paris en récital avant le confinement. Citoyen d’Europe, mais le regard tourné vers les ailleurs musicaux parfois inattendus comme l’illustre son dernier disque, Andreas Scholl nous livre le regard qu’il porte sur son art, son environnement actuel et bien sûr la crise du COVID-19 qui devrait, selon lui, être gérée au niveau Européen. Il espère que cette situation aidera à l'avenir à repenser le mode du vivre ensemble et la place, dans nos sociétés, de l’art en général et de la musique en particulier.


Votre dernier album, Twilight People, distribué par un label indépendant, a surpris dans son contenu et dans son concept. Quelle était la ligne directrice de ce projet ?

Depuis quelques années, je m’essaie à des répertoires moins connus, plus intimistes, mais cela n’était pas possible avec de grandes maisons de disques qui, et c’est bien normal, visent dans leurs projets un plus grand public. C’est la raison pour laquelle, j’ai financé moi-même mes trois derniers albums, pour m’affranchir d’une ligne directrice et aller sur des chemins vers lesquels j’étais naturellement porté. Je fais confiance à l’intelligence du public, pour entrer dans divers univers musicaux et sans doute que les maisons de disques, les promoteurs de spectacle, devraient faire davantage confiance à l’instinct des gens. Twilight People est un projet que j’ai conçu avec mon épouse, la pianiste et claveciniste, Tamar Halperin, et met en exergue des pièces inédites avec des œuvres méconnues entre répertoire folklorique et mélodies.  En bouleversant l’ordre chronologique des œuvres, avec en ouverture The rest d’Ari Frankel, et en dernière plage Beauty of life de Joseph Tawadros, et entre ces deux inédits, les pièces de Copland, Vaughan-Williams et Britten, c’est une alchimie qui fonctionne comme un rêve éveillé qui respire une grande sérénité, avec une expressivité forte qui relève de l’ordre du pictural, et pas simplement du méditatif et du contemplatif. J’ai toujours voulu que mes concerts ou mes enregistrements personnels soient une invitation à un voyage en divers territoires, influences, mais qu’en même temps il y ait un continuum, une fluidité dans l’écoute, avec lesquels je suis particulièrement en phase.

Votre récital à Gaveau du 12 mars dernier, n’était pas dédié à Twilight People mais revenait plutôt à l’esprit d’un de vos précédents albums Wayfering stranger. Pourquoi ce choix ?

Nous aurions bien aimé que ce récital soit dédié à Twilight People mais une autre orientation a été définie, un mix des English folksongs, dans l’esprit en effet de Wayfering Stranger, et une pièce baroque et de  la cantate de Haendel Nel doce tempo, un bon équilibre entre deux répertoires dans lesquels le public me connait et, je pense, apprécie ce que je fais. La réaction et l’attachement du public dans ce qu’il a gardé de plus vivace d’un artiste est toujours gratifiant. Mais il est vrai que j’aimerais davantage me produire dans un répertoire inédit comme celui de Twilight People, car c’est aussi dans la découverte ou la redécouverte que la musique vit et il faudrait à cet égard que les promoteurs de spectacles et les maisons de disques soient plus audacieux. Ce sens de la mise en lumière qui a fait redécouvrir l’art des castrats comme Farinelli ou Senesino par exemple, devrait aussi valoir pour d’autres horizons musicaux. Mais pour cela il faut accepter de prendre des risques et surtout croire en l’intelligence du public. C’est pour cette raison, je conçois et finance mes propres projets, pour avoir l’opportunité de porter au public d’autres répertoires qu’il est parfaitement à même d’apprécier, et ce d’autant si l’on est capable de l’emmener en voyage avec un sens aigu de la poésie, de la beauté et du rêve, en faisant en sorte qu’il se projette dans l’univers proposé par l’expressivité, qui fait jaillir image et couleur.  Il faut croire davantage au public.

S’agissant de la crise actuelle du COVID-19, comment avez-vous vécu l’annonce de la fermeture des théâtres et l’annulation des spectacles ?  

Mon dernier récital a été en effet celui de la salle Gaveau à Paris. Après tout s’est brutalement arrêté. j’ai été informé de l’annulation en cascade de tous mes concerts pour les deux prochains mois. Comme je l’ai précédemment dit, ces dernières années j’ai financé sur mes propres deniers mes enregistrements. Mes pensées vont donc à tous les artistes qui ont investi dans leur art leur argent, que ce soit des concerts ou des enregistrements, et qui se trouvent désormais dans une délicate situation financière du fait de la suspension des spectacles, et du confinement empêchant la finalisation des projets en cours. Et il ne faut pas oublier également la diversité des statuts de chaque artiste qui créent entre eux une grande disparité financière. A cet égard, je pense que l’Europe a à jouer un rôle plus important dans cette crise. L’impression globale qui ressort toutefois, à ce jour, de cette crise est que les décisions sont davantage nationales qu’européennes. Et pourtant, comme il y a une Europe économique et de la défense, il conviendrait qu’il existe concrètement une Europe de la santé et aussi de la culture. Peut-être y a-t-il une réflexion à mener sur une politique cohérente de protection des artistes, avec la reconnaissance d’un statut uniforme et de la notion de « force majeure » qui permettrait de conserver leurs droits en cas. Je pense que cette crise est une occasion pour les Etats Européens de se montrer unis et de discuter entre eux des solutions à apporter à cette crise. C’est le moment de montrer que l’Union Européen n’est pas qu’un concept mais une réalité.

Comment voyez-vous cette sortie de crise ?

Il est difficile de se projeter, mais j’espère un changement profond dans nos modes de vie et de pensées, qu’on ne produise plus à outrance, qu’on soit plus respectueux de l’environnement et qu’on ne soit pas dans une compétition permanente mais dans la collaboration pour le bien de tous. A cet égard, j’espère que cette solidarité, cette interaction bienveillante, entre les gens, ne soit pas que de circonstance, le temps de la crise, mais qu’elle s’installe durablement. Ce serait une tragédie de retourner à un mode individualiste de vie. Il faut que cette crise ait une résonnance dans les esprits, que les gestes plus élémentaires retrouvent tout leur sens, comme faire ses courses, et qui est trop souvent englobé dans cette expression galvaudé et futile « faire du shopping » qui n’est rien d’autre dans les esprits que l’action de sortir et de dépenser de l’argent et non de se nourrir et de se vêtir. Il conviendrait également que la place de l’art dans nos sociétés soit repensée. Il faut avoir conscience que dans certaines cultures la musique fait partie de la vie quotidienne. Il y a des gens de l’Europe de l’est, qui me disent souvent que la musique est pour eux aussi essentiel que la nourriture. Il faut qu’on cesse de traiter les arts comme un divertissement, mais comme ayant leur rôle dans la vie, dans le bien-être des gens et dans la vie économique des pays. Il faut s’inspirer de l’humilité des grands compositeurs, comme Bach, comme Pergolesi dans la beauté lumineuse de son Stabat Mater, qui ont sublimé la vie, la douleur, dans leur musique.

Comment se présente la fin de saison pour vous ?

J’ai tout une série de concerts programmés au-delà de mai, et j’espère que mes engagements et notamment français, ne seront pas trop impactés. Je dois chanter à Beaune en août dans un programme consacrés aux cantates et airs napolitains des 17e et 18e siècles de Haendel, Scarlatti et Porpora avec l’ensemble 1700 de Dorothee Oberlinger. J’interprèterai notamment le  « Torcere il corso all’onde » extrait de la cantate Il Trionfo di Camilla de Porpora, écrite pour le célèbre castrat Senesino à qui j’avais dédié un enregistrement chez DECCA. Un retour aux sources en somme dans un beau cadre de surcroit. De quoi garder des pensées positives.

Entretien par Skype du 23 mars 2020

 

 

 

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