Offenbach, bicentenaire et heureux

Barkouf, ou un chien au pouvoir - Strasbourg

Par Laurent Bury | ven 07 Décembre 2018 | Imprimer

Quand Eva Kleinitz prit l’excellente décision de programmer Barkouf pour la fin de l’année 2018, elle ne pouvait sans doute pas imaginer à quel point cette œuvre paraîtrait dans l’air du temps. « Ton peuple impuissant, éperdu, / Se plaint, se plaint que les impôts / L’accablent de misère, / Il expire », voilà qui peut sembler assez intemporel, mais lorsqu’un personnage déclare : « N’importe où l’on casse / J’accours et donc tout y passe, / Car moi je suis pour la casse ! / Toujours, toujours, toujours, toujours… », on se dit que ce livret témoigne d’une prescience digne des meilleures prophéties de Nostradamus. Qui aurait cru Eugène Scribe capable de trousser un texte évoquant, avec une audace assez stupéfiante sous le règne de Napoléon III, les méfaits du despotisme ? Evidemment, il y a le cadre exotique qui permet de tout oser : ces personnages sont des Orientaux, aucun rapport avec ce qui se passe dans notre pays, cela va de soi. Quant à nommer un chien gouverneur – ou plutôt Kaïmakan, ce mot turc bien connu des lyricomanes grâce à L’Italienne à Alger – c’est à la fois le comble de l’absurde et une idée pas si irréelle, puisque le chat Stubbs fut maire de Talkeetna, en Alaska, de juillet 1997 à sa mort en juillet 2017. Que la ville de Lahore soit gouvernée par un vice-roi humain voué à la défenestration ou par un être qui mord et aboie, c’est toujours le vizir qui se remplit les poches. Enfin, qui se les remplirait si l’ancienne maîtresse du chien Barkouf ne resurgissait pour « traduire » les intentions de l’animal, satisfaire la population opprimée et récupérer au passage son ancien amant, marié de force à la fille (laide) du susdit vizir. Le livret de Barkouf fut jugé inconvenant en 1860 ? Tant mieux, c’est aujourd’hui ce qui fait sa force.

Quant à la musique d’Offenbach, elle fut à l’époque accusée de tous les torts, mais ce qui en fait justement tout le prix aujourd’hui, ce sont bien ces « excentriques harmonies que ne désavoueraient pas les discordants apôtres de la musique de l’avenir ». Peu après Orphée aux enfers, le compositeur a encore Paris à conquérir et son génie se déverse sans retenue dans une partition étonnante d’inventivité, bien plus captivante que certaines œuvres tardives qui ont, elles, pignon sur rue, ou que certains titres dont la résurrection récente n’a pas forcément convaincu. Offenbach écrit pour l’Opéra-Comique, mais sa musique n’a rien de la mièvrerie souvent associée à ce lieu dans la première moitié du XIXe siècle. Aucune facilité, aucune concession, Barkouf ravit par son inspiration constante, et il y a tout lieu de penser que, si la partition en est enfin éditée – Jean-Christophe Keck est là pour ça –, l’œuvre pourrait connaître une belle revanche sur les scènes, surtout elle trouve d’aussi ardents défenseurs que le chef Jacques Lacombe : l’orchestre de Mulhouse fait superbement résonner cette composition, où se multiplient les ensembles ambitieux, et où il est capital de trouver le tempo juste alors qu’Offenbach privilégie fréquemment le chant syllabique.


S. Sbonnik, P. Texier, P. Kabongo, A. Yvoz, L. Félix, R. Briand © Klara Beck

Confier la mise en scène à Mariame Clément est une autre bonne idée qu’a eue Eva Kleinitz. Après avoir monté La Belle Hélène à Strasbourg ou L’Etoile à Londres, le monde de l’opérette lui est familier, et on lui sait gré d’avoir, tout en supprimant le prétexte exotique, évité l’excès d’actualisation. D’aucuns auraient pu croire bon d’introduire certains gilets sur scène ; ce n’est pas ici le jaune, mais l’orange qui est la couleur dominante, dans un pays transformé en gigantesque bureaucratie célébrant le culte de la personnalité. Au milieu de murs d’archives quasi kafkaïens, la niche du nouveau gouverneur prend de plus en plus de place, et la présence-absence de Barkouf – toujours nommé, jamais vu, dans le livret de Scribe – est brillamment résolue aux actes deux et trois, un peu moins peut-être au premier. Quelques gags bien trouvés, notamment autour de la nourriture canine, font oublier une ou deux facilités, et le spectacle se déroule sans temps mort.

Ecrit pour la Salle Favart, Barkouf était destiné à des artistes ayant faire leurs preuves, et sur ce plan-là non plus, Offenbach n’a pas choisi la facilité. On pourra ainsi penser que le rôle exigeant de Maïma dépasse un peu les moyens actuels de Pauline Texier, car il requiert une tessiture assez large ; chez cette jeune soprano française, que le grave pousse dans ses derniers retranchements, le volume est parfois insuffisant, et le suraigu assez acide. Le contraste est net avec la stupéfiante Fleur Barron, dont l’identité de mezzo ne permet pas le doute un seul instant, et dont l’aplomb fait plaisir à voir. Anaïs Yvoz n’a pas tant de choses à chanter mais campe bien son rôle, que la production transforme en femme à moustache. Côté masculin, Offenbach a voulu quatre ténors, qui sont ici bien caractérisés : Rodolphe Briand est parfaitement à sa place dans le personnage du vizir, qui exige plus de l’acteur que du chanteur, bien que celui-ci soit loin d’être oublié ; Patrick Kabongo séduit en jeune premier romantique à la voix haut perchée, et ses très beaux airs lorgnent du côté de l’opéra français des années 1830 ; Stefan Sbonnik atteint avec moins d’aisance ses aigus, mais sa maîtrise du français lui permet d’interpréter les airs rapides de Xaïloum ; Loïc Félix, enfin, moins gâté par la partition mais doté d’un personnage haut en couleurs. Dans le rôle finalement très bref du Grand-Mogol, Nicolas Cavallier fait une apparition de guest star, l’air où il se propose d’empaler, étrangler, écarteler la population devenant un numéro digne d’une revue de music-hall. Si les premières mesures de l’œuvre, passé l’ouverture, sont assez incompréhensibles, c’est sans doute à cause d’Offenbach lui-même et de la superposition des textes étrangement prosodiés, car le Chœur de l’Opéra du Rhin se montre tout à fait à la hauteur de sa réputation dans le reste du spectacle.

Il est regrettable que Barkouf n’ait attiré ni les micros de la radio ni les caméras de la télévision ; souhaitons que le spectacle, coproduit avec Cologne, n’en reste néanmoins pas là.

 

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