Bizet à Koh-Lanta

Bizet : Les Pêcheurs de Perles - Genève

Par Charles Sigel | dim 12 Décembre 2021 | Imprimer

Idée saugrenue d’être allé repêcher une mise en scène plutôt faiblarde qui ne méritait que l’oubli.
En 2014, Lotte de Beer en l’élaborant pour le Théâtre An der Wien semblait vouloir ne se saisir des Pêcheurs de Perles qu’avec des pincettes, comme pour les tenir à distance et devancer les critiques qui ne manqueraient pas. Peut-être avait-elle pressenti le mouvement cancel culture (auquel on doit par ailleurs quelques perles…).
Dommage pour Les Pêcheurs de Perles, galop d’essai du jeune Bizet, qui n’avait pas été représenté dans ce théâtre depuis 1950.


Audun Iversen © GTG-Magali Dougados

Que cet opéra soit un produit de son époque, cela va sans dire, on suppose… et c’est peut-être son côté suranné qui en fait le charme léger. Encore faut-il l’aborder avec délicatesse, on allait dire avec affection.

Un imaginaire de confection

Les Pêcheurs de Perles, composé en 1863 pour le Théâtre-Lyrique de la place du Châtelet, dirigé par Léon Carvalho, était un pur produit de son temps. L’exotisme géographique ou historique était le fond de commerce quotidien des peintres du Salon comme des fabricants de spectacle en mal d’imagination. Delacroix (Femmes d’Alger), Ingres (La grande Odalisque), Chassériau (Danseuses marocaines), Ziem (Le bain de la sultane) d’un côté, et de l’autre Gounod (Sapho), Massenet (Le Roi de Lahore), Félicien David (La Perle du Brésil), Meyerbeer (L’Africaine), Halévy (Jaguarita l’Indienne), Delibes (Lakmé), Saint-Saëns (Samson et Dalila)… et tous ceux qu’on a oubliés.
Spectacles produits à la chaîne pour un public venant chercher à l’Opéra ou à l’Opéra-Comique la confirmation de ses préjugés, spectacles de confection pour un imaginaire de confection.
Des hommes comme Renan, Gobineau, Gambetta ou Jules Ferry allaient donner quelques fondements idéologiques au mythe de la vocation civilisatrice d’une Europe qui se percevait comme le centre, c’est-à-dire le cerveau du monde. L’idéologie colonialiste n’était guère mise en doute que par Clemenceau (et Gladstone en Angleterre).
Les Pays-Bas, l’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne enrichissaient leurs musées de curiosités ethnologiques pillées en Afrique et en Orient. On en vint même à monter des ethnic shows, le pire étant peut-être l’exhibition de la « Vénus hottentote ». Christophe Colomb en avait été pionnier en ramenant des Indiens Arawaks à la cour de la reine Isabelle le Catholique.


Kristina Mkhitaryan © GTG-Magali Dougados

Un livret prétexte

Le livret a toujours été le point faible des Pêcheurs de Parles. MM. Cormon et Carré s’étaient semble-t-il inspirés d’un livre d’Octave Sachot, L’Île de Ceylan et ses curiosités naturelles, paru dix ans auparavant, où ils avaient trouvé tout le nécessaire, les superstitions des pêcheurs de perles, leur dur travail, le temple en ruines, etc. Ils y avaient inséré une intrigue pauvrette, les deux amis amoureux de la même belle jeune fille, l’éternelle reconnaissance de l’un d’eux à celle qui jadis l’avait sauvé, le collier nécessaire pour l’heureux dénouement, bref toute une histoire sans importance, prétexte à airs sentimentaux, duos en tous genres (ténor/baryton, ténor/soprano, soprano/baryton), scènes avec chœur, et fins d’actes endiablées, l’opéra quoi !

Les personnages étaient comme de grands enfants, candides et touchants, et le spectateur de l’époque, persuadé sans doute de la supériorité de la race blanche, n’y voyait rien à redire.
C’est sans doute cette naïveté qui fait la poésie d’un opéra, où le jeune Bizet, 24 ans, fait son apprentissage au sortir de la Villa Medicis, et s’il n’y avait pas la grâce de sa musique, sa délicatesse de coloris, l’inspiration de ses mélodies, et quelques signes précurseurs de Carmen, sans doute aurait-on oublié cette œuvre modeste.

Reality show

Le spectacle du Grand Théâtre de Genève part de l’idée que L’Ile de la Tentation de M6 et les Marseillais à Cancun ou en Thaïlande qu’on peut voir (mais on n’est pas obligé) sur W9 seraient des versions contemporaines de ces errements. Les Pêcheurs de Perles chez Koh-Lanta, tel est le concept. Et peut-être bien que notre imaginaire est un imaginaire de confection, lui aussi…


© GTG-Magali Dougados

On va donc voir une équipe de télévision, avec cameraman, perchman, scriptboy sautillant, réalisateur et présentateur (plus deux agents de sécurité avec kalashnikovs) mettre en scène un reality show dont les protagonistes seront Nadir, Zurga et Leïla, tout cela se passant dans un Sri Lanka de carton-pâte : comme les tôles ondulées et les cahutes de ces pauvres pêcheurs sont trop minables, on les remplace prestement par de faux palmiers et de faux coquillages (avec danseuses cinghalaises incluses) dignes des Folies-Bergère d’autrefois. Caricature dans la caricature.

Au fond de la scène, une grande structure ronde révèlera sur trois étages une série d’appartements, de salles de séjour, de chambres où tout un peuple de téléspectateurs petits-bourgeois, bien caricaturaux aussi, suivra ce programme (on pense à l’immeuble de La Vie mode d’emploi de Perec). En l’occurrence, le chœur du GTG, d’ailleurs moins précis qu’à l’accoutumée et comme mis à distance (acoustique) par cette configuration.
On voit par là qu’il fallut utiliser le forceps pour concilier le livret de l’opéra et l’idée-force (?) de ce spectacle, sous-titré « The Challenge ».


Audun Iversen et Frédéric Antoun © GTG-Magali Dougados

Flottements

Le premier acte est sans doute le plus encombré d’idées plus ou moins bien réalisées. Les figurants de l’équipe de télévision jouent comme dans un spectacle de patronage et la direction d’acteurs ne semble pas le fort de Lotte de Beer. Le duo fameux « Au fond du temple saint », joué par deux personnages de télé-réalité qui se défient l’un de l’autre, et non pas par deux amis qui se retrouvent, en ressort aplati, manquant de chaleur, de ferveur, d’expansion. Les deux chanteurs y semblent aussi mal à l’aise l’un que l’autre. Un orchestre de la Suisse Romande un peu terne, à la sonorité insaisissable, sous la baguette de David Reiland, des chœurs évanescents, on n’est pas à la fête…
Le soir de la première, Frédéric Antoun, en petite forme vocale, donnait d’ailleurs une impression de fragilité, avec même quelques flottements dans les passages en voix mixte de « Je crois entendre encore » et peu de projection, chose étonnante pour un chanteur qui nous avait semblé un Gérald idéal dans Lakmé à l’Opéra-Comique il y a quelques saisons. On le vit heureusement au fil du spectacle reprendre de l’assurance et faire entendre un médium solide, notamment dans le beau duo avec Leïla du second acte (« Leïla ! Dieu puissant »).
Glissons sur le kitsch des danseuses sortant des coquillages, des costumes multicolores des gardes, du palanquin sur lequel on amène Leïla…  Et sur le « Ô Dieu Brahma » de Leïla dont les danses sont imitées en fond de scène par les choristes dans leurs appartements, comme on ferait de la gymnastique devant son téléviseur…


© GTG-Magali Dougados

Micro-trottoir

Au retour de l’entracte, pour continuer de filer la métaphore, on aura droit à une séquence filmée dans les rues de Genève, un faux micro-trottoir sur le thème « Suivez-vous The Challenge ? » avec toutes les réactions auxquelles on peut s’attendre, les intellos faisant la fine bouche, les petites jeunes filles ne manquant pas une émission et pour finir la grande question : « Voteriez-vous la mort pour le couple coupable ? » A 90 %, Oui sans hésiter. Amusement dans la salle (séquence avec accent local).


© GTG-Magali Dougados

La seconde partie allait nous rasséréner quelque peu. Peut-être parce que la metteuse en scène calma son enthousiasme. Et que la musique reprit l’avantage. Devant un joli temple bleu, Kristina Mkhitaryan donna une très touchante interprétation de sa cavatine « Me voilà seule dans la nuit », (où Leïla semble préfigurer la Micaëla de Carmen). Sincérité, timbre radieux, belle ligne de chant, projection et longueur de souffle, malgré un tempo très lent (mention spéciale pour l’accompagnement des cors, ainsi que pour le hautbois préludant au duo « De mon amie »). Et on allait admirer son sens du legato dans son duo très passionné avec Nadir (et, comme on l’a dit, un Frédéric Antoun de plus en plus assuré). Le grand ensemble du final, très en place, allait montrer un David Reiland tenant fermement tout son monde.

Enfin !

Le troisième acte allait offrir deux très beaux moments grâce au baryton norvégien Audun Iversen.
D’abord dans la longue séquence en solo de Zurga « L’orage s’est calmé » : opulence du timbre, longueur de la voix, maîtrise des nuances, phrasé, diction et surtout intériorité. Cette musique n’a besoin que d’une chose : qu’on croie en elle… Et qu’on laisse s’épanouir le romantisme et la fraîcheur de Bizet (« Ô Nadir, tendre ami de mon jeune âge »).

Ajoutons que le visage du chanteur, filmé en gros plan (le « confessionnal » des reality show) et projeté sur le fond de scène, rendait toute proche son émotion.


Audun Iversen © GTG-Magali Dougados

L’autre grand moment de ce troisième acte (et de tout le spectacle) devait être le très long duo « Je frémis, je chancelle » entre Leïla et Zurga, avec deux couleurs vocales parfaitement appariées et surtout un engagement sans limite, vraiment superbe. Kristina Mkhitaryan put y faire valoir la longueur de sa tessiture, avec de beaux graves très pleins, et après une impressionnante vocalise de supplication impeccablement descendue, un grand cri parlando furieux semblant annoncer  le « Frappe-moi donc ou laisse-moi passer » de Carmen. Etonnant duo qui fait songer aux duos soprano/baryton de Verdi (que Bizet admirait fort).

Par chance, tout se passerait alors sur un plateau quasi nu, si ce n’est une dernière apparition du présentateur, en l’occurrence le Grand prêtre Nourabad, reconverti en speaker  (l’impeccable Michael Mofidian aux graves de bronzes dans « Sombres divinités »).
Beau succès final, grâce aux chanteurs, et grâce à Bizet. Mais tout de même, quelle occasion manquée.

 

 

 

 

 

 

 

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