Vertigineux Guth et immense Stemme

Ariadne auf Naxos - Zurich

Par Pierre-Emmanuel Lephay | jeu 23 Février 2012 | Imprimer
 

Décidément, Claus Guth est un metteur en scène passionnant. Après d’extraordinaires Tristan et Parsifal ici même à Zürich, voici une Ariadne auf Naxos complètement atypique et fascinante. De deux parties radicalement différentes, le Prologue et l’Opéra lui-même, Guth fait une seule histoire en deux actes, l’intrigue du Prologue se prolongeant dans l’Opéra. Les personnages du premier ne jouent donc pas l’action du second mais la vivent véritablement.

La prima donna et le compositeur ont une liaison. Attiré par la mort (comme l’est Ariadne) et ne supportant pas de voir sa partition malmenée, le compositeur se suicide à la fin du Prologue. À l’ouverture de l’Opéra, on retrouve la prima donna attablée dans un restaurant (qui est la réplique d’un célèbre établissement zurichois), désespérée par la mort de son amant dont elle voit le fantôme errer autour d’elle. Elle se laisse plus ou moins divertir par Zerbinette et ses acolytes, qui changent d’ailleurs plusieurs fois d’identité, se mêlant ainsi aux nombreux clients du restaurant (dont l’Intendant vu dans le Prologue), puis elle tombe en extase devant Bacchus qui n’est autre qu’un sosie du compositeur qu’elle souhaite entraîner dans la mort avec elle.

À côté de cet aspect tragique, la mise en scène réserve des plages de drôlerie irrésistible, autant dans le Prologue (souvent hilarant) que dans l’Opéra, respectant donc ainsi l’esprit voulu par Strauss et Hofmannsthal.

Comme toujours, le travail de Guth est d’une telle intelligence, d’une telle profondeur que l’on ne peut saisir en une seule vision la pertinence et la portée de son propos qui, en tout cas, ne trahit pas l’œuvre mais lui offre des prolongements insoupçonnés. On ressort de ce spectacle complètement fasciné et ébloui par le regard d’un véritable intellectuel de la scène qui plus est doublé d’un exceptionnel directeur d’acteurs.

Décidément, Nina Stemme est une artiste majuscule. Quelques jours après avoir entendu René Fleming dans le même rôle (à Baden-Baden), la comparaison penche complètement en faveur de Stemme. La somptuosité de son timbre, la beauté et la musicalité de son chant, la puissance de son incarnation (quelle force tragique dans son monologue d’entrée !), tout est absolument confondant et relègue la belle mais froide américaine dans l’ombre (du moins pour ce rôle).

Décidément, les ténors wagnériens sont nombreux. Après un formidable Dean Smith à Baden-Baden, voici un non moins formidable Michael König, dominant aisément sa partie et fort d’une réelle présence scénique.

Si l’on n’avait entendu Sophie Koch cinq jours auparavant (toujours à Baden-Baden), on aurait trouvé Michelle Breedt absolument formidable en Compositeur. Elle l’est bien cependant, par un très beau timbre, une grande maîtrise de son instrument associé à une admirable musicalité. Manque simplement un brin de largeur, de puissance et ce petit « plus » qui font les très grandes incarnations...

Décidément, les grandes Zerbinette se font plus rares. Elena Mosuc laisse en effet un sentiment mitigé. Le Prologue fait craindre le pire : voix un peu sèche, allemand pâteux qui force la chanteuse à ralentir, guère d’espièglerie dans le jeu... L’Opéra la trouve plus à son aise, le registre suraigu est beau et solide, mais on déplore (là encore) l’absence de trilles et surtout un manque de nuances : tout est chanté de manière égale ce qui rend lassant son grand air réduit à un pur et simple exercice de pyrotechnie.

Très bonne équipe de seconds rôles avec notamment un extraordinaire Intendant en la personne... de l’Intendant de l’Opernhaus de Zürich, Alexander Pereira ! Formidable idée, qui plus est lorsque l’Intendant en question est absolument formidable de présence, de voix (très bien placée) et de drôlerie.

Dommage qu’avec tant d'atouts sur le plateau, Peter Schneider apparaisse si terne dans la fosse. Sa direction manque d’entrain, de fantaisie et de contraste. L’orchestre de l’Opernhaus fait bien tout ce qu’il peut mais rien n’y fait. Oui, vraiment dommage !

 

 

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