Gerald Finley au bout de la nuit

Par Bernard Schreuders | ven 29 Juin 2012 | Imprimer
 
« Julius [ Drake] est un frère, un ami et beaucoup plus encore », confiait récemment Gerald Finley à propos de son accompagnateur, « nous passons beaucoup de temps ensemble et je prends énormément de plaisir à faire de la musique avec lui. Il arrive parfois sur scène que quelque chose d’imprévu jaillisse de l’interprétation. C’est ainsi que naissent les prises de risques qui, si elles se passent bien non seulement pour nous, mais aussi pour le public, sont une grande source de satisfaction » (interview au magazine Luister, mars-avril 2012). Si les risques paraissaient trop bien négociés pour avoir été seulement improvisés, en revanche, l’osmose semblait totale entre les deux musiciens qui se produisaient le 20 juin au Théâtre Royal de la Monnaie. Cependant, Drake donnait aussi l’impression de diriger son partenaire dans ce qui nous est apparu comme une version hyper dramatisée et particulièrement véhémente du Winterreise, lequel n’en demandait sans doute pas tant, même si cette approche radicale a séduit une frange significative de l’auditoire, debout lors des rappels. On ne dira jamais assez combien l’ascension de cet Himalya du lied constitue déjà en soi une performance, physique, émotionnelle, qui force l’admiration. Mais alors que le voyageur de Schubert s’interroge constamment, tout à la fois miné et mu par le doute, que la nostalgie tempère ses accents rebelles, Finley se complaît dans la lutte et l’affirmation, péremptoire, farouche, quand il ne tonne pas, aux crescendos et fortissimos du chanteur répondant ceux du pianiste, usant et abusant de la pédale. En revanche, l’aigu paraît voilé et le timbre se dérobe quand l’artiste tente, trop rarement, d’alléger son émission. Certaines pages gagnent un relief appréciable (« Auf dem Flusse », d’une progression implacable), toutefois et bien que l’interprète puisse soudainement faire preuve de délicatesse (« Frühlingstraum »), il ne s’épanche jamais et demeure sur son quant-à-soi. Cette âpreté, cette sécheresse d’un cœur qui ne se livre plus (« Der Lindenbaum ») escamote la richesse du discours et son ambiguïté, cette indécision si féconde d’où procède le trouble qui s’insinue chez l’auditeur. Soumis à ce traitement de choc, le cycle perd de sa puissance évocatrice et s’avère moins angoissant (« schauerlicher » comme le qualifiait Schubert) que lourd et asphyxiant, tel un trou noir qui aspire nos énergies, mais sans le bénéfice d’une catharsis. [BS]

 

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